Il avança dans la direction de Moustapha comme pour le défier. Sofia prit la main d'Abdou et le serra comme si elle avait peur d'assister impuissante à une bagarre entre deux de ses meilleurs amis.
- Et si t'arrêtait ton cinéma cher ami ? dit alors calmement Rachid en prenant Moustapha par l'épaule.
Il se disait que s'il avait tort dans son interprétation la situation pourrait vite se dégrader.
Mais Rachid en plus d'être très intelligent a toujours été d'une perspicacité à toute épreuve. Un de ses profs lui conseillait souvent de faire des études en psychologie car disait-il « tu arrives à comprendre les gens mieux que tout le monde ».
Et là encore il ne s'était pas trompé. Moustapha qui semblait hésitant en voyant Rachid s'approcher le prit dans ses bras et commença à crier comme un hystérique : « t'es le meilleur mec ! ».
La scène semblait surréaliste et Abdou et Sofia ne comprenait rien de ce qui venait de se passer sous leurs yeux. Sofia se rua sur les deux garçons. Elle, pour le coup était vraiment en colère ce que Rachid remarqua et s'écarta d'un geste habile. Moustapha n'a pas eu cette chance. Elle lui tira l'oreille si fort qu'il émit un son assez aigu.
- Vous êtes débiles ou quoi ? cria-t-elle. Maintenant vous allez m'expliquer ce qui vient de se passer là sinon je vous jure que...
- Hey calme toi, la coupa Abdou. Il se tourna vers Rachid et ajouta en son encontre « tu nous expliques » ?
Rachid hésita. En réalité il ne savait pas trop pourquoi Moustapha s'était comporté comme ça, il dit alors : « Je ne sais pas pourquoi Moustapha est arrivé en furie sur moi, j'ai juste remarqué rapidement qu'il jouait la comédie... »
Sofia qui était encore à coté de Moustapha se retourna brusquement vers lui et ce dernier esquiva très vite avec une souplesse incroyable.
- C'est bon je vais pas te frapper abruti ! Je veux juste comprendre ce qui t'a pris. Elle voulait se montrer détachée, calme mais le ton rauque de sa voix trahissait la rage quelle essayait tant bien que mal à contenir.
Moustapha qui maintenant avait l'air penaud comme un garçon qui venait d'être pris la main dans le pot de chocolat s'avança tête baissée vers la table et invita les autres à en faire de même. En ce moment-là, la fille de la bande s'en voulut un peu d'avoir peut-être sur-réagi et voulut détendre l'atmosphère à nouveau avant de laisser son ami s'expliquer.
- Hey Mouss attends, avant qu'on retourne à table viens voir cette tof, je savais pas que t'étais si mignon en Pampers ! dit-elle avec un clin d'œil à Abdou
Moustapha ne savait pas de quoi elle voulait parler mais en se tournant vers le mur il comprit très vite. Il rougit tellement qu'on aurait cru que ses joues prendraient feu.
- Mec ! pourquoi t'as laissé ta mère mettre des tofs pareilles ?
- Pff ! tu crois vraiment que j'avais envie de voir cette tof finir sur ce mur ? répondit Rachid en pointant du doigt une photo de lui tout nu avec juste un chapeau de pirate. Il devait avoir 2 ou 3 ans.
Tous les amis éclatèrent de rire. Et Sofia avec un clin d'œil à Rachid lui dit :
- Je peux l'avoir ? siteuplé, siteuplé, siteuplé !
- Même pas en rêve ! allez on se met à table et par pitié, on oublie ce mur.
- T'es pas drôle ! je commençais à peine à m'amuser. Lâcha Sofia avant de rejoindre la place qu'elle occupait avant.
A peine ils s'étaient assis qu'on ressentit la gêne revenir. Comme si un vent glacial avait traversé la pièce, personne ne sut quoi dire. Abdou plutôt calme depuis un moment leva la tête pour parler, essayer de (re)briser la glace mais Moustapha l'arrêta net d'un signe de la main.
