Il reste d'abord silencieux, sombre. Puis il parle. « Tu as raison sur le fait que je souhaite t'avoir ici. Mais je ne mens pas quand je dis que je ne m'attendais pas à ça. De toutes les personnes... » il s'assied dans son fauteuil, inquiet, « pourquoi fallait-il que ce soit lui ? »
Je le fusille du regard. « Pourquoi dis-tu ça ? Qu'est-ce qui ne va pas chez lui ? » Si mon père est mécontent de cette situation, alors il y a certainement quelque chose qui cloche.
« C'est juste que... c'est un Carter. Leur Alpha, en plus. Tu sais comment ils sont... »
« Non. »
Je ne plaisante pas. J'ai quitté cet endroit depuis des années et même avant, je ne me suis jamais intéressée aux commérages. J'ai toujours su que je partirais avant de suivre un Alpha.
Mon père secoue la tête, levant son regard du sol. « Eh bien, tu sais que Darius est trop jeune pour être alpha par héritage. »
Mon front se plisse. Je n'ai pas de patience pour ces circonvolutions. « Dis-le moi franchement. »
« Il a tué l'Alpha précédent, Lily. Son oncle. C'est comme ça qu'il a obtenu la position. »
Merde.
J'avais oublié que la meute Carter fonctionne encore comme à l'ancienne – en permettant qu'on défie un Alpha pour sa position à tout moment.
Comme c'est horrible. Vivre constamment dans la peur des membres de sa propre meute. Sauf qu'il n'a pas l'air d'avoir peur le moins du monde.
« Attends, » je réalise soudain quelque chose, « si j'avais gagné le combat... je serais devenue le chef des Carter. »
Mon père ricane. « Seulement si tu avais tué Darius. Étant donné que c'est ton compagnon... ça semble peu probable. Et tu es déjà leur Luna. »
Pas par mérite, cependant. Par « mariage ». Et je sais à quel point les Alphas peuvent être dominateurs. S'il a tué son propre oncle pour régner, je doute qu'il soit pour l'égalité et le partage.
Je secoue la tête. « Je ne peux pas faire ça, » et m'effondre sur son canapé. « Tu sais mieux que quiconque que je ne peux pas. »
« Écoute, » il pose une main sur mon épaule. « Tu ne peux pas échapper à qui tu es. La vie humaine ne sera jamais suffisante. Je t'ai vue sur ce terrain – tu as toujours le même problème, Lily. »
Je fronce les sourcils. « Il a attaqué Ian, papa. »
Il rit presque. « Ce n'est pas pour ça que tu l'as provoqué. Et que tu l'as combattu même après qu'Ian ait été laissé tranquille. » Il lève un sourcil. « Tu voulais prouver que tu étais meilleure. Je sais que je n'ai pas été un père parfait, mais je sais ça au moins. Depuis que tu es petite, tu as toujours défié les enfants qui avaient un meilleur titre. Tu ne peux pas accepter d'être subordonnée. »
« Non, » le coupé-je, « ce que je ne peux pas accepter, c'est que ma vie soit toute tracée ! Je n'avais pas besoin de ça, papa ! J'avais ma vie planifiée. D'accord ? Je l'ai toujours ! »
« Ça n'a pas d'importance, bon sang ! » exige-t-il maintenant. « Les liens de compagnon ne peuvent pas être brisés, oubliés ou ignorés. C'est plus grand que toi, moi, et tout le monde réunis. »
« Ian, papa. Tu oublies Ian. »
« Oublie Ian, » insiste-t-il. « Fais tes adieux à ce garçon tant que tu as encore une page blanche. »
« Il n'y a rien de blanc dans notre histoire, papa. Cinq ans ! »
« Ce n'est rien ! » Crie-t-il. « Vous n'êtes pas mariés, vous n'avez pas d'enfants ! Il n'y a pas de famille que tu vas briser ! »
« Il est ma famille pour moi ! Meilleure que tu ne l'as jamais été. » Je me mords la langue. C'était mérité, mais je ne voulais pas le dire. Je ne peux pas le blâmer pour quelques années de beuverie après avoir perdu sa femme, sa compagne.
