Je ne sais pas ce qui me terrifie le plus dans tout ça. Quand j'allume la lampe de la salle de bains et que je m'asperge le visage d'eau froide, je me rends compte que le pire est sans doute la plainte pour agression. Qu'est- ce que je ferais si Hardin devait aller en prison ? Et lui ? Rien que d'y penser, j'en ai la nausée. Zed veut me parler ce matin et je me creuse la cervelle pour savoir ce qu'il peut bien vouloir me dire. Surtout que, la dernière fois que je l'ai vu, il a laissé entendre qu'il était tombé « amoureux » de moi. Le visage enfoui dans la serviette moelleuse accrochée au mur, je respire profondément. Devrais-je répondre à Zed pour savoir au moins ce qu'il a à me dire ? Il m'expliquera peut-être pourquoi il a tenu un autre discours à Tristan à propos de cette fameuse plainte. Je me sens coupable de lui avoir demandé de laisser tomber, surtout quand on sait avec quelle sauvagerie Hardin l'a attaqué. Mais j'aime Hardin et puis, au départ, les intentions de Zed n'étaient pas meilleures, il voulait gagner un pari. Ils ne sont pas plus innocents l'un que l'autre dans cette histoire. J'arrête de me prendre la tête à propos des conséquences et j'envoie un texto à Zed. Après tout, j'essaie seulement d'aider Hardin. Je me répète ça encore et encore après avoir envoyé le texto, puis je me concentre sur ma coiffure et mon maquillage. Mon cœur se serre quand je vois la couverture soigneusement pliée sur le bras du canapé. Il est parti ? Comment je vais faire pour le retrouver... Le bruit étouffé d'un placard qui se ferme dans la cuisine me fait battre le cœur. J'allume en entrant dans la pièce plongée dans l'obscurité et je trouve mon père qui sursaute et lâche une cuillère qui tombe sur le ciment en claquant. Penaud, il se baisse vivement pour la ramasser. – Pardon, je ne voulais pas faire de bruit. Je ris. – Ce n'est rien, j'étais debout. Pourquoi tu n'as pas allumé ? – Je ne voulais pas vous réveiller. J'essayais seulement de me préparer des céréales, j'espère que ça ne t'ennuie pas. – Bien sûr que non. Je lance le café en regardant la pendule. Il faut que je réveille Hardin dans un quart d'heure. – Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui ? – Eh bien, j'ai cours et Hardin est convoqué par le conseil d'université. – Le conseil d'université ? Ça a l'air sérieux... Je le regarde en me demandant si je devrais lui dire ? Mais il faut bien commencer quelque part. – Il s'est battu sur le campus. – Et ils le convoquent pour ça ? De mon temps, on se faisait taper sur les doigts et ça s'arrêtait là. – Il a aussi saccagé du matériel qui coûte cher, et il a cassé le nez de l'autre type. En soupirant, je mélange une bonne cuillerée de sucre dans mon café. Je vais avoir besoin d'énergie aujourd'hui. – Dis donc ! C'était quoi la raison de la bagarre ? – Moi, en quelque sorte. C'est un truc qui nous pendait au nez depuis un moment, et ça a fini par exploser. – Il me plaît de plus en plus, ce Hardin. Ça me fait plaisir qu'il apprécie mon petit ami, mais j'aurais quand même préféré que ce soit pour d'autres raisons. Je n'ai pas envie que ces deux-là sympathisent sur le terrain de la violence. J'avale la moitié de mon café, et le liquide brûlant vient apaiser ma nervosité. – Il vient d'où ? Il a l'air sincèrement désireux de mieux connaître Hardin. – D'Angleterre. – C'est bien ce qu'il me semblait, à son accent. Mais parfois, je ne fais pas la différence avec l'accent australien. Et sa famille, ils sont toujours là- bas ? – Sa mère, oui. Son père vit ici. C'est le président de WCU. La curiosité se lit dans ses yeux marron. – Carrément ! Ça ne manque pas d'ironie, s'il est renvoyé. – N'est-ce pas. – Ta mère le connaît ? Il prend une nouvelle grosse bouchée de céréales. – Oui, et elle le hait. – Elle le « hait » ? Le mot est un peu fort, non ? – Tu peux me croire, dans son cas c'est plutôt un euphémisme. La douleur de la rupture avec ma mère se dissipe peu à peu. Je ne sais pas si c'est une bonne chose ou pas. Mon père repose sa cuillère et prend un air songeur. – Elle manque parfois de souplesse, mais elle s'inquiète pour toi. – Il n'y a pas de raison, je vais bien. – Dans ce cas, tu n'as qu'à attendre qu'elle fasse le premier pas. On ne