Chapitre 3 Chapitre 3 : En ville

Un étrange sentiment m'animait cet après midi là. C'était plus fort que la tristesse. Je me sentais vraiment vide comme si j'avais eu un grand trou dans la poitrine. Je marchais le long de la rue les yeux pleins de larmes. Mon cœur était rempli de colère mais je ne saurais dire contre qui.

Un groupe d'écoliers me dépassa en courant, et leurs rires résonnèrent joyeusement dans l'air. Leur gaieté me rendit toute songeuse. Les enfants n'avaient jamais besoin de surmonter leur tristesse seule, un rien suffisait à les en délivrer. Mais grandir signifie comprendre que la vie a aussi sa face d'ombre, et le malheur m'avait projeté d'un coup dans la réalité. Cette réalité dans laquelle vivent plusieurs enfants abandonnés. Pour moi, rien n'était plus comme avant, même la nature.

Le soleil était au zénith et la chaleur battait son plein. Je me suis alors permis de m'asseoir à l'ombre d'un arbre. Aussitôt assis, je me plongeai dans une série de réflexion interminable. Je ressentis une fois encore la tristesse comme au jour du décès de mon père. Ma vie n'était limitée qu'à ça. Perdre des gens bien. Mes yeux étaient juste faits pour voir partir ceux qui font ma joie.

J'avais vaguement conscience que les oiseaux chantaient dans les branches autour de moi. Tout ce bruit qu'ils font ne faisait qu'approfondir le vide qui se creusait dans mon cœur. J'avais perdu toute confiance en moi. Mon bienfaiteur me disait toujours qu'à mon âge, je devrais beaucoup faire attention puisque les hommes rôdaient déjà autour de moi. De son vivant, il avait diverses techniques pour les renvoyer loin de moi. Il n'employait jamais la force mais, mes prétendents l'écoutaient, le comprenaient puis partait pour ne plus revenir. Errer dans la rue n'est pas la meilleure des solutions car n'importe qui peut m'attaquer. Je n'avais pas enterrer ma nature sauvage d'enfance, mais pour l'instant, je suis trop faible pour me défendre.

Quelques minutes après, j'étais encore assise là quand le livreur de pain passait avec sa voiture. Une idée me traversa l'esprit brusquement. Ce dernier était un boulanger, il avait sa société en ville mais venait nous vendre du pain chaque jour dans le village avec sa voiture. Plusieurs fois, mon bienfaiteur m'avait envoyé à sa rencontre à la place publique où presque tout le monde venait acheter son pain. Nous avions l'habitude de prendre chaque jour deux baguettes de pain. Parfois il me faisait faire des omlettes. Je ne me fatiguais jamais de ça. Ma présence régulière devant la voiture de cet homme avait fait de moi sa cliente fidèle et aussi une amie. Quelques fois, il me racontait ses prouesses et m'encourageais à bien étudier.

Je savais au fond de moi que je n'ai nul part où aller mais je ne voulais pas m'arrêter. L'idée qui m'est venue en tête était un peu oser. Il fallait prendre le risque et la fin justifiera les moyens. Je me levai rapidement et couru vers la place publique. Il était encore là, en train de crier à gauche à droite. Prenant l'argent chez celui-ci et remettant le pain à celui-là. Les baguettes de pain étaient bien rangées dans deux gros parniers qu'il mettait à l'arrière de la voiture. Arrivée sur place, je me fondis dans la foule tout en me faisant plus petite. L'idée était de me cacher dans sa voiture avant son départ du village. Ainsi, il me conduira aussi loin que possible sans le savoir. Le reste ne méritait plus réflexion. Le temps se chargera de ça.

