Elle refusait de lui donner cette satisfaction.
Chaque geste, chaque mot, elle les contrôlait méticuleusement. Elle restait polie mais distante avec les domestiques. Elle obéissait aux ordres de Rosa sans protester. Elle jouait le jeu.
Mais la nuit, seule dans sa chambre verrouillée, elle serrait les dents jusqu'à en avoir mal à la mâchoire. Elle comptait les jours. Elle observait. Elle planifiait.
Le troisième soir, alors qu'elle rangeait des livres dans la bibliothèque, elle entendit des voix dans le couloir. Des voix d'hommes. Graves. Menaçantes.
Camila s'immobilisa, le livre qu'elle tenait suspendu dans les airs. Elle tendit l'oreille.
- ... ne fait pas confiance à Moreno, disait une voix qu'elle ne reconnaissait pas. Ce fils de pute nous a déjà trahis une fois.
- Le Seigneur le sait, répondit une autre voix, plus profonde. C'est pour ça qu'il veut que tu surveilles l'échange de demain. Si Moreno tente quoi que ce soit...
- Je m'en occupe, coupa la première voix avec un rire sinistre.
Les pas s'éloignèrent. Camila resta figée, le cœur battant. Un échange. Demain. Avec quelqu'un dont Alejandro se méfiait.
Elle reposa le livre, les mains tremblantes. Pourquoi cette information la troublait-elle autant ? Ce n'était pas ses affaires. Elle ne devrait même pas écouter. Mais quelque chose dans le ton de ces hommes, dans la menace à peine voilée, lui avait glacé le sang.
- Tu as fini ici ?
Camila sursauta. Rosa se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés.
- Presque, répondit Camila en se forçant à reprendre son travail.
- Le Seigneur veut te voir après le dîner.
Le cœur de Camila fit un bond dans sa poitrine. Depuis cette première nuit, il ne l'avait pas convoquée. Elle l'avait aperçu de loin, traversant les jardins ou sortant de son bureau, toujours entouré d'hommes armés. Mais il ne lui avait pas adressé la parole.
- Pourquoi ? demanda-t-elle malgré elle.
Rosa haussa les épaules.
- Ce n'est pas à moi de te le dire. Sois prête à vingt heures. Et mets quelque chose de... convenable.
Convenable. Le mot résonna dans la tête de Camila longtemps après que Rosa fut partie.
À vingt heures précises, Rosa vint la chercher. Camila avait choisi une robe simple mais élégante, bleu marine, qui lui arrivait aux genoux. Elle avait laissé ses cheveux détachés, refusant de faire trop d'efforts. Elle ne se maquillerait pas pour lui.
Rosa la conduisit à travers les couloirs, mais cette fois, elles ne s'arrêtèrent pas au bureau ou au salon. Elles sortirent de la villa principale et traversèrent les jardins vers un bâtiment séparé que Camila avait aperçu lors de sa visite guidée.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Camila.
- Ses quartiers privés, répondit Rosa d'un ton neutre.
Le sang de Camila se glaça. Ses quartiers privés. Pourquoi l'emmenait-on là ?
Rosa frappa à la porte, puis l'ouvrit sans attendre de réponse. Elle fit signe à Camila d'entrer, puis referma la porte derrière elle.
Camila se retrouva seule dans un espace à mi-chemin entre un appartement et un loft. Des murs de pierre apparente, de grandes fenêtres qui donnaient sur les collines au loin, un mobilier minimaliste mais luxueux. Et au centre, une table dressée pour deux.
Alejandro se tenait près de la fenêtre, un verre à la main. Il portait un pantalon noir et une chemise blanche dont les premiers boutons étaient défaits. Ses cheveux étaient légèrement ébouriffés, comme s'il y avait passé la main.
Il se retourna à son entrée, et un léger sourire étira ses lèvres.
- Tu es ponctuelle. C'est bien.
Camila ne bougea pas de l'entrée.
- Pourquoi suis-je ici ?
- Pour dîner, répondit-il simplement. Assieds-toi.
- Je n'ai pas faim.
Son sourire s'élargit, mais ses yeux restèrent froids.
- Ce n'était pas une question, Camila. Assieds-toi.
Elle hésita, puis s'avança lentement vers la table. Elle tira la chaise et s'assit, raide comme un piquet. Alejandro prit place en face d'elle, posant son verre sur la table.
Presque immédiatement, un domestique entra avec des plats. Une entrée raffinée, du poisson grillé, des légumes. Le domestique servit en silence, puis disparut aussi vite qu'il était venu.
Camila fixa son assiette sans y toucher.
