Je ne le lui fais pas savoir, mais me dire qu'un Alpha plutôt puissant va mettre les pieds ici me donne un assez mauvais pressentiment. J'ai peur qu'il relève mon aura, pourtant minutieusement dissimulée.
J'ai peur de l'attirer comme un aimant s'il décèle le pouvoir qui se dégage de moi, même en si petite quantité.
- Il va visiter la faculté demain après-midi je crois. Il a l'air tellement... empli d'espoir de la trouver d'après les dires des réseaux sociaux. Il paraît que son regard se voile de tristesse à chaque fois qu'il élimine une personne de la longue liste.
- Après pourquoi s'attarder sur le Tennessee ? C'est ça qui m'étonne. C'est un état minuscule ! Y'a presque personne. Il perd son temps.
- Tu as raison, approuve ma meilleure amie. Après... peut-être qu'il ressent sa présence ici.
Je garde le silence pendant quelques minutes, les yeux rivés sur la route qui s'étend sur quelques kilomètres.
- Ce soir, je vais passer à la boîte pour dire bonjour à Jason et aux autres. Je ne serai pas de service, mais ça fait longtemps que je ne les ai pas vus, étant donné que nous n'avons pas les mêmes horaires.
En effet, pendant que Lina travaille en tant que libraire à la bibliothèque, je me paye un salaire et mes études en bossant en tant que serveuse dans un restaurant chic. J'ai rencontré Jason il y a un ou deux ans, en le percutant dans la rue. Puis nous sommes devenus amis et il m'a emmenée en boîte pour me présenter à ses collègues et amis. C'était l'une des meilleures soirées de ma vie, même si je préfère être avec Lina devant un film.
Finalement, au bout de quelques dizaines de minutes, je gare l'Audi noire que Lina et moi avons achetée ensemble il n'y a pas longtemps dans le parking.
- Tu veux que je t'accompagne ce soir à la boîte de nuit ? propose Lina.
- En vrai oui ! Pourquoi pas !
Nous partons travailler nos cours puis nous nous mettons sur notre trente-et-un pour ce soir. Je me vêts de ma plus belle tenue de soirée : une robe noire pailletée, courte, et qui laisse mes épaules nues. Une sorte de voile enroulé entoure mes bras, semblable à un foulardaccroché à la robe, sous chacune de mes deux épaules Je me maquille légèrement, et laisse mes longs cheveux bruns ondulés ruisseler dans mon dos avec de petites bouclettes naturelles.
Lina, quant à elle, a revêtu une robe bleu marine, un peu étincelante aussi, qui prend de la longueur à l'arrière de son corps et met en valeur la longueur de ses jambes.
Nous finissons enfin par partir et arrivons à la boîte vers 22h. Elle se situe à Knoxville, pas si loin de la faculté.
- Salut Jasonnnnnnnnn ! m'exclamé-je avec un air d'enfant quand je l'aperçois derrière le bar.
La salle est déjà pleine de monde.
- Coucou beauté, répond-il en me lançant un clin d'œil aguicheur.
Nous explosons de rire avant que je ne lui apprenne que Lina m'a accompagnée.
Nous nous mettons alors à discuter tous les trois, pendant qu'il lave les verres, puis il finit par lâcher :
- Tu as entendu parler de l'Alpha Suprême ? Il paraît qu'il cherche son âme-sœur dans ce coin paumé. Ça me tue de rire.
- Oui, Lina me l'a dit, répondis-je.
- Nan mais je te jure, réplique mon amie. Il va pas la trouver ici, c'est vide de monde le Tennessee. Et en plus tu sais quoi ? Il paraît que c'est le premier état des Etats-Unis qu'il fait. Tu te rends compte ? Il n'a pas commencé par le Texas ou l'Alabama nonnnnnnn, il a commencé juste au-dessus, par le Tennessee ! La bonne blague.
Je pouffe de rire face à son air ironique et dépité.
- En tout cas, bonne chance à lui. Ça doit être dur de ne pas trouver la personne qui t'est destinée. En plus il est âgé, genre vingt-cinq ans. Il aurait dû la trouver avant.
Il y a un silence de quelques secondes, vite cassé par l'intervention de Jason :
- En vrai, si elle est cachée au fin fond du monde, c'est pas étonnant qu'il ne l'ait pas trouvée.
