Un vent frais et vivifiant fouettait nos visages
Les remparts crénelés de la citadelle de Hvar
Coiffaient ce village de pêcheur d'une noble tiare
Les maisons en pierres blanches comme du Carrare
S'alignaient sur le quai jusqu'au phare
Sur le ponton privé de la plage de Bonj les Bains
Endroit féérique sur le rivage bordé de pins
Face aux îles infernales du lagon cristallin
Nous savourions des moments rares sans peur du lendemain
La carte postale montrait une vue sublime de l'île de Hvar, en Croatie. Hvar, le Saint-Tropez Croate, une île branchée, festive mais avec un patrimoine historique et culturel riche, dans un cadre sauvage et préservé. Entre champs de lavande et criques aux eaux cristallines, l'île ne manquait pas de charme.
Le village faisait penser à un Dubrovnik miniature, avec ses ruelles étroites, pavées de grosses pierres patinées aux teintes claires, des tons ivoire et miel, comme les murs des maisons vénitiennes qui encerclaient la grande place ensoleillée. Le port, bien protégé, abritait des petits bateaux de pêche colorés.
Du bout du quai, on empruntait un petit chemin côtier, qui longeait les eaux bleues de l'Adriatique et se faufilait entre les pins, les figuiers de barbarie et les nombreuses plantes fleuries aux essences parfumées.
En soirée, quand la fraîcheur bienvenue succédait à l'écrasante chaleur des longues journées d'été, la grande place s'animait, les bars et restaurants branchés installaient leurs terrasses pour l'apéro et proposaient des plats de poisson pêchés le matin même dans la baie. Un vrai paradis. La carte postale ne montrait pas tous ces détails, bien sûr, mais la lettre qui l'accompagnait, trouvée dans une enveloppe datée du dix juillet, deux ans plus tôt, postée à Hvar racontait une escale, un voyage sur cette terre merveilleuse. Et la lettre était signée L.
Cette lettre interrogeait, la signature avec uniquement l'initiale L, précédée de « Bien à toi, affectueusement » laissait Chloé et ses amis dubitatifs, incrédules, sceptiques. Bref ils se posaient des questions. Ils se posaient La Question. D'autant que d'autres lettres, écrites de la même main, signées du même L avaient été envoyées des années plus tôt. Chloé les avait classées par dates décroissantes, de la plus récente à la plus ancienne. Sept lettres et cartes postales envoyées entre juillet 2010 et juillet 2016. Rien avant, plus rien après. Comme un carnet de voyage, une odyssée. Tous les quatre lisaient les lettres, regardaient les photos récentes, les anciennes, relisaient les correspondances de Soizic afin de trouver peut-être des éléments manquants, un début de réponse.
Chloé avait l'impression qu'elle manquait d'air, qu'elle allait étouffer. Elle respirait mal. Trop d'émotions, trop de questions.
Léo venait de trouver dans les vieux clichés un peu jaunis, une photo de classe montrant six élèves se tenant droits comme des piquets entourant une vieille institutrice rondelette.
- Chloé, c'est bien toi, là, sur la photo ? demanda Léo à son amie.
- Oui, c'est moi, c'est bon signe si on me reconnaît vingt ans après, j'ai toujours ce petit visage d'ange alors, répondit-elle avec malice. Et à côté de moi, c'est Lily, avec ses belles boucles blondes. Et les autres enfants c'étaient mes copains et copines de classe, c'était en 1998, je crois.
- Tu avais quel âge quand tu as quitté la Bretagne ? demanda Gabriel
- J'avais dix ans, c'était deux ans après la disparition de Lily et le meurtre de ses parents. Mes parents avaient été horrifiés de ce drame, ils voulaient quitter cet endroit de malheur, et ils avaient demandé leur mutation dans le sud. On s'est d'abord retrouvé à Marseille et puis à Hyères, où je vous ai connu.
- Tu n'es plus jamais remonté en Bretagne ? demanda Clémentine.
- Non, jamais, sauf pour les obsèques de Soizic, dit Chloé avec des regrets dans la voix. Mais Soizic était venue un été quand nous habitions Marseille. Une seule fois, mais on s'appelait souvent. Ma mère aussi, lui téléphonait au moins une fois par semaine, jusqu'à son hospitalisation et son décès il y a quelques mois.
- Et elle ne t'a jamais parlé de Lily ? Les lettres, c'est troublant quand même, cette signature avec une seule lettre, le L, peut-être tu ne l'as pas su, mais elle aurait pu réapparaître, demanda Gabriel.
- Non, elle n'en a plus jamais reparlé. Pour elle, Lily avait été tuée comme ses parents, sans doute le même jour, et le corps n'avait pas été retrouvé. Et puis, il y a deux ans environ, un enquêteur de la PJ de Brest est venu au commissariat de Hyères, pour nous poser quelques questions complémentaires, avant sans doute de refermer ce dossier. Aujourd'hui ça fait vingt ans, et ces crimes restent impunis, l'enquête n'a rien révélé, les flics n'ont rien trouvé. Si elle était encore vivante, je l'aurais su, ça aurait fait la une des journaux, le tour des plateaux télé... rétorqua Chloé.
