Après avoir récupéré leur véhicule de location, ils prirent la route du notaire afin que Chloé puisse signer les papiers de la succession et récupérer les clés de la maison de Soizic. Maître Durand était un notaire efficace et leur entrevue fut moins longue que prévu.
Elle ouvrait à présent la vieille porte en bois qui avait souffert des affres du temps. La peinture, autrefois bleue, elle s'en souvenait comme si c'était hier, n'était plus qu'un vague souvenir pour le chêne attaqué par le sel marin. Les volets et les fenêtres aux vitrages à petits carreaux, étaient eux aussi en piteux état, tout écaillés. Mais la solide bâtisse en granit, une traditionnelle longère bretonne, au toit à deux pentes recouvert d'ardoises vermoulues, avec ses charmantes petites lucarnes qui regardaient inlassablement l'océan comme à travers une longue vue, ne manquait pas d'authenticité.
Devant l'entrée de la maison, protégé par un muret en pierre et accolé à la façade, un énorme massif d'hortensias bleus et blancs accueillait les visiteurs. Plante emblématique de la région, ces hortensias illuminaient de leurs sublimes fleurs aux couleurs changeantes, le gris anthracite des ardoises de toits. En Provence et en Côte d'Azur, on s'émerveillait devant les flamboyants bougainvilliers fuchsias, roses et orangés. Dans toute la Bretagne, on était fier des hortensias qui se mariaient si bien avec le granit rugueux des maisons et apportaient de la couleur dans un ciel souvent trop gris.
« Colore, colore en bleu du ciel »
C'était le symbole floral de la région, on comprend pourquoi : cette plante aux énormes pompons fleuris est magnifique, mais surtout, la pluviométrie locale lui réussit plutôt bien. On trouvait quelquefois de beaux spécimens d'hortensias dans les ravissants jardins méditerranéens, mais le bleu profond, le bleu cobalt des délicates fleurs virait inévitablement au rose fadasse sous le soleil du sud.
Le vent sifflait à présent de plus en plus fort dans les mâts des bateaux solidement amarrés dans le petit port voisin. Les tempêtes en Bretagne arrivent toujours par l'ouest, on les voit de loin. Mais celle-ci, personne ne l'avait vu. On était en juillet, quand même, les tempêtes, c'est en hiver ! Mais visiblement pas que... Le fort vent d'ouest s'était engouffré dans les abers, et avec la marée montante il avait créé des mascarets, des vagues dans la rivière. Si le vent ne faiblissait pas, il allait casser les bateaux comme des coques de noix, la mer allait envahir le petit village côtier, les berges des rias, et les dégâts seraient considérables.
Tout le littoral breton subissait maintenant les assauts de l'océan déchaîné, des vagues gigantesques frappaient violemment le phare de l'île vierge. Des vents de plus de cent kilomètres-heure balayaient toute la côte.
Le spectacle était grandiose, un opéra tragique mais éblouissant, où la force des éléments, la force de cette nature sauvage et déchaînée, éclatait dans un ciel noir et pourtant si lumineux, presque irréel. Un pur moment d'apocalypse.
Les quatre amis assistaient bien à l'abri au spectacle son et lumière, en se réchauffant avec un grand bol de thé bien fumant ou un bon café noir bien corsé.
- Eh bien, dit Gabriel, bienvenue en Bretagne. Tu ne nous avais pas dit, Chloé, qu'il ne tombait que du petit crachin et encore pas tous les jours ?
- Oui, rajouta Clémentine en faisant un clin d'œil à son amie, publicité mensongère
- Moi, dit Léo tout excité, je trouve ça génial, généralissiiiiiiiiiime, ça me donne une idée pour mon prochain jeu vidéo
- C'est bizarre, répondit Chloé, en général en cette saison il fait plutôt beau et doux, et là on a un temps de décembre. J'espère que vous n'allez pas repartir, rajouta-t-elle faussement inquiète
- Partir, mais c'est l'apocalypse, hurla Gabriel en mimant un fou furieux. Non c'est super, moi aussi ça m'inspire pour un roman noir, très noir avec des crimes sanglants, des légendes avec des massacres horribles...
Soudain le regard de Chloé s'assombrit. Elle ne riait plus, ne souriait plus, elle était blême. Inquiets, ses amis s'approchèrent.
- Que se passe-t-il Chloé, ça ne va pas, tu es toute blanche, tu ne te sens pas bien ? demanda Clémentine
- Oh, ce n'est rien, ça va aller, je m'en doutais, répondit Chloé, cependant très perturbée, il faut que je vous dise ce qui s'est passé, ici, il y a vingt ans.
