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Un étrange sentiment m'animait cet après midi là. C'était plus fort que la tristesse. Je me sentais vraiment vide comme si j'avais eu un grand trou dans la poitrine. Je marchais le long de la rue les yeux pleins de larmes. Mon cœur était rempli de colère mais je ne saurais dire contre qui.
Un groupe d'écoliers me dépassa en courant, et leurs rires résonnèrent joyeusement dans l'air. Leur gaieté me rendit toute songeuse. Les enfants n'avaient jamais besoin de surmonter leur tristesse seule, un rien suffisait à les en délivrer. Mais grandir signifie comprendre que la vie a aussi sa face d'ombre, et le malheur m'avait projeté d'un coup dans la réalité. Cette réalité dans laquelle vivent plusieurs enfants abandonnés. Pour moi, rien n'était plus comme avant, même la nature.
Le soleil était au zénith et la chaleur battait son plein. Je me suis alors permis de m'asseoir à l'ombre d'un arbre. Aussitôt assis, je me plongeai dans une série de réflexion interminable. Je ressentis une fois encore la tristesse comme au jour du décès de mon père. Ma vie n'était limitée qu'à ça. Perdre des gens bien. Mes yeux étaient juste faits pour voir partir ceux qui font ma joie.
J'avais vaguement conscience que les oiseaux chantaient dans les branches autour de moi. Tout ce bruit qu'ils font ne faisait qu'approfondir le vide qui se creusait dans mon cœur. J'avais perdu toute confiance en moi. Mon bienfaiteur me disait toujours qu'à mon âge, je devrais beaucoup faire attention puisque les hommes rôdaient déjà autour de moi. De son vivant, il avait diverses techniques pour les renvoyer loin de moi. Il n'employait jamais la force mais, mes prétendents l'écoutaient, le comprenaient puis partait pour ne plus revenir. Errer dans la rue n'est pas la meilleure des solutions car n'importe qui peut m'attaquer. Je n'avais pas enterrer ma nature sauvage d'enfance, mais pour l'instant, je suis trop faible pour me défendre.
Quelques minutes après, j'étais encore assise là quand le livreur de pain passait avec sa voiture. Une idée me traversa l'esprit brusquement. Ce dernier était un boulanger, il avait sa société en ville mais venait nous vendre du pain chaque jour dans le village avec sa voiture. Plusieurs fois, mon bienfaiteur m'avait envoyé à sa rencontre à la place publique où presque tout le monde venait acheter son pain. Nous avions l'habitude de prendre chaque jour deux baguettes de pain. Parfois il me faisait faire des omlettes. Je ne me fatiguais jamais de ça. Ma présence régulière devant la voiture de cet homme avait fait de moi sa cliente fidèle et aussi une amie. Quelques fois, il me racontait ses prouesses et m'encourageais à bien étudier.
Je savais au fond de moi que je n'ai nul part où aller mais je ne voulais pas m'arrêter. L'idée qui m'est venue en tête était un peu oser. Il fallait prendre le risque et la fin justifiera les moyens. Je me levai rapidement et couru vers la place publique. Il était encore là, en train de crier à gauche à droite. Prenant l'argent chez celui-ci et remettant le pain à celui-là. Les baguettes de pain étaient bien rangées dans deux gros parniers qu'il mettait à l'arrière de la voiture. Arrivée sur place, je me fondis dans la foule tout en me faisant plus petite. L'idée était de me cacher dans sa voiture avant son départ du village. Ainsi, il me conduira aussi loin que possible sans le savoir. Le reste ne méritait plus réflexion. Le temps se chargera de ça.
Bientôt, il finit sa lourde tâche, rangea ses paniers puis reprit place au volant de sa voiture qui après un peu de temps, commença par quitter doucement le village avec moi à l'intérieur. Je n'arrivais à rien voir depuis ma place. Il y avait aussi une sorte de brouillard dans la voiture. La fumée qui sortait derrière revenait encore à l'intérieur par je ne sais quel moyen. La chaleur battait son plein. Je suffoquais en silence. C'était comme si on m'avait mis dans une marmite au feu. Je transpirais de partout mais je savais que c'était pour la bonne cause. Cette pensée me donnait du courage et ce courage me conduit vers la
Dehors, j'ai vite fait de trouver une amie. On s'étaient croisée devant la boulangerie le soir que je quittais les lieux. Ce soir, je n'eus pas trop de difficulté à m'en sortir. J'avais d'argent sur moi cette fois mais je n'avais pas besoin de ça. Mon amie Élise m'a invité chez elle et j'y ai passé la nuit.