Bientôt, il finit sa lourde tâche, rangea ses paniers puis reprit place au volant de sa voiture qui après un peu de temps, commença par quitter doucement le village avec moi à l'intérieur. Je n'arrivais à rien voir depuis ma place. Il y avait aussi une sorte de brouillard dans la voiture. La fumée qui sortait derrière revenait encore à l'intérieur par je ne sais quel moyen. La chaleur battait son plein. Je suffoquais en silence. C'était comme si on m'avait mis dans une marmite au feu. Je transpirais de partout mais je savais que c'était pour la bonne cause. Cette pensée me donnait du courage et ce courage me conduit vers la ville.

La voiture s'était enfin arrêté. Il était descendu depuis quelques minutes mais les paniers sont toujours sur moi. Je me fis alors du chemin en cognant ma tête un peu partout et contre la vitre arrière ensuite, je me glissai doucement dehors. L'obscurité n'avait pas permis aux gens de me voir. Mais j'étais là. J'étais quand même là. En ville.

Une fois dehors, je ne savais plus quoi faire. J'étais restée cloué là sur place car je ne savais pas où aller. Je ne connaissais personne à part le livreur et sa voiture qui m'a amené là. Je décidai de l'attendre pour qu'il vienne me voir là. J'étais un peu fatiguée, je voulais que tout ça finisse, qu'on me réveille de mon sommeil mais hélas. J'entendis un bruit de l'autre côté de la voiture puis je me suis retournée. Un jeune homme l'avait ouvert pour sortir les paniers.

- Que fais-tu là, cria t-il vers moi.

- J'attends le retour du livreur de pain.

Il n'avait plus rien dit. Sa réaction était un peu surprenante mais plus tard, je l'ai compris car, quelques minutes après son départ, il revint avec le livreur qui était surpris de me voir.

- Comment es-tu arrivée jusqu'ici ?

Je lui ai donc raconté une longue histoire... celle de ma vie après qu'il me fit entrer dans sa maison. Sa femme et ses enfants étaient sidérés par mon courage et c'est ainsi que je devins la bonne à tout faire dans la maison.

Pendant les toutes premières semaines, je n'avais pas vu l'empleur de ce dans quoi je vivais. Les vas et viens ne pesaient pas trop sur moi. Je faisais tout les travaux domestiques à la place des enfants du livreur. Ces derniers ne prenaient même pas la peine de me dire merci. Pour moi, c'était pas encore grand chose car tout à un prix. Je n'allais pas resté sous leur toit et manger sans rien faire. C'est quand la pression de la dame qui gouverne la maison a commencé par débordé, que c'était devenu insupportable. Je n'arrivais plus à suivre le rythme et les coups ont commencé par pleuvoir. Me frapper lui faisait très plaisir. Chaque matin, je recevais ma dose de correction. Les soirs, quand tout le monde revient à la maison, c'est moi qui courait dans tous les sens pour préparer et servir le repas. La moindre erreur était impardonnable. Elle avait sa manière de faire son travail. Des coups de fouet, de pied; des insultes et injures à l'endroit de mes parents. Je subissais tout sans broncher. Le père de la famille n'était pas du tout d'accord pour les coups qui pleuvaient sur ma tête mais sa voix ne sonnait pas plus fort que le miolement du chat. Plusieurs fois, je les avaient surpris en train de se disputer à cause de moi. Ils élevaient parfois la voix l'un sur l'autre en proférant des menaces. Au début, la femme n'avait pas d'argument pour justifier son acte. Mais ce temps est révolue car désormais, j'étais la voleuse de mari à présent. Elle remis en cause toute mon histoire et pour se rendre crédible, elle a reformulé l'histoire à sa façon pour très souvent la raconter à qui veut l'entendre. Dans son film, j'étais l'élément perturbateur. La voleuse de mari. Il n'y avait donc plus de pitié pour moi. Je portais mal ce titre. Il le savait, et pour ne pas me faire souffrir, un soir, avant la venue de sa femme, le livreur me donna un billet de cinq mille francs et me conseilla de partir. Ce que je fis sans me faire supplier.

            
            

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