peut pas te demander de choisir entre les deux. Tu sais, ta grand-mère ne m'aimait pas beaucoup, elle non plus. J'imagine qu'elle doit me faire les gros yeux depuis sa tombe, à l'heure qu'il est ! Ça me fait tout drôle d'être assise dans ma cuisine avec mon père, à faire connaissance autour d'un bol de céréales et d'un café, après toutes ces années. – C'est quand même un peu dur parce que nous avons toujours été proches. Autant qu'elle en ait été capable, du moins. – Elle a toujours voulu que tu lui ressembles, et elle a tout fait pour, depuis ton plus jeune âge. Elle n'est pas méchante, Tessie. Elle a peur, c'est tout. Je le regarde, perplexe. – Peur de quoi ? – De tout. Elle a peur de perdre le contrôle. Je suis sûr qu'elle a été terrifiée de te voir avec Hardin, et cela lui a fait réaliser qu'elle ne te contrôlait plus. Je regarde fixement la tasse devant moi. – C'est pour ça que tu es parti ? Parce qu'elle voulait tout contrôler ? Tu n'as pas supporté ? Mon père pousse un soupir ambigu. – Non, je suis parti parce que j'ai mes propres problèmes et que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Ne t'inquiète pas pour ça. Occupe-toi plutôt de toi et de ton petit ami. Je n'arrive pas à imaginer ma mère et cet homme ensemble en train de discuter. Ils sont si différents. Je jette à un œil à la pendule. Il est plus de huit heures. Je me lève pour mettre ma tasse dans le lave-vaisselle. – Il faut que je réveille Hardin. J'ai mis tes affaires à la machine hier soir, je m'habille et je te les apporte. Quand j'arrive dans la chambre, Hardin est réveillé. Il est en train d'enfiler un t-shirt noir. – Tu devrais peut-être mettre quelque chose de plus habillé pour l'audience. – Pourquoi ? – Parce qu'ils vont décider de ton avenir et que tu as tout intérêt à leur faire bonne impression. Tu pourras toujours te changer en sortant. – Fais chiiiieer ! Il insiste sur le mot en rejetant la tête en arrière. Je passe devant lui pour aller chercher sa chemise noire boutonnée et son pantalon dans le dressing. – Sérieux, non... pas ce pantalon. – C'est juste pour un court moment. Je le lui tends. Il le tient à bout de bras comme si c'était un déchet nucléaire ou un objet tombé de la lune. – Si je mets cette merde et qu'ils me virent quand même, je fous le feu au campus. – Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? Je lui fais une grimace qui ne le fait pas rire, mais au moins il enfile le pantalon noir. – Est-ce que notre appart sert toujours de refuge pour SDF ? Je laisse tomber la chemise, avec son cintre, sur le lit et me dirige vers la porte d'un pas décidé. Il me retient. – Bon sang, Tess, excuse-moi. Je suis un peu nerveux et je ne peux même pas te baiser pour me détendre parce que ton père est sur le canapé. Ses paroles obscènes réveillent mes hormones. Mais il a raison, mon père juste à côté constitue un obstacle de taille. Je vais vers Hardin qui se bagarre avec le bouton du col de sa chemise et j'écarte ses mains doucement. – Laisse-moi faire. Il se radoucit, mais je vois bien qu'il commence à paniquer. Je n'aime pas le voir comme ça. Je ne le reconnais pas. D'habitude, il se contrôle toujours et se fiche de tout et de tout le monde. Sauf de moi, mais même là il est plutôt doué pour cacher ses sentiments. – Tout va bien se passer, Bébé. Ça va aller. – Bébé ? Son sourire est aussi instantané que le rouge qui me monte aux joues. – Oui... Bébé. Je ferme le col de sa chemise et il se penche pour m'embrasser sur le bout du nez. – Tu as raison. Au pire, nous irons en Angleterre. Sans répondre, je retourne dans le dressing pour prendre mes vêtements pour la journée. Je ne sais pas quoi mettre. – Tu crois qu'ils me laisseront entrer avec toi ? – Tu voudrais ? – S'ils m'y autorisent, oui. J'attrape ma nouvelle robe violette Karl Marc John que j'avais l'intention de mettre pour aller chez Vance demain. J'enfile des talons noirs, je sors du dressing, en tenant ma robe devant moi, et je me tourne vers lui. – Tu veux bien m'aider ? – Tu fais exprès de me torturer ? Ses doigts parcourent mes épaules nues et descendent le long de mon dos, ce qui me fait frissonner. – Excuse-moi. J'ai la bouche sèche. Il remonte lentement la fermeture Éclair, je