J'éclatai de rire, manquant de m'étouffer en reprenant mon souffle. S'enchainèrent ensuite des magasins de vêtements, où nous nous amusâmes plus à regarder la dernière collection vendue qu'à proposer nos services.
- Ça t'irait bien non ? me proposait Alexis pour la dixième fois.
Je haussai les épaules et regardai les autres mannequins sans m'y attarder. Si je m'étais découvert un attrait pour la mode en vivant dans le monde humain, je restais mesurée et surtout savais économiser quand il le fallait. Le plus dérangeant était surtout que mon frère me proposait les pièces les moins jolis du magasin. Dès qu'un vêtement était d'une couleur ou d'une forme particulière, il susurrait sournoisement mon faux prénom pour me le présenter.
- Clay, on n'est pas là pour ça, râlai-je en le tirant vers la sortie.
Il m'ignora avec superbe et je grognai de frustration. Il était agaçant quand il faisait ça. Alexis décida de m'acheter un pull over et d'en prendre un assorti pour lui. "Pour que l'on ne se perde pas de vue" disait-il. À la caisse, je remarquai les yeux intéressés de la vendeuse posés sur mon frère. Je le savais beau. Il avait de grands yeux verts, semblables au miens, et affichait souvent un visage aimable et enjoué qui pouvait beaucoup plus Malheureusement, Alexis n'était pas attiré par les femelles humaines. Une perte de temps selon lui, car il se détournerait d'elles dès qu'il trouverait son âme-sœur. Mêler les hommes et les loups autrement que dans des rapports professionnels ou scolaires était plus que déconseillé. Jamais les deux espèces ne pourraient réellement comprendre le fonctionnement de l'autre. L'absence de solidarité chez les uns et les caractéristiques dites surnaturelles chez les autres rendant toute entente impossible.
Je remerciai Alexis, sachant qu'il ne me laisserait le rembourser sous aucun prétexte. L'heure avait bien avancée, et le soleil entamait très lentement sa descente. Je proposai à Alexis de retourner à l'hôtel pour récupérer la voiture et la rendre dans le garage de la compagnie à qui nous l'avions empruntée. Alors que nous allions repartir, je sentis une main se poser sur mon épaule et une voix grave m'interpeller.
- On pourrait discuter un moment ?
Je me crispai à l'entente de cette voix. Au-delà d'être grave, elle avait l'air tout droit sorti de la gorge d'un homme des cavernes. Elle était rocailleuse. Animale. Je fis tout de suite le lien avec l'homme que j'avais croisé à l'hôtel. Sans même avoir besoin de le regarder, je ressentais les mêmes sensations qu'il y a quelques heures. Cet homme n'était pas humain Un frisson glacial me traversa.
- Vous faites quoi là ? grogna Alexis en éjectant la main de l'individu et en me tirant vers lui.
Je sus à la seconde près quand Alexis comprit ce qu'il était. Son corps se tendit et son étreinte se resserra autour de moi. Protecteur, il me cacha de sorte à ce que l'homme ne puisse pas me voir. Mes yeux s'humidifièrent et le souffle commença à me manquer. S'il avait été solitaire, ce loup n'aurait jamais tenté de nous aborder. Cela voulait donc dire qu'il appartenait à une meute, et probablement que nous étions sur son territoire.
- On ne savait pas du tout que nous étions sur un territoire occupé, tenta Alexis pour calmer le jeu. On est solitaires, on ne veut absolument pas prendre votre ville ou votre forêt. Laissez-nous simplement récupérer nos affaires et nous serons partis avant la nuit.
- Tu mens, grogna le loup. J'ai croisé ta femelle ce matin, elle a très bien senti ce que j'étais.
Je sentis le regard d'Alexis se poser sur moi. Il devait sûrement se demander si j'étais encore réellement capable de sentir ce genre de chose. Je regrettai de ne pas lui avoir partagé mes doutes, nous aurions probablement pu nous enfuir avant.
- Les accidents arrivent, dit une autre voix plus calme. Il faut juste que vous rencontriez notre Alpha pour qu'il vérifie que vous ne mentiez pas. Vous semblez trop jeunes pour être en mission de surveillance mais trop jeunes pour être solitaires, on ne veut pas prendre de risques.