- Tu devrais manger, dit Alejandro en commençant son repas. Le chef a fait des efforts ce soir.
- Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ? demanda-t-elle, ignorant sa remarque.
Il prit son temps pour mâcher, avaler, puis posa sa fourchette.
- Parce que je voulais parler avec toi. Loin des autres. Loin de Rosa et de ses règles strictes.
- Parler de quoi ?
- De toi. De comment tu t'adaptes.
Camila serra les poings sous la table.
- Je ne m'adapte pas. Je survis. Ce n'est pas la même chose.
- Non, concéda-t-il. Mais c'est un début.
Il but une gorgée de vin, l'observant par-dessus le bord de son verre.
- Rosa me dit que tu es obéissante. Que tu fais ce qu'on te demande sans protester. C'est... surprenant.
- Qu'est-ce que vous attendiez ? Que je me jette contre les murs en hurlant ?
- Peut-être, admit-il avec un sourire en coin. La plupart des femmes dans ta situation auraient déjà tenté de s'enfuir. Ou pire.
- Je ne suis pas stupide, répliqua Camila. Je sais que je ne peux pas m'échapper. Pas pour l'instant.
Les yeux d'Alejandro brillèrent d'un éclat dangereux.
- Pas pour l'instant ? Donc tu y penses toujours.
Camila soutint son regard.
- Chaque jour.
Il rit, un rire bas qui la fit frissonner.
- Au moins, tu es honnête. J'apprécie ça.
Il se leva, contournant la table pour s'approcher d'elle. Camila se raidit, mais ne bougea pas. Il s'arrêta derrière sa chaise, si proche qu'elle pouvait sentir la chaleur de son corps.
- Tu sais ce que j'apprécie d'autre ? murmura-t-il.
- Non, souffla-t-elle.
- Ton courage. La façon dont tu refuses de te briser, même quand tout te dit que tu devrais. C'est... rare.
Il posa une main sur le dossier de sa chaise, son bras effleurant son épaule.
- La plupart des gens que je rencontre sont soit trop effrayés pour me regarder dans les yeux, soit trop arrogants pour comprendre le danger. Toi, tu n'es ni l'un ni l'autre. Tu as peur, je le sais. Mais tu refuses de le montrer.
Camila serra les dents.
- Si vous pensez que je vais vous remercier pour ce compliment...
- Je ne m'attends à rien de toi, coupa-t-il. Pas encore. Mais un jour, Camila, tu comprendras que ta place est à mes côtés. Pas en dessous. Pas au-dessus. À mes côtés.
Il se pencha, ses lèvres effleurant presque son oreille.
- Et ce jour-là, tu ne voudras plus partir.
Camila sentit un frisson la parcourir. Elle se leva brusquement, repoussant sa chaise, mettant de la distance entre eux.
- Vous vous trompez, dit-elle d'une voix tremblante. Je partirai. D'une façon ou d'une autre.
Alejandro la regarda, amusé.
- Nous verrons.
Il retourna à sa place, se rassit, et reprit son repas comme si de rien n'était.
- Maintenant, mange. Sinon, le chef sera offensé.
Camila voulut refuser. Voulut jeter l'assiette par terre et sortir. Mais quelque chose dans son regard l'en dissuada. Elle se rassit, prit sa fourchette, et mangea en silence.
Le reste du dîner se déroula dans une tension palpable. Alejandro posait des questions anodines - sur sa vie d'avant, ses goûts, ses rêves. Camila répondait de manière évasive, refusant de lui donner trop d'elle-même.
Mais à chaque réponse, elle sentait son regard s'intensifier. Comme s'il collectait des informations. Comme s'il l'étudiait.
Lorsque le repas fut terminé, il se leva.
- Rosa va te raccompagner. Bonne nuit, Camila.
Elle se leva également, hésitante.
- C'est tout ?
Il arqua un sourcil.
- Qu'attendais-tu d'autre ?
Camila ne répondit pas. Elle tourna les talons et sortit rapidement, le cœur battant.
Les jours suivants, Alejandro la convoqua chaque soir. Parfois pour dîner. Parfois juste pour parler. Il ne la touchait jamais, sauf ces frôlements « accidentels » qui la mettaient sur les nerfs.
Mais Camila commençait à comprendre son jeu.
Il ne voulait pas la briser. Il voulait la domestiquer.
Et ça, c'était bien plus dangereux.
Le septième jour, alors qu'elle rangeait des documents dans le bureau secondaire, elle entendit une conversation qui changea tout.