Élise était une bonne fille. Elle avait dépassé l'âge tendre, mais sa vitalité lui gardait sa jeunesse. Son visage était légèrement maquillé mais cela n'empêchais pas d'envier sa beauté. Avec ses grands yeux innocents, son petit nez et sa poitrine admirable, elle attirait plus d'un homme. Pourtant, elle ne rêvait que de trouver un bon mari. Elle était toujours disposée à écouter, à encourager, à assister. Elle me traitait avec gentillesse et affectait même un semblant d'égalité avec moi.
Nous avons passé la nuit à quatre dans la chambre. Je ne l'ai su que le matin. Cela ne me dérangeait en rien. Au réveil, les autres ont juste faire comme si j'étais de la bande. Personne n'a rien demandé de particulier. Ni à Élise ni à moi non plus. Chacun vaquait à son occupation. Elles avaient partagés les tâches domestiques entre elles et tous étaient bien heureuse. On le voyait dans leur façon de parler, d'agir et leur sourire. Après quelques jours, j'ai finalement compris ce qu'elles font à l'état civile. C'est à dire leurs job. Leurs gagne pain.
J'aimais rendre service et j'étais toujours heureuse d'aider Élise et ses camarades. J'agrafais la robe de celle-ci, donnait un coup de brosse à des mèches rebelles, passait la pommade sur le dos de celle là. Je me sentais nécessaire, reconnue, je n'étais plus encombrante, méprisée. Au contraire, on avait besoin de moi et on m'aimait bien. Dans ce milieu où règnent la jalousie, l'intrigue, les coups bas, ses filles ne se méfiaient pas de moi. Quelle menace pouvait représenter une fille sortant de nul part que j'étais. Une fille qui subsistait grâce à leur profession. Bien que peu d'années me séparent des plus jeunes, j'avais encore l'air d'une enfant et aucune ne voyait en moi une future rivale. Du coups je recueillais leurs confidences les plus intimes, même celles qu'elles se gardaient bien de chuchoter à leurs amies. Quel apprentissage ! car ce que je glanais, ce que j'entendais, équivalait à des rangées entière de livres de classe, mais consacrés à une seule science : la vie.
Les soirs, elles allaient tout les trois rejoindre leur poste. Élise me protégeait et me parlais chaque matin spécialement comme si j'étais sa fille. Elle trouvait des arguments pour me convaincre par rapport aux risques du métier. Plusieurs fois, elle m'avait dit avec sincérité qu'elle regrette sa présence dans le système. Mais c'était difficile pour elle de refaire le chemin arrière. Parmi toutes les filles de nuit, elle était la plus respectueuse et la plus respectée. Elle était fière de m'avoir retrouvé en premier. Et elle s'en orgueillait devant les autres filles.
Je ne recevais aucun salaire, cependant j'étais nourrie comme une princesse. Toutefois, il m'arrivait d'avoir le ventre creux, mais rien au monde ne m'aurait forcée à l'avouer, et lorsqu'on m'offrait des bouts de pain, alors que je mourais d'envie de dévorer le pain entier, je refusais par fierté. Je supportais cette existence d'abord parce que je n'en voyais pas d'autre possible, et surtout parce que je rêvais un jour de monter sur les planches à mon tour. Parfois mes yeux se fermaient seul et je me retrouve en train de penser à mes parents, mon bienfaiteur et mon avenir. Quand j'ouvre les yeux, je me retrouve toujours là, dans le présent. Mes compagnons de chambre me laissait souvent seul pour revenir des heures après dans la nuit profonde. La plus petite du groupe ne dormait plus à la maison ces derniers temps. Ça fait partir du jeu aussi. Certains clients les amenaient à la maison. Mais dans ces cas, elles revenaient avec des primes. Ces heures extra leurs permaittaient de visiter la ville avec leurs clients qui ne retenaient pas les trousses de leurs poches.
Chaque fois que Élise tombait sur ces genres de clients, elle revenait le matin avec de petits sacs. Elle m'achetait des robes, des jupes minis, des sous-vêtements de femmes, des soutiens gorge et tout ceux dont j'avais besoin pour me faire belle. Je ne me plaignais pas à haute voix. Ma joie refaisait surface petit à petit. Et, depuis que j'ai parlé de mon rêve de devenir actrice à Élise, elle n'a plus cessé de me dire des mots d'encouragement. Elle m'avait promis de m'inscrire dans un bref délai au cours de théâtre dans un centre qui n'est pas trop loin de la maison où nous habitons. C'est sur cet espoir qu'un matin, un homme vint réclamer ma présence dans le lieu de travail de Élise.