- On ne souhaite pas rencontrer, donc laissez-nous juste partir, gronda mon jumeau dont la voix devenait aussi plus grave. Vous ne faites qu'attirer l'attention sur nous, et personnellement je n'hésiterai pas à faire en sorte d'alerter les humains.
La menace attira suffisamment mon attention pour calmer mon angoisse. Alexis n'avait pas muté depuis trop longtemps, ce n'était probablement même pas possible pour lui de muter totalement ou partiellement. En plus de ça, il était trop jeune et trop peu inexpérimenté pour espérer prendre le dessus contre deux autres mâles. Il fallait que je prenne les choses en main. Je repoussai Alexis, qui grogna face à ma réaction mais ne lâcha pas du regard les lycans. Sans me tourner vers eux ni leur parler, dont l'animosité faisait remonter en moi des souvenirs douloureux, j'embarquai Alexis avec moi avec le plus de force que possible. En deux secondes, on attrapa de nouveau mon épaule et je manquai de tomber par terre.
- Pas touche ! siffla Alexis.
Il se dégagea de ma poigne et bondit sur l'individu. Je fis volte-face pour tenter de l'en empêcher mais un autre homme - probablement l'autre loup - fit rempart. Il essaya de m'apaiser et de me faire comprendre que tout allait bien se passer mais rien n'y faisait : je ne pouvais pas laisser mon frère tout seul ! Je le voyais du coin de l'oeil tenir l'autre homme par le col de la nuque, et pouvais aussi apercevoir que son opposant commençait à être clairement agacé. Alors que j'allais tenter le tout pour le tout, au risque de me prendre un coup, une nausée me saisit et me ramena des années en arrière, quand j'étais régulièrement sujette à ce genre de mal. Cela ne venait que d'une chose. L'aura d'Alpha. Ma nuque se baisse presque d'elle-même tant ce pouvoir était incontesté.
- Vous avez fini de vous donner en spectacle ? gronda une voix dans mon dos.
La voix me cloua sur place pour je ne sais quelle raison et un frisson me parcourut des pieds jusqu'à la tête. Je ne bougeai pas, alors que je l'entendais s'approcher de moi. Il semblait être accompagné, tant la pression de l'Aura était importante. La présence de l'Alpha se fit sentir dans mon dos alors que je tentais de me faire plus petit que jamais. Le dominant posa sa paume contre ma nuque et la serra légèrement. Bien que je ne l'ai reçu que certaines fois, je me souvenais que c'était un moyen pour les Alphas de montrer leur supériorité physique sur les autres loups. L'Alpha se posta un peu en retrait à ma gauche. De mon côté, je continuai de garder les yeux rivés vers le sol. J'étais paralysée. Je vis du coin de l'oeil la silhouette de l'homme se baisser à mon hauteur et son souffle caresser mon oreille. Alexis grogna un peu plus loin, mécontent. Il ne pouvait pas faire grand chose de plus face à l'Alpha et cela devait le mettre hors de lui.
- Des humains sont déjà en train de nous regarder, et je n'ai pas envie de gérer cela. Demande à ton mâle de se calmer et il ne vous sera fait aucun mal.
Voyant que je ne comptais pas répondre, ses doigts vinrent envelopper le bas de mon visage et lever mon visage. Mes yeux cherchèrent à s'échapper à l'inéluctable entre avec les siens. Il s'attardèrent sur son menton et sa mâchoire barbue, puis glissèrent jusqu'à son nez droit et fin. Ses narines frémissaient doucement et je louchais un temps dessus. L'Alpha grogna en resserrant sa poigne sur mon visage, m'intimant d'arrêter mon manège. J'abdiquai. Enfin, mes pupilles rencontrèrent les siennes.
D'un coup, c'était comme si tout se chamboulait. Ce fut comme si je venais d'apprendre à respirer, à voir, à sentir, à ressentir, à vivre. Mon corps semblait affranchi de tous ses méfaits et mon coeur libéré de tous ses maux. Je renaissais . Et il était là, ce besoin. Ce besoin quasiment maladif de fondre sous la chaleur de ses iris.
- Tu pensais pouvoir m'oublier Alice ?
Et soudain, le monde arrêta de tourner.