Deux hommes parlaient dans le couloir. L'un d'eux était l'homme à la balafre qui l'avait amenée ici.
- L'échange avec Moreno a mal tourné, disait-il. Trois de nos hommes sont morts. Le Seigneur est furieux.
- Moreno va payer, répondit l'autre. Il ne sait pas à qui il s'attaque.
- Le Seigneur veut une réunion ce soir. Tous les lieutenants doivent être présents.
Camila retint son souffle. Une réunion. Ce soir.
Elle attendit que les hommes s'éloignent, puis sortit discrètement du bureau. Son cœur battait à tout rompre. Pourquoi cette information l'intéressait-elle ? Ce n'était pas ses affaires.
Mais une petite voix dans sa tête lui disait qu'elle devait savoir. Qu'elle devait comprendre qui était vraiment Alejandro Castillo.
Ce soir-là, au lieu de retourner dans sa chambre après le dîner, Camila se faufila dans les couloirs. Elle connaissait maintenant les rondes des gardes, les angles morts des caméras. Elle se déplaça silencieusement, le cœur battant, jusqu'à atteindre la porte du grand bureau d'Alejandro.
Des voix filtraient à travers le bois épais. Elle se colla contre le mur, tendant l'oreille.
- Moreno pense qu'il peut nous défier, grondait la voix d'Alejandro. Il pense qu'il peut nous voler et s'en sortir impuni. Il se trompe.
- Qu'est-ce qu'on fait, patron ? demanda une autre voix.
- On lui envoie un message. Un message que personne n'oubliera.
Le silence qui suivit fut glacial.
- Et sa famille ? demanda quelqu'un.
- Tout le monde, répondit Alejandro d'une voix dénuée d'émotion. Femme. Enfants. Personne ne défie le cartel et vit pour le raconter.
Camila sentit son sang se glacer. Enfants. Il parlait de tuer des enfants.
Elle recula, la main sur la bouche pour étouffer un cri. C'était un monstre. Un vrai monstre. Comment avait-elle pu, ne serait-ce qu'un instant, penser qu'il pouvait être autre chose ?
Elle se retourna pour fuir, mais percuta quelque chose de dur. Un corps.
Elle leva les yeux. L'homme à la balafre la fixait, les bras croisés.
- Qu'est-ce que tu fais là ? grogna-t-il.
Camila ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. L'homme la saisit par le bras, la traînant vers la porte du bureau. Il frappa deux coups, puis ouvrit.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Mais le seul qui comptait était celui d'Alejandro.
Ses yeux s'assombrirent. Pas de colère. Quelque chose de pire. De la déception.
- Laissez-nous, ordonna-t-il d'une voix glaciale.
Les hommes sortirent un à un, jetant des regards curieux à Camila. L'homme à la balafre la poussa à l'intérieur, puis referma la porte derrière lui en sortant.
Camila se retrouva seule avec Alejandro.
Il se leva lentement, contournant son bureau. Son visage était un masque d'indifférence, mais ses yeux... ses yeux brillaient d'une fureur contenue.
- Tu écoutais, dit-il. Ce n'était pas une question.
Camila redressa le menton, refusant de trembler.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce que je voulais savoir qui vous êtes vraiment.
Il s'approcha, chaque pas résonnant dans le silence.
- Et maintenant, tu sais.
- Oui. Vous êtes un monstre.
Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, ses yeux plongeant dans les siens.
- Peut-être. Mais c'est le monstre qui te garde en vie.
Camila sentit les larmes monter, mais elle les refoula.
- Vous allez tuer des enfants, murmura-t-elle.
Quelque chose passa dans le regard d'Alejandro. Quelque chose qu'elle ne put identifier.
- Dans mon monde, il n'y a pas de place pour la pitié. Si je montre de la faiblesse, je meurs. Et tous ceux qui dépendent de moi meurent avec moi.
- C'est une excuse pathétique.
Il attrapa son menton, la forçant à le regarder.
- Tu ne comprends rien, siffla-t-il. Tu vis dans un monde de noir et blanc. Mais mon monde est fait d'ombres. Et pour survivre dans les ombres, il faut devenir l'obscurité elle-même.
Il la lâcha brusquement, reculant.
- Va dans ta chambre. Et ne t'avise plus jamais d'écouter aux portes.
Camila voulut répliquer, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle tourna les talons et sortit en courant, les larmes brûlant enfin ses joues.
Ce soir-là, allongée dans son lit, elle comprit une chose.
Elle ne pourrait jamais aimer un homme comme Alejandro Castillo.
Mais elle devrait peut-être apprendre à le comprendre si elle voulait survivre.