- Bon les gars... désolé pour mon entrée foireuse... dit-il timidement.
- Ouais celle-là restera dans les annales ! s'esclaffa Sofia. Abdou lui jeta un regard noir, et elle lui tira la langue comme pour lui dire "tu me fais pas peur". Abdou se contenta de secouer la tête.
- Ce qu'il y a quand même c'est que notre cher ami ici présent nous a vraiment caché un truc, n'est-ce-pas Rachid ? avec un clin d'œil. Rachid rougit.
- De quoi vous parlez au juste ? s'enquit Abdou.
- Rachid va nous dire n'est-ce pas ?
- Non vas-y dis leur.
- En fait, notre cher ami a décidé de rester avec nous. Il part plus dans son école de prépa !
- T'es sérieux mec ? mais pourquoi ? demanda Abdou alors que Sofia se jeta sur Rachid pour l'étreindre dans un gros câlin.
Rachid, était un peu déçu tout au fond de lui. Il espérait une réaction plus enthousiaste de la part de Abdou comme c'est le cas de ses deux amis.
- Ça me fait plaisir de voir que t'es si content qu'on reste ensemble Abdou ! ironisa Rachid.
- Arrête de faire l'imbécile, je suis évidemment content mais c'est absurde et j'aimerai comprendre. Cette école c'est ce qu'on voulait tous les deux tu le sais bien et tu as eu la chance d'être accepté là-bas alors excuse moi de pas sauter au plafond pour le moment, sans comprendre tes motivations.
Rachid et Abdou ambitionnait de faire une école d'ingénieur très réputée mais à 500 Km de leur ville. Il y avait deux moyens d'y accéder : soit faire une prépa et être sûr de l'intégrer soit faire un DUT d'un domaine pertinent mais avec un concours d'entrée et donc moins de chance.
Tous les deux avaient fait le concours de la prépa mais seul Rachid l'avait réussi. Cependant ils avaient tous les quatre déposé un dossier de DUT dans des départements différents et ils avaient tous été acceptés. Abdou sentait comme une injustice de la part de Rachid de refuser ce que beaucoup de jeunes de leur âge dont lui-même, cherchaient.
Rachid savait qu'il avait raison mais pour le moment il avait quelque chose de plus important à régler.
- Écoute, je te comprends et je promets de t'expliquer les vraies raisons mais pour l'instant on doit arrêter d'en parler, Maman ne le sait pas encore et je veux lui en parler d'abord avant qu'elle l'apprenne au hasard...
Tous acquiescèrent. Abdou avec un sourire sincère tapota l'épaule de son ami en lui disant « je suis vraiment heureux de te garder avec moi, frangin » et ils échangèrent un sourire complice.
La soirée continua sur le ton de la plaisanterie. Les 4 inséparables continuaient de manger et boire plus que de raisons en se racontant des blagues et en rigolant. Après le repas principal les discussions continuèrent sur le même ton.
- Qu'est-ce que t'attends pour couper le gâteau ?
- Sérieux Mouss ? t'as encore faim lui répondit Sofia.
- C'est pas une question de faim ou pas, c'est dans l'ordre des choses ! rétorqua Moustapha avec un grand fou-rire.
Quand elle réussit à se calmer Sofia dit alors à Rachid :
- Tu te rends compte qu'on a faillit ne plus avoir ce genre de fou-rire ? Heureusement que tu pars plus mon pote !
- Pourquoi tu ne pars plus Rachid ?
Rachid se sentit pétrifié comme si son sang s'était congelé dans ses veines. Il savait que les problèmes venaient de commencer pour lui en reconnaissant cette voix qu'elle affectionnait tant dans d'autres circonstances.
En levant la tête les quatre amis bouche-bée firent face à la maman de Rachid qui venait de faire irruption dans le salon sans prévenir.