« Tu ne sais pas ce qui s'est passé, Lily, » avale-t-il difficilement. « J'ai fait de mon mieux, mais... il m'a fallu du temps pour rassembler la force de continuer. »
Est-ce que je ne compte pas ? Personne ne m'a demandé si une petite fille avait besoin de temps pour digérer. Au lieu de ça, j'ai dû jouer à la maman pour les trois petits J.
« Même s'il n'y avait pas Ian, » je change de sujet, « je ne voudrais quand même pas rester. »
« Bien sûr que non, » marmonne-t-il.
« Pourquoi tu ne dis pas tout simplement ce que tu penses ? » J'en ai assez de ses remarques piquantes.
« Darius te fait peur. »
« N'importe quoi. Je ne suis pas "faite pour la meute". »
« Tu aimes Ian parce qu'il est sûr. Il n'y a pas de danger imminent dans sa vie, il t'aime, te laisse diriger... Tu sais que tu es sa protectrice, » il claque la langue, « mais Darius... c'est une toute autre histoire. Et tu entreras dans sa vie. Pas l'inverse. »
Ma main cherche l'un des cigares cubains de mon père.
Ça ne pourrait jamais fonctionner. À quoi je pensais ?
J'en allume un.
Est-ce que j'envisageais seulement cette option ? Rester et faire partie de sa meute ?
« Je repars à la maison avec Ian, » annoncé-je. Je dois sortir d'ici. Et je dois le faire vite. Avant que ça ne dégénère en je ne sais quoi.
« Depuis quand fumes-tu ? »
« Depuis maintenant, » dis-je. « Vas-tu m'en vouloir de te faire ça ? »
Secouant la tête, il sourit. « Tu es ma seule fille. Mon premier enfant. Si tu veux partir, je ferai en sorte que ton souhait soit exaucé. »
Mon estomac se retourne. « Ça ressemble déjà à de l'emprisonnement. »
Il plisse légèrement les yeux. Je vois bien qu'il rumine, mais il ne partagera pas ses pensées.
Puis il se lève, sûr de son action. « Je t'aiderai à partir. Mais je ne t'aiderai pas à t'échapper. »
Je plisse les yeux. « Qu'entends-tu exactement par t'échapper ? Je ne suis pas enchaînée ici, papa. »
« Tu ne t'attends pas à ce qu'il te tienne simplement la porte ouverte, n'est-ce pas ? » Il me regarde, peu convaincu. « Tu es la Luna de sa meute maintenant, que tu le veuilles ou non. »
« Tant que je ne suis pas en forme de louve, il n'a aucun pouvoir sur moi. » Théoriquement, même alors je pourrais désobéir à l'ordre de mon Alpha, mais je ne contrôle pas tout à fait ma louve. Elle est... différente.
Je me souviens comme elle a suivi ses paroles plus tôt dans les bois. Elle en avait vraiment envie. Ouf, ma louve est une traînée.
« Bien sûr que non, » me rassure mon père. « La seule façon qu'il aurait de te forcer à rester serait par la force physique et il ne fera jamais ça. »
Je le regarde d'un air suspect. « Tu le connais si bien que ça ? »
Il hausse les épaules. « Les loups-garous sont des êtres fiers. Plus ton rang est élevé, plus tu es fier. Tu ne crois pas qu'un Alpha de la meute la plus puissante de la région s'abaisserait à enchaîner sa propre compagne pour la garder près de lui ? »
Ça semble effectivement trop pathétique pour un gros Alpha.
« Laisse-moi d'abord lui parler, » dit-il. « Ça ne sera pas long. Ensuite, je te suggère de le rencontrer quelques minutes et de lui expliquer les choses de ton point de vue. »
Comme je ne réponds pas immédiatement, il continue. « Je t'assure que c'est la meilleure façon. Tu ne peux pas le fuir. Il te trouverait où que tu ailles. Vous êtes liés maintenant. Et quand il te trouvera, fuir ne fera que te donner l'air faible. »
Je ne peux qu'être d'accord. Alors je regarde mon père et lui fais un court signe de tête.
C'est de toute façon ma meilleure chance.
Mon père attrape rapidement la poignée de la porte et je ne peux m'empêcher de remarquer que ses yeux brillent d'une certaine victoire cachée.
Je réalise que je ne veux pas savoir pourquoi.