Alexis et moi étions jumeaux. Faux jumeaux en réalité. Nous avions beau être né le même jour, nous nous ressemblions vaguement, comme un frère et une sœur de quelques années d'écart, qui n'avaient en commun que le regard et la chevelure. On m'avait souvent demandé si il était mon cousin, voire mon petit-ami, et lorsque nous disions être jumeaux, cela en étonnait plus d'un.
Mon frère tourna les yeux vers moi et je détournai les miens, faisant comme si de rien était. Puis, pensant qu'il était de nouveau concentré sur la route, je reposai mon regard sur lui et mes sourcils se haussèrent d'étonnement. Son visage était tordu en une grimace si atroce que je manquais de m'étouffer avec ma salive. Un grognement étrange mais amusé sortit de ma bouche.
- Tu es d'une laideur ! pouffai-je.
- Tu t'es vue ? répliqua-t-il, mort de rire.
- Eh !
Je lui frappai le bras et, faussement vexée, me tournai vers l'extérieur en fronçant les sourcils. Alexis prit une voix ridiculement féminine pour m'embêter mais je l'ignorai en me concentrant tant bien que mal sur les grands sapins et les bas-côtés recouverts de neige brumeuse. Je ne comptais pas craquer !
- On est encore loin ? demandai-je donc pour changer de sujet.
- Non, me répondit Alexis avec entrain.
Je soufflai bruyamment et m'affalai sur la porte. La ceinture de sécurité me scia les côtes mais je ne cherchai pas à bouger.
- Tu me répètes la même chose depuis une heure... Tu peux me le dire si tu t'es trompé de chemin, je ne vais pas te zigouiller.
- On ne sait jamais avec toi, se moqua mon jumeau. Et non, on est bien sur la bonne route. Mais si tu trouves que je roule trop lentement, tu me le dis et tu prends ma place.
- Non, ça va !
Je n'insistai pas plus, sachant que je risquais de devoir finir le trajet. J'avais conduit deux heures, juste avant son tour, ce n'était pas pour retourner au volant ! Alexis et moi avions passé notre code à Toronto l'année de notre seize ans, soit il y a un an de ça. Nous avions dû demander de l'aide à quelques loups solitaires traînant dans la grande ville pour nous payer nos heures et, heureusement, nous avions ensuite trouvé des petits boulots pour tout rembourser. D'ailleurs, le loup qui nous avait hébergé durant notre séjour en avait bien profité. Il faisait payer ses studios plus ou moins acceptable une fortune aux personnes comme nous. Soit disant que trop d'individus de notre espèce au même endroit pouvait alerter de grands clans et nous mettre en danger. Plutôt le mettre en danger. Mais, ces appartements et la présence de nos semblables nous avaient permis de ne pas être trop dépaysés. Car, se retrouver seul et sans repère, ça changeait de notre vie d'avant. Je l'avais cherché, je ne m'en suis jamais plainte mais ce fut plus compliqué pour Alexis. Et je comprenais.
Quittant mes pensées qui allaient finir par me rendre maussade, j'aperçus sur le bord de la route un panneau indiquant « Mills, cinq kilomètres ». Excitée, je le pressai d'accélérer en tapotant gaiment sur le tableau de bord. Alexis s'exécuta tandis que je trépignai d'impatience sur mon siège. Bientôt, maisons et bas immeubles apparurent d'entre les arbres et un sourire béat apparut sur mon visage. Je vis du coin de l'œil le visage de mon frère s'éclairer. Nous allions enfin pouvoir nous poser dans un vrai hôtel et non plus un petit motel suspect au bord de la route. Et peut-être même nous installer définitivement dans cette ville. Mills était une ville de réputation paisible de taille moyenne, d'environ vingt mille habitants, perdue au milieu d'une immense forêt. Un individu solitaire un peu étrange de notre espèce, notre voisin du dessus à Toronto, nous avait certifié qu'elle n'était sur le territoire d'aucune meute. Un endroit parfait pour disparaître.
Mon frère se gara et coupa le moteur. Il ferma les yeux un instant puis tourna le visage vers moi. Il me sourit, crispé mais impatient, et quitta la voiture. Sa porte claqua avec force, signe de son impatience, pourtant bien moins visible que la mienne. Je me détachai et me précipitai dehors. Le vent glacial revint valser à mes côtés et je l'accueillis cette fois-ci avec bonheur. Mes bottes s'enfoncèrent dans la neige.
- Bouge-toi, dit Alexis depuis le coffre. Tes fringues ne vont pas se porter tout seul.
Je le rejoignis en grommelant et tendis les bras. Un immense sac à dos noir y atterrit, suivi d'un plus petit, le mien. Je mis le premier sur mon dos et attrapai le second par la bandoulière. Alexis portait quant à lui nos deux valises au poids conséquent. Une fois le coffre complètement vide, je pris les clés de la voiture dans sa poche de manteau et fermai notre moyen de transport en un bip strident. Puis, nous nous dirigeâmes vers notre nouvel habitat, qui semblait n'attendre que nous, à une vingtaine de mètres de nous.