Elle inspira profondément et leur raconta ce moment si douloureux de son enfance, ce drame qui venait encore la hanter la nuit.
Lily et Chloé étaient les meilleures amies du monde. Elles se connaissaient depuis toujours, habitaient dans le même village, allaient à la même école, et chez la même nounou. Les parents de Chloé n'étaient pas bretons, Christophe, son père travaillait dans le secteur du nautisme, à Brest dans une voilerie et sa mère Marie, dans la fonction publique. Ils aimaient bien ce petit bout de Finistère, faire de longues balades sur la lande qui recouvrait les falaises d'un épais tapis floral multicolore.
L'éclat rosé et mauve des bruyères qui avaient courageusement bravé les embruns salés et les vents redoutables pour coloniser la falaise aride, le jaune éclatant des ajoncs et des genêts qui illuminaient ces belvédères, face à l'immensité bouillonnante de l'océan
Qu'elle était belle la Bretagne, naturelle, sauvage, avec ses côtes découpées, ses villages pittoresques, et ses landes colorées. Un célèbre slogan, ne disait-il pas, la Bretagne ça vous gagne ?
Les parents de Lily, quant à eux, étaient de vrais et purs Bretons, fiers de vivre dans la plus belle région de France. Yvon et Fabienne dirigeaient la fabrique familiale de biscuits et galettes bretonnes « La biscuiterie du Phare ». Les bonnes odeurs de biscuits au beurre, palets, galettes, gâteaux, Kouign-Amann et caramels, se distillaient avec gourmandise dans tout l'estuaire de l'Aber Wrac'h. La délicieuse et subtile odeur des délicates crêpes dentelle et des savoureux caramels mous au beurre salé, chatouillaient les narines à des kilomètres à la ronde et faisaient saliver les papilles des finistériens et des nombreux touristes qui venaient de loin pour découvrir les sites naturels et les spécialités culinaires.
De savoureuses gourmandises, joliment présentées dans de belles boîtes métalliques, un rien rétro, vendues dans le magasin de la fabrique ou exportées dans le monde entier. Une tradition et une exigence de qualité, une renommée et un savoir-faire transmis de génération en génération dans la famille de Yvon.
Lily était une enfant unique, heureuse, mignonne comme un petit caramel doré. Ses parents gagnaient beaucoup d'argent, car les affaires étaient prospères et les ventes en plein développement. Une famille heureuse et unie.
Mais il y a vingt ans, le cinq juin, le bonheur de cette famille allait partir en éclat. Lily, la petite Lily, allait mystérieusement s'évaporer, pour toujours, et à quelques dizaines de kilomètres du lieu de disparition de leur fille, dans la profonde forêt d'Huelgoat, les corps mutilés des parents de Lily, pieds et mains attachés sur deux menhirs, égorgés, comme lors d'un sacrifice ancien, allaient être retrouvés par un couple d'amoureux à jamais traumatisé
Dans l'amoncellement chaotique des gros blocs arrondis de granit, près de la grotte du Diable, dans cette mystérieuse forêt, berceau de légendes, de magie et de sorcellerie, on retrouva les corps sans vie des parents de la petite Lily, froidement exécutés, sauvagement assassinés.
Les chênes centenaires, les grands hêtres qui avaient pris racine depuis si longtemps dans cette cascade de pierres colossales, les fougères géantes qui poussaient dans la mousse spongieuse et glissante, avaient assisté impuissants au massacre de ce couple. Le cinq juin 1998, les parents de Lily quittaient pour toujours le monde des vivants, tués par un être maléfique. Une famille heureuse, unie, venait de disparaître.
Chloé se souvenait encore du bruit effrayant des hélicoptères qui avaient inlassablement survolé la zone pour tenter de retrouver Lily ou son corps. Le bruit assourdissant des pales des rotors des hélicos qui volaient à très basse altitude, rasant presque le toit des maisons, faisant trembler tous les murs et ébranler les consciences.
Elle se souvenait, les battues des villageois, accompagnés par les chiens et les gendarmes qui avaient exploré la campagne environnante, les bois.
Elle se souvenait, les plongeurs qui avaient dragué la rivière, remontant l'aber, les bateaux qui avaient sondé la mer.
Elle se souvenait, les questions des gendarmes, toute la folie collective, les rumeurs, les immondes rumeurs.