frissonne quand il pose les lèvres sur la peau hypersensible de mon cou. – Il faut qu'on y aille. Il grogne en m'attrapant les hanches. – J'appellerai mon père en chemin. Est-ce qu'on dépose le... euh, ton père quelque part ? – Je vais lui demander. Tu peux prendre mon sac ? – Tess ? Je me retourne. – J'aime cette robe. Et toi. Enfin, je t'aime, bien sûr... et ta nouvelle robe aussi. Je t'aime et j'aime la façon dont tu t'habilles. Je fais la révérence et un petit tour sur moi-même pour qu'il me regarde. Je n'aime pas voir Hardin si nerveux mais, en même temps, ce n'est pas désagréable, parce que ça me rappelle qu'il n'est pas si insensible après tout. Dans le séjour, mon père s'est rendormi sur le canapé. Je ne sais pas si je le réveille ou si je le laisse se reposer jusqu'à notre retour. – Laisse-le dormir. Hardin a deviné mes pensées en entrant derrière moi. Je griffonne un mot rapidement pour expliquer vers quelle heure nous rentrerons et je lui donne nos numéros de portable. Je doute qu'il ait un téléphone, mais on ne sait jamais. Le trajet jusqu'au campus est court, trop court, et Hardin a l'air prêt à donner un coup de poing dans n'importe quoi d'un moment à l'autre. Quand nous arrivons sur le parking, il cherche des yeux la voiture de Ken. – Il a dit qu'on se retrouverait ici, dit-il en regardant l'écran de son portable pour la cinquième fois en cinq minutes. – Le voilà. Je montre du doigt la voiture métallisée qui entre dans le parking. – C'est pas trop tôt. Pourquoi il a mis si longtemps, bordel ? – Sois sympa avec lui. C'est pour toi qu'il fait tout ça. S'il te plaît. Agacé, il soupire mais acquiesce. Ken est accompagné de sa femme, Karen, et de Landon, le demi-frère d'Hardin. Ce dernier paraît surpris, et ça me fait sourire. Même s'il ne voulait pas de leur soutien, je vois que ça lui fait plaisir au fond. – Tu n'as rien de mieux à faire ? lance-t-il à Landon quand celui-ci s'approche de nous. – Et toi ? réplique Landon du tac au tac, ce qui fait rire Hardin. Un sourire éclaire le visage de Karen qui était plutôt sombre quand elle est descendue de voiture. Nous nous dirigeons vers le bâtiment administratif. – J'espère que cela ne va pas durer trop longtemps, dit Ken. J'ai fait jouer toutes mes relations pour que ça se passe le mieux possible. Il se tourne vers Hardin. – Tu me laisses parler, d'accord ? Je suis sérieux, là. Il observe la réaction de son fils. Celui-ci ne discute pas. – Ok, d'accord. Ken hoche la tête et pousse les portes pour nous faire entrer. Sans se retourner, il ajoute avec autorité : – Tessa, je suis désolé, mais tu ne peux pas entrer avec nous. J'ai préféré ne pas insister, mais tu peux nous attendre ici. Il se tourne vers moi et me sourit d'un air compréhensif. Mais Hardin panique immédiatement. – Qu'est-ce que tu veux dire, elle ne peut pas entrer ? J'ai besoin qu'elle soit là. – Je le sais, je suis désolé, mais c'est seulement la famille. Sauf si elle avait été témoin, mais même dans ce cas, cela constituerait un conflit d'intérêt. Ken s'arrête devant la salle du conseil et ajoute, pensif : – Bien sûr, on peut dire qu'étant le président, je suis aussi engagé dans un conflit d'intérêt. Mais tu es mon fils, alors on va s'en tenir à un seul conflit, ok ? Je me tourne vers Hardin. – Il a raison, ce sera mieux comme ça. Ça va aller, je t'assure. Il me lâche la main et hoche la tête en fusillant son père du regard. Ken soupire. – Hardin je t'en prie, fais un effort pour... – D'accord, d'accord. Il m'embrasse sur le front. Quand ils entrent dans la pièce tous les quatre, j'ai envie de demander à Landon de rester avec moi, mais je sais qu'Hardin a besoin qu'il soit là, même s'il ne veut pas l'admettre. Je me sens si inutile à attendre là dehors, pendant qu'une bande de types en costume, en rogne contre lui, décident de l'avenir universitaire d'Hardin. Enfin, j'ai peut-être un moyen de lui rendre service... Je sors mon portable et j'envoie un texto à Zed. JE SUIS AU BÂTIMENT ADMINISTRATIF. TU PEUX VENIR ? Les yeux rivés sur mon écran, j'attends la réponse. Elle arrive en moins d'une minute. OUI. J'ARRIVE. JE SERAI DEVANT. Après un dernier regard vers la porte, je sors. Il fait froid, trop froid pour attendre dehors avec