Notre hôtel était un bâtiment banal, pas très haut ni trop large, qui se fondait au milieu des maisons encore décorées des restes de Noël, fêté il y a à peine un mois. Cet hôtel était le seul de la ville, Mills n'étant pas une ville très touristique, nous avions réservé notre séjour des mois à l'avance, pour ne pas risquer de finir sans toit sur la tête en plein mois de février. En plus de ça, les chambres était peu cher et rentraient parfaitement dans nos maigres moyens. L'endroit parfait pour disparaître.
Je poussai la porte d'entrée et une cloche annonça faiblement notre arrivée. Un souffle chaud et agréable nous frappa au visage et je frissonnai face à ce changement de température. Je tins la porte pour laisser Alexis passer puis entrai à mon tour, les yeux parcourant l'entrée des yeux. Un comptoir recouvert de paperasse se dressait au fond de la pièce. A gauche, une imposante cheminée chauffait la pièce. Des flammes rougeâtres ondulaient dans la cavité. Alexis s'avança dans le hall, se stoppa au comptoir et posa les lourdes valises au sol. Ne voyant personne, il se pencha légèrement.
- Il y a quelqu'un ? demanda-t-il.
Un couinement surpris vint de sous le comptoir, suivi d'un bruit sourd et d'un outch étouffé. Alexis et moi nous regardâmes et je le vis se retenir de rire. Une femme apparut alors, les joues cramoisies et la main posée sur son front. La vingtaine, des joues rebondies encadrées par une chevelure blonde platine et la silhouette tout en chair, elle s'excusa de sa réaction en un balbutiement à peine compréhensible. La femme posa un tas de feuilles sur les autres, sûrement celles l'ayant faite se cogner.
- Nous avons réservé une chambre, lui dit mon jumeau dans un sourire.
- C'est à quel nom ?
- Clay et Erika Johns, répondis-je en sortant et en lui tendant nos cartes d'identité.
Pour pouvoir refaire notre vie, nous avions dû changé d'identité. Pour les humains, Alexis et Alice n'existent pas. Nous avions donc trouver des faussaires pour nous fournir en cartes d'identité factices. Ce ne fut pas difficile à trouver, étant donné qu'il en regorgeait dans le monde lycan. Tous les loups solitaires, ou presque, souhaitaient oublier leur vie précédente. Être exclu de sa meute était un sujet très tabou et cela donnait une très mauvaise réputation, d'où le grand nombre de changements d'identité. Cela permettait aussi de devoir raconter son histoire parfois sombre ou délicate aux nouveaux lycans que l'on rencontrait. Mais les faux papiers étaient très chers et nous avions travaillé encore plus pour parvenir à amasser assez d'argent. Nous étions donc deux frère et sœur, Clay et Erika Johns, de vingt-et-un et dix-huit ans, nés à Toronto. Deux humains sans problèmes, sans études, sans famille, décidés à se créer une nouvelle vie pleine de bonheur.
Nous vérifiâmes notre réservation avec la femme de l'accueil. Au vu de notre projet, nous ne pouvions dépenser que peu d'argent avant notre installation définitive. Nous avions donc choisi de demander une chambre pour deux et avions pris le luxe d'inclure les petit-déjeuners et les dîners à l'hotel jusqu'à la fin de notre séjour. La femme nous rendit nos papiers, puis nous assomma avec d'innombrables informations quelconques qui, face à ma fatigue, ne furent bientôt plus écoutées. Voyant mon état, Alexis me proposa de monter sans l'attendre. L'hôtesse ne tarda pas à poser les clés de notre chambre sur le comptoir.
- Je vais me renseigner sur les emplois disponibles dans le coin, ajouta-t-il en poussant les clés vers moi.
Je hochai la tête sans rien ajouter avant de me diriger vers l'ascenseur, une valise dans chaque main. Je montai jusqu'à notre étage avant de m'aventurer dans le couloir à la recherche de notre numéro. Je manquai par deux fois de trébucher à cause de mes valises, plus particulièrement quand je croisai un homme imposant qui prenais une bonne partie du passage. Mon corps se crispa sans raison quand je passais à côté de lui, et mon regard chercha alors curieusement le sien pour comprendre la raison de cette gêne. La dernière fois que j'avais ressenti ça était il y a quelques mois, quand j'avais fait la rencontre de nouveaux loups. L'homme se pencha soudain vers moi en fronçant les sourcils et le nez. Si j'avais été complètement humaine, je ne l'aurais même pas remarqué mais ma vision plus précise avait pu percevoir ce léger mouvement. Mon coeur manqua un battement. Perturbée, je brisai le contact et accélérai le pas jusqu'à la porte de ma chambre.
- Trouvé ! soufflai-je, impatiente.