Sharon Stone présidait avec instinct le gala de l'Amfar
Une longue promenade gravillonnée descendait jusqu'à la mer
Bordée de palmiers et de pins centenaires
Elle nous conduisait à l'iconique piscine taillée dans la pierre
Immortalisée par Slim Aarons depuis le belvédère
Le restaurant, comme la proue d'un grand bateau
Pont-terrasse en acajou verni au-dessus de l'eau
Face à la baie de Cannes, et bercée par les flots
Je contemplais admirative l'esquisse de ce tableau
La vieille Dame de cent cinquante ans a conservé l'esprit des années folles
Les belles provocantes, au bord de la piscine, qui affriolent
Les soirées excentriques de la jet set qui affolent
Légère parenthèse d'un temps oublié, insouciant et frivole
Chloé était payée, et plutôt très bien, pour découvrir de si beaux endroits et, en plus, elle devait tout tester, sans modération : les différents menus, la carte des vins, goûter aux meilleurs champagnes, profiter des soins et massages au spa, dormir dans les plus belles chambres... C'était son travail. Elle n'était pourtant pas escort de luxe, non, elle exerçait le très agréable métier de testeur de voyages pour un célèbre guide.
C'était un métier de rêve pour elle, qui avait toujours eu envie de voyager, qui avait soif de découvertes et de nouveaux horizons. Ses qualités de discrétion, véritable femme caméléon, son sens aiguisé de l'observation, la qualité de rédaction de ses articles faisaient d'elle une professionnelle compétente et très appréciée au sein de son entreprise. Elle aimait se mettre dans la peau d'un nouveau personnage à chaque fois qu'elle franchissait la porte à tambour dorée ou en bois précieux d'un grand hôtel, la cliente mystère, qui doit passer inaperçue, se fondre dans le décor somptueux, se dissoudre dans la faune locale.
Et là, dans ce beau palace, niché au cœur d'un jardin extraordinaire, aux parfums enivrants et surplombant les eaux cristallines de la Méditerranée, elle se faisait bronzer sur un douillet transat face à l'iconique piscine. Eh oui, elle était en plein travail, elle devait noter la piscine, les prestations et le personnel. La clientèle aristocratique, Britannique ou Russe, de la fin du dix-neuvième siècle avait laissé place aux stars plus ou moins filantes, et aux VIP plus ou moins bien éduquées de toute la planète people.
Pour Marc Chagall et Picasso, ce lieu enchanteur fut certainement très inspirant, comme pour la plume d'Ernest Hemingway et l'objectif curieux de Slim Aarons. Dans cet éden méditerranéen naquirent les plus beaux chefs d'œuvres des maîtres du pinceau et de l'imaginaire.
Quoi de plus inspirant, en effet, que cette incroyable forêt aux parfums mentholés, où les immenses eucalyptus, qui ont depuis longtemps préféré les rivages doux de la Méditerranée à la sécheresse Australienne, rivalisent d'élégance avec les tortueux pins d'Alep et les énormes pins parasols qui ont définitivement pris racine face aux doux vents marins. La très parfumée roseraie à l'est de la pinède, protégée des hauts murs crème de la grande bastide Napoléonienne, offrait des fragrances délicates et poudrées. Une mer violette de géantes agapanthes, merveilleuses plantes aux somptueuses hampes florales et aux teintes profondes, ondulait gracieusement sous la légère brise matinale de ce début d'été.
Ce matin, très tôt, elle avait arpenté les neuf hectares du parc de l'Hôtel du Cap Eden Roc. Ce palace, d'une élégance feutrée, était un havre de paix pour privilégiés. Non loin de l'iconique piscine à l'eau de mer, taillée dans la roche blanche et surplombant la Méditerranée, les légendaires petites cabanes privées offraient un refuge coquin, à l'abri des paparazzi, aux couples de stars légitimes ou pas. Dans la fraîcheur de l'aube, elle avait parcouru les nombreuses allées gravillonnées sous les arbres centenaires jusqu'aux terrains de tennis en terre battue foulés par les plus grands champions, puis elle avait redescendu la majestueuse allée principale face à la mer et au soleil levant.
« C'est un jardin extraordinaire... On y voit aussi des statues, qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on, mais moi, je sais que dès la nuit venue, elles s'en vont danser sur le gazon, c'est un jardin extraordinaire... »
« Y a d'la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y a d'la joie... »
Chloé avait un sentiment de plénitude et de bien-être, le paradis existait vraiment et elle l'avait trouvé ici. Luxe, calme et volupté à quelques encablures de la bouillonnante festivalière Cannes, au bout du très réputé cap d'Antibes. La sonnerie stridente de son portable la ramena immédiatement, avec brutalité même, au monde réel. Il faudrait qu'elle change cette sonnerie, elle était épouvantable, se dit-elle, tellement loin du son mélodieux des chants d'oiseaux qui nichaient dans les sous-bois du parc.
- Allo, Chloé Dupré ? demanda son interlocuteur.
- Oui, c'est moi, répondit-elle, et vous êtes ?
- Bonjour, je me présente, Maître Durand, notaire à Brest. J'ai la charge de la succession de Madame Soizic Lecalvez. J'aurais souhaité m'entretenir avec vous au sujet de certaines dispositions qu'avait prises la défunte. Vous étiez très proches, je crois ?
- Oui, elle était comme ma grand-mère. J'ai été très peinée du décès de Soizic, dit Chloé, encore émue de la disparition de son ancienne nounou. Ma mère et moi, nous sommes venues pour nous occuper de l'enterrement, car elle n'avait pas de famille. Mais nous avons seulement fait l'aller-retour. J'étais restée en contact avec elle, depuis que nous avions quitté la Bretagne avec mes parents, il y a plus de quinze ans. Je l'appelais souvent, un été, elle était même venue chez nous à Marseille, elle qui n'avait jamais voulu quitter ses terres bretonnes. Elle a eu une vie longue et heureuse, peuplée d'enfants qui n'étaient pas les siens, mais qu'elle aimait comme une mère. Un drame terrible pour elle, il y a vingt ans, la disparition de Lily. Soizic était ma nounou, mais aussi celle de Lily. Elle a été dévastée par cette tragédie, comme tous les habitants de la petite ville de Lilia-Plouguerneau, comme moi. Lily était mon amie et ce jour-là elle a disparu, comme évaporée dans un profond brouillard, tenace, glaçant. Oh mais je dois vous ennuyer avec mes histoires...
- Non, pas du tout, répondit le notaire. J'ai pu lire ce drame dans la lettre qu'elle avait déposé à mon étude, où elle raconte la disparition de la petite écolière, et dans laquelle elle vous désigne comme son unique héritière.