Puis, le silence. Puis l'oubli, l'oubli d'une fillette disparue et de ses parents massacrés dans un rite satanique, macabre mise en scène. Elle se souvenait.
Encore bouleversée par le récit qu'elle venait de faire à ses amis, Chloé avait grand besoin d'un verre d'alcool. Un alcool fort. Se remémorer ces évènements tragiques l'avait perturbé et avait fait remonter à la surface le poids et la douleur de ces souvenirs enfouis depuis de si longues années. À ce moment précis, elle pensa qu'elle aurait dû renoncer à l'héritage de son ancienne nounou.
C'était inévitable, en revenant ici, à la source, à la racine du mal, que ces horreurs qui l'avaient traumatisé enfant, rejailliraient comme si le drame s'était déroulé la veille. Ses démons allaient revenir la hanter. Il fallait boire pour oublier. Clémentine, Gabriel et Léo l'accompagnèrent jusqu'à l'ivresse.
Le lendemain matin, la tempête s'était évaporée, laissant quelques barques de pêches sur le flanc, échouées sur la grève, des ardoises brisées sur un sol détrempé, et quatre amis encore saouls qui cuvaient dans leurs lits.
Chloé s'était réfugiée dans la nuit bien avancée, dans les bras de Gabriel. Ils se retrouvaient parfois, quand l'un ou l'autre n'avait pas le moral, quand tout devenait sombre, et que des fantômes du passé les hantaient. Ils se retrouvaient pour oublier, leurs problèmes, leurs déceptions, en toute discrétion.
Et là, ils ne dérogeraient pas à leur règle, les autres ne devaient pas savoir que cette nuit, en pleine tempête, ils avaient fait l'amour, un amour intense, frénétique, passionné, désespéré. Ils s'étaient séparés, elle avait regagné sa chambre, chacun gardant au plus profond de son cœur et de son corps les souvenirs érotiques d'une nuit tempétueuse.
Mais, ni Clémentine ni Léo n'étaient dupes. Ils avaient compris depuis bien longtemps que leurs deux amis avaient une relation très particulière, une relation « amicâline », mais ils respectaient leur pseudo secret et se gardaient bien de la moindre allusion à ce sujet intime.
Clémentine avait emprunté le vieux vélo rouillé trouvé dans le petit cellier, pour se rendre à la boulangerie la plus proche.
Tournée vers le large et les embruns, mais solidement ancrée dans ces terres de Bretagne, la presqu'île de Lilia dévoilait ses merveilles naturelles sous un soleil radieux. Presque plus de traces de la tempête pourtant si violente qui avait soufflé cette nuit. Même la grande plage de sable fin avait retrouvé son apparence habituelle et les surfeurs profitaient des dernières vagues de liberté.
La grève blanche, longue plage, belles dunes. Clémentine regrettait de ne pas avoir pris son appareil photo, car ce paysage était un écrin naturel tellement photogénique : sable blanc, mer turquoise, végétation multicolore. Elle avait même oublié son téléphone. Elle reviendrait plus tard capturer ce paysage. Elle roulait tranquillement, s'émerveillant des pittoresques barques colorées accrochées à la cale, des quais jonchés de casiers et de filets de pêche, squattés par des chats facétieux et chapardeurs, qui couraient cacher leurs butins derrière les façades immaculées des petites maisons bretonnes, ou à l'abri des gigantesques massifs d'hortensias. L'air vivifiant, les puissantes notes marines la mirent de bonne humeur. Les cris joyeux des mouettes rieuses qui volaient dans un ciel bleu azur l'accompagnèrent jusqu'à la boulangerie du port. Les bonnes odeurs de pains au chocolat, croissants et pains chauds titillèrent gentiment les narines de nos dormeurs qui se levèrent rapidement pour honorer l'initiative bienvenue de la petite Clem. Un vrai festin, pur beurre, les attendait pour leur premier petit déjeuner armoricain : rien de très light sur la table, des viennoiseries, riches en sucre et en beurre, des petits palets bretons qui fondaient dans la bouche, des pots de confiture de fraise, de pêche et d'abricot, des tranches de gâteau breton, du bon pain frais, du beurre demi-sel, mais heureusement, elle avait aussi rajouté une belle salade de fruits frais et du fromage blanc allégé pour ceux ou celles qui surveillaient leur ligne.
En fait ils dévorèrent tout ce qu'il y avait sur la vieille table de cuisine, il ne restait même pas une miette à offrir aux goélands qui squattaient le muret de la courette.