- Sauf, dit Gabriel, si elle n'avait pas voulu qu'on la retrouve. Ces lettres signées L, moi je crois que ta copine est vivante.
- Oui, c'est ça, rajouta Léo, c'est sur elle est vivante, mais elle a dû changer d'identité.
- Mais pourquoi ? demanda Chloé.
- Parce qu'elle doit se cacher, qu'elle a peur de celui qui a dû l'enlever, elle a dû se sauver, changer de nom, d'apparence, de couleur de cheveux... affirma Clémentine. Et puis, son corps n'a jamais été retrouvé, oui je suis sûre qu'elle n'est pas morte.
- Peut-être, vous avez peut-être raison, j'aimerais vous croire, j'aimerais tellement la retrouver, mais vous avez vu, Soizic n'a plus reçu de lettres et de cartes signées L depuis deux ans, rétorqua Chloé.
- Oui, c'est vrai, mais que disait ta nounou dans sa lettre « Ne jette pas les vieilles cartes, elles te conduiront vers des chemins lumineux... Prends des chemins de traverse... Un avenir joyeux éclatera... », elle te demande de retrouver Lily, parce que Lily est vivante et elle le savait, affirma Gabriel sûr de sa théorie.
- Ouais, tu as raison Gab, dit Léo, le rébus de nounou Soizic est un peu fumeux, mais elle devait être malade et fatiguée quand elle a écrit ça. J'ai une super idée. Vous savez que j'ai du matos pour la création de mes jeux, et bien, j'ai un logiciel de vieillissement, je peux vieillir de vingt ans, la petite Lily et on aura une Lily adulte, on pourra même l'imprimer blonde, brune ou rousse avec des cheveux longs ou courts...
Une semaine plus tard, leur avion atterrissait à Split en Croatie. Ils avaient quitté la maison aux volets bleus, l'air iodé, la lande et les embruns de la pointe armoricaine avec un petit pincement au cœur, un brin de nostalgie. Ils avaient laissé derrière eux leurs certitudes, leur intime conviction. En débarquant sur la côte Dalmate, ils étaient moins sûrs, le doute les envahissait. Que faisaient-ils ici, parviendraient-ils à retrouver l'amie d'enfance disparue, n'était-elle pas déjà morte ? Faisaient-ils fausse route ? Le L aurait pu appartenir à n'importe quelle Laurence, Lydia, Laeticia... ou à un Laurent, Ludovic ou Luc. C'était de la folie, ils étaient fous.
Le ferry s'éloignait du port de Split pour rejoindre le large et l'île de Hvar. C'était incontestablement la plus belle des mille îles de Croatie. Les îles, ont toutes en commun, cette douceur de vivre, le temps qui se ralentit, la nature préservée, des odeurs particulières.
Sur les îles, tout est plus beau, tout est plus léger, les parfums sont plus sucrés, la vie est plus douce. Eh bien, il y avait tout ça, à Hvar et bien plus encore. L'île s'étirait sur soixante-huit kilomètres de long à quelques encablures à peine de la côte Dalmate.
Des vallons couverts de champs de lavandes, aux essences délicates et fleuries, des vignobles verts, tendres, aux grosses grappes pourpres, des champs d'oliviers centenaires, qui surplombaient des criques aux eaux turquoises. Une nature préservée, sagement domptée par des hommes et des femmes responsables, garants d'authenticité.
Des forêts de pins, la garrigue et le maquis aux arômes de thym et de romarin, de petits villages pittoresques, des plages confidentielles et des grottes bleues, il faisait bon vivre ici.
À peine débarqués du ferry que nos amis étaient déjà tombés sous le charme de ce petit paradis, séduits par la transparence des eaux cristallines, par la beauté architecturale du site et par l'ambiance animée et festive qui les attendaient sur le port.
Ils avaient loué, à la dernière minute une petite maison de pêcheur, dans la ville de Hvar.
Un peu en hauteur, à quelques centaines de mètres de la citadelle espagnole qui surveillait la baie et les îles infernales, la maison était lovée dans la nature. La vue était sublime : au premier plan, les maisons blanches et ocre, implantées sur de larges restanques aux murets de pierres envahis de cactées et de palmiers. Puis, des jardins recouverts de citronniers et d'orangers dévalaient la colline. Plus bas, dans les petites ruelles, de modestes échoppes vendaient de l'artisanat local et des sachets de lavande, côtoyant de luxueuses boutiques de créateurs. On retrouvait là l'esprit et les prix tropéziens.
La petite maison était charmante, et fraîche. Les murs épais, et le grand pin parasol avaient éclipsé la clim. Seul petit problème, il n'y avait qu'une chambre et un canapé-lit convertible.
Les filles s'installèrent dans la chambre, les garçons, eux, n'auraient droit qu'au vieux canapé avachi.
Une heure plus tard, ils marchaient tous les quatre sur le petit sentier qui longeait la baie, pour se rendre à la plage de Bonj les Bains, comme indiqué dans la lettre de L, adressée à Soizic.