Je hoche lentement la tête en apportant mon verre de cidre à mes lèvres. Lina s'éloigne quelques minutes car elle a reconnu une connaissance.
- Hestia ?
Je lève les yeux vers Jason, qui a fini de laver la vaisselle. Il s'appuie alors sur le bar avec ses coudes pour me regarder, alors que je suis assise de l'autre côté, sur une chaise haute.
- Oui ?
Il ne dit rien au début, avant de baisser les yeux avec une mine gênée, et de me demander timidement :
- Est-ce que ça te dirait qu'on aille boire un verre tous les deux un de ces quatre ?
- Avec tes amis ?
- Euh non... Tous les deux.
Il se redresse et se gratte la tête gêné. Je suis tout aussi mal à l'aise que lui car j'ai compris là où il veut en venir.
- Jason, je ne suis pas vraiment... prête à entrer dans une relation... Et je ne sais pas exactement ce que tu cherches avec moi, mais je ne ressens pas de l'amour ou une attirance spéciale pour toi... mais beaucoup d'amitié.
Je rajoute ces trois derniers mots avec un sourire qui se veut rassurant.
- Alors je veux bien aller prendre un verre avec toi un jour, mais juste entre amis... pas plus, si tu vois ce que je veux dire.
Je me sens un peu mal de le remballer comme ça, mais je ne veux pas d'une relation. En tout cas pas tant que ma situation n'est pas encore tout à fait stable. Je vois qu'il est déçu, car il ne répond rien.
- Je disais coucou à Veronica, fait Lina en revenant vers nous. Ça fait longtemps que je ne l'avais pas vue !
Elle rajoute que c'est une connaissance du lycée, et elle se rassoit avec nous.
Merci Lina, t'es arrivée pile au bon moment. Juste avant que mon râteau commence à me faire me sentir mal.
Je porte alors mon regard sur la pièce, en faisant comme si rien ne venait de se passer. J'inspecte alors la salle ; il y a tant de monde que les gens se marchent les uns sur les autres. Mes yeux analysent chaque forme, sans trop que je ne cherche à identifier la foule.
- C'est bondé. Vous devez faire un bon chiffre d'affaires.
Comment relancer un sujet pour faire décongeler l'ambiance : tuto 1.
- En vrai ouais. Sinon les cours se passent bien ?
- Mais tellement ! s'exclame Lina subitement. C'est tellement passionnant.
Et elle part dans une tirade sans fin. Jason se met à l'écouter attentivement, tout en préparant des commandes. Même si je vois qu'il me jette des coups d'œil parfois. C'est vrai que Jason est plutôt beau garçon, avec ses cheveux noirs et ses yeux foncés, hérités de ses origines brésiliennes. Mais je n'ai jamais vu plus qu'un ami en lui.
Et puis... quelque chose me retient quand je suis avec lui. J'ai longtemps ignoré cette impression mais je la sens présente au fond de moi. Une sorte de méfiance qui m'étonne.
Et m'empêche de lui faire confiance à cent pourcents.
Je suis désolée, Jason.
Pour faire sortir l'échange précédent de mes pensées, je me mets à écouter avec un intérêt profond les paroles de Lina. Mais, au bout de quelques minutes, je finis par me perdre dans son discours. Ses mots deviennent seulement un bruit de fond.
Parce que désormais mon attention est portée sur bien autre chose.
L'odeur de l'alcool et de la sueur semble s'être estompée en quelques secondes... pour laisser place à un parfum qui emplit mes poumons.
Ça sent la forêt de pins lors de la rosée du matin.
Je ferme les yeux, pour respirer pleinement cette odeur addictive. J'ai l'impression d'inspirer de l'air frais, seule au cœur de la nature.
J'entrouvre alors à nouveau les paupières, et inspecte les danseurs, intriguée par la provenance de cette odeur, alors que nous sommes en pleine ville.
Je descends lentement de mon siège en indiquant brièvement aux autres que je reviens vite. Je ne vérifie même pas qu'ils m'aient entendue, me dirigeant déjà au milieu de la foule, qui semble se décaler tout naturellement sur mon chemin. C'est une des vertus d'être une Alpha ; les autres vous respectent sans même s'en rendre compte. C'est bien pratique de ne pas se faire bousculer tout le temps.