Ils sortirent vers onze heures, pour aller se balader à pied sur la plage, une longue marche sportive, sur le sable blanc de l'anse de Saint Cava, quelques kilomètres pour évacuer les vapeurs d'alcool de la veille et éliminer les calories du petit déjeuner. Ils avaient prévu de commencer le tri, et le grand nettoyage de la maison dans l'après-midi.
Ils triaient et remplissaient des cartons identifiés par des marqueurs : vêtements, linge, vaisselle, papiers et divers. La plupart des vieux meubles seraient enlevés dans quelques jours par Emmaüs, ainsi que le linge et la vaisselle. Ça ferait probablement des heureux, Soizic aurait approuvé.
Chloé garderait toutefois quelques objets en souvenir de sa nounou adorée. Ils triaient maintenant les papiers, les photos, les cartes postales. C'était une vie de souvenirs, une longue histoire qui se lisait dans les lettres, les papiers, et même dans les factures
Une vie qui se dévoilait, presque impudiquement, dans les vieilles photos jaunies et sur des clichés plus récents.
Sur les photos sépia, on devinait une Soizic enfant avec sa famille sur la jetée du petit port de Lilia, puis adolescente un peu rebelle, ma foi, qui courait sur la plage des Trépassés, devenue jeune adulte sur le port de Brest au bras d'un beau marin qui tenait à la main son bachi, son béret à pompon rouge. Mais elle avait caché ça, la coquine Soizic, pensa Chloé. Ainsi, elle avait eu un amour de jeunesse, et peut être d'autres, ou alors le beau marin inconnu était-il resté l'amour de sa vie... Elle ne savait rien, finalement de la vie, des amours, des emmerdes de Soizic.
Des photos plus récentes représentaient surtout des paysages du coin, des gens inconnus pour Chloé, sans doute des amis de Soizic, et certaines avaient dû être prises récemment car on y voyait Soizic, âgée, le visage intelligent et doux de la vieille dame toute fripée, le corps voûté et un peu ratatiné.
Mais elle était belle, chaque sillon sur sa peau, chaque ride, même profonde, était comme des lignes qui dessinaient la carte de sa vie, de sa belle énergie, de ses passions, de ses douleurs, de ses chagrins. Beaucoup de profondeur dans son regard bleu marine, dans son âme. Une belle âme, une belle personne. Chloé en eut les larmes aux yeux. Elle aurait tellement aimé la tenir dans ses bras, comme l'avait fait pendant des années sa nounou pour la réconforter quand elle avait de la peine, pour la protéger quand elle avait peur, pour tenter de la consoler quand elle avait perdu son amie Lily.
On croit toujours avoir le temps, le temps de profiter des êtres chers, mais le temps souvent, est cruel et ne laisse que des regrets.
Des regrets de ne pas avoir eu ce temps si précieux pour embrasser ses proches, pour leur dire combien on les aime.
Ces regrets qui nous accablent, qui nous torturent, qui nous enferment dans un chagrin qui jamais ne s'apaise.
Chloé et ses amis triaient toujours les papiers et les photos de Soizic. Organisés, ils firent plusieurs tas : les photos anciennes, tas de gauche, puis le tas de photos plus récentes à côté, les factures, direct à la poubelle (tous les meubles et équipements dataient de Mathusalem, inutile de conserver les vieilles factures et les garanties périmées), les correspondances, cartes et lettres, pile de droite.
Les phrases bizarres, incompréhensibles, sur la lettre que lui avait laissée la vieille nounou, revinrent à l'esprit de Chloé. Elle lui disait de ne pas jeter les vieilles cartes, les vieilles photos, que tout deviendrait lumineux... Était-ce un message ? elle n'y comprenait rien, elle sentait que la vieille dame voulait lui dire quelque chose, voulait lui demander quelque chose...
Alors, elle prit avec elle les cartes postales, les lettres et les photos, et alla s'installer confortablement dans la méridienne du salon.
Les garçons s'attelaient maintenant à regrouper les meubles inutiles à leur séjour afin de les entreposer dans la grande remise attenante, tandis que Clémentine sortait la vaisselle des buffets pour l'emballer dans les cartons.
La maison semblait petite de l'extérieur, mais en fait elle était immense : quatre grandes chambres, dont deux mansardées avec de belles poutres en bois, un salon/salle à manger et sa cheminée en pierre, une généreuse cuisine dînatoire. La déco était un peu vieillotte, mais chaleureuse. On s'y sentait bien, à l'abri. La maison portait bien son nom « L'abri Côtier ».