ma robe courte, mais je n'ai pas vraiment le choix. J'attends un moment et, juste quand je décide de rentrer, je vois le vieux pick-up de Zed pénétrer sur le parking. Il en sort, vêtu d'un sweat- shirt noir et d'un jean sombre délavé. Je l'ai vu hier, pourtant je suis choquée devant le gros hématome sur son visage. Il enfonce les mains dans la poche ventrale de son sweat-shirt. – Salut. – Salut. Merci d'être venu. – C'était mon idée, je te rappelle. Il sourit, ce qui me rassure un peu. – Tu as raison. – Je voulais te parler de ce que tu m'as dit à l'hôpital. – Moi aussi. – Toi d'abord. – D'après Steph, tu aurais dit à Tristan que tu allais porter plainte contre Hardin. J'essaie de ne pas regarder ses yeux au beurre noir. – C'est vrai. – Mais à moi, tu m'as dit que tu ne porterais pas plainte. Pourquoi tu m'as menti ? – Je ne t'ai pas menti. Je le pensais quand je te l'ai dit. Je me rapproche de lui. – Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? Il hausse les épaules. – Un tas de choses. J'ai repensé à tout le mal qu'il m'a fait, et à toi aussi. Il n'y a pas de raison qu'il s'en sorte comme ça, ce serait trop facile. T'as vu ma tête, bon Dieu ! Je ne sais pas trop quoi lui dire. Il a toutes les raisons d'en vouloir à Hardin, mais je souhaiterais qu'il n'aille pas en justice. – Il a déjà des ennuis avec le conseil de l'université. J'espère que ça va le faire changer d'avis. – Il n'aura pas d'ennuis. Steph m'a dit que son père était le président. Son ton est plein de mépris. Bon sang, Steph, pourquoi tu lui as dit ça ? – Ça ne veut pas dire qu'il n'aura pas d'ennuis. Ça ne fait que l'exaspérer. – Tessa, pourquoi est-ce que tu le défends toujours ? Quoi qu'il fasse, tu es toujours là pour le défendre. – Ce n'est pas vrai ! – Si, c'est vrai ! Tu le sais aussi bien que moi. Tu m'as dit que tu réfléchirais quand je t'ai dit de le quitter, et deux jours après, je te retrouve avec lui dans une boutique de tatouage. Ça n'a pas de sens. – Je sais que tu ne comprends pas, mais je l'aime. – Si tu l'aimes tant que ça, pourquoi tu t'enfuis à Seattle ? Ses paroles me secouent. Je marque une pause. – Je ne m'enfuis pas à Seattle. J'y vais parce qu'on m'offre une meilleure opportunité. – Il ne part pas avec toi. On se parle dans notre bande de potes, tu sais. Quoi ? – Il avait l'intention de le faire. Je vois bien que mon mensonge ne convainc pas Zed. Avec un air de défi, il regarde ailleurs puis revient planter son regard dans le mien. – Si tu me dis que tu n'éprouves rien pour moi, absolument rien, je retire ma plainte. À cet instant précis, l'air me semble devenir encore plus froid. – Quoi ? – Tu m'as bien entendu. Dis-moi de te laisser tranquille et de ne plus jamais t'adresser la parole, et je le ferai. Cette requête me rappelle quelque chose qu'Hardin m'a dit, il y a très longtemps. – Mais ce n'est pas ce que je veux. Je ne veux pas que nous ne nous parlions plus jamais. – Qu'est-ce que tu veux, alors ? (Il y a de la tristesse et de la colère dans sa voix.) Parce que tu as l'air aussi perdue que moi ! Tu n'arrêtes pas de m'envoyer des textos et de venir me chercher. Tu m'embrasses, tu dors dans le même lit que moi, tu viens me trouver quand il te fait souffrir ! Qu'est-ce que tu attends de moi ? Je pensais avoir été claire à l'hôpital. – Je ne sais pas ce que j'attends de toi, mais c'est lui que j'aime et ça ne changera jamais. Je suis désolée si je t'ai envoyé des signaux contradictoires, mais je... – Dis-moi pourquoi tu ne lui as rien dit alors que tu pars à Seattle dans une semaine ? – Je ne sais pas... Je lui dirai dès que l'occasion se présentera. – Tu ne vas rien lui dire parce que tu sais qu'il va te quitter. Zed regarde derrière moi. – Il... enfin... Je ne sais pas quoi dire parce qu'au fond de moi, j'ai peur qu'il n'ait raison. – Eh bien, tu sais quoi Tessa ? Tu me remercieras plus tard. – De quoi ? Je regarde ses lèvres se crisper en un sourire mauvais. Il lève le bras pour montrer un point derrière moi, et un frisson me parcourt le corps. – De lui avoir dit pour toi. Je sais que quand je vais me retourner, Hardin sera juste derrière moi. J'ai l'impression d'entendre sa respiration saccadée couvrir le souffle glacé du vent d'hiver.