Je me faufile sans mal entre les danseurs et les jeunes idiots alcoolisés qui me lancent des regards emplis de malice que je perçois à peine, l'esprit rivé sur cette odeur que je suis à la trace.
Alors, dans l'espace de quelques secondes où un creux se forme devant moi, j'aperçois un jeune homme de dos, qui semble tourner sur lui-même, à la recherche de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. Je décale un peu ma tête pour continuer à le regarder sans qu'il ne me voie. Après plusieurs vérifications, je peux affirmer que l'odeur alléchante vient bien de lui.
Je distingue sans peine ses cheveux blonds, comme si ma vue semblait s'être encore plus aiguisée dans la semi-obscurité. Il est habillé plutôt élégamment, c'est-à-dire avec une chemise blanche rentrée dans un pantalon bien coupé, serré avec une ceinture.
Sa musculature du dos se dessine sous le fin tissu, et je me surprends une envie à passer mes doigts dessus...
Je secoue violemment la tête, cramoisie.
Je ne comprends pas ce qui m'arrive.
Qui est cet homme incroyablement beau, rien que de dos ?
Il se retourne alors dans ma direction, sans pour autant me voir, dissimulée entre les danseurs. Je raffole du regard son visage comme tombé du ciel. Mais alors que je m'attardais sur ses lèvres, je fronce les sourcils en les apercevant se mouvoir en trois mots :
« Viens à moi ».
Je sens mon cœur bondir dans ma poitrine, et me redresse violemment, rougissante. Comment peut-il savoir que je l'observe ?
- Viens à moi.
Cette fois-ci je l'entends distinctement au milieu de la musique techno et des cris excités des jeunes adultes de la boîte qui s'amusent. Sa voix est juste magnifiquement virile et sexy. Mais face à cette demande séduisante, je ne bouge toujours pas, comme figée par cette attraction et cette odeur qui m'attirent comme un aimant.
Et finalement, ses yeux se posent sur moi et je plonge mon regard dans le sien. Émeraude.
Je distingue les étoiles qui brillent dans ses yeux. Je distingue son vert qui se répand lentement, dans une grande douceur, dans mes yeux comme dans mon âme et dans mon cœur. Je distingue le feu qui danse, s'intensifie et accapare mes iris dans un incendie ardent.
Et j'ai l'impression de m'enflammer. Mon cœur brûle en moi. Tambourinant plus vite que jamais. Ma peau frissonne. Tout frémit, tressaille.
Ses yeux continuent de renfermer les miens, de les sceller à jamais. Et surtout de briller intensément malgré la lumière des projecteurs qui l'éclaire.
Les tremblements me secouent de plus en plus au fur et à mesure que notre échange visuel se prolonge.
Et je crois que je ne me suis jamais sentie aussi bien en regardant quelqu'un. Aussi simple. Légère... Aussi moi-même.
Alors, après quelques secondes qui ont duré pour moi une éternité addictive, nos lèvres se meuvent à l'unisson et je murmure :
- Mien...
- Mienne.
Et ce, avant que la réalité ne me rattrape. Lorsque, au même moment, l'espace qui s'était ouvert entre les danseurs pour que nous puissions nous apercevoir, se referme aussitôt, stoppant net notre échange visuel.
Je cligne des paupières plusieurs fois, reprenant le contrôle de ma raison qui s'est égarée, alors que le mot qui s'est échappé de sa bouche se répète en boucle dans ma tête.
Ma louve hurle en moi, comme comblée, alors que je reste immobile, sur place, ma main enserrant le collier que je n'ai jamais quitté depuis ma plus tendre enfance.
Parce que je comprends enfin. Que ce soir. Je viens de faire face à mon âme-sœur.
Une âme-sœur que je n'aurais jamais dû avoir. Je suis censée être seule, sans partenaire.
Alors qu'est-ce que c'est que ça, merde ?
Et soudainement, mes yeux s'écarquillent d'horreur. Alors que les pièces d'un puzzle s'assemblent d'elles-mêmes. Alors que tout se clarifie complètement en moi.
Les cauchemars fréquents me répétant la promesse d'un bel avenir, malgré ma fuite.
Les rêves qui, chaque nuit, faisaient apparaître un grand loup noir aux yeux verts.
Oui.
Zelda m'a donné une âme-sœur... et peut-être pour me pousser, d'une façon ou d'une autre, à accomplir ce pour quoi je suis née.