La pièce était magnifique, elle devait l'admettre. Un lit king-size trônait contre le mur du fond, recouvert de draps en soie ivoire. Des rideaux de velours bordeaux encadraient de larges fenêtres qui donnaient sur les jardins parfaitement entretenus. Un dressing s'ouvrait sur la gauche, déjà rempli de vêtements qu'elle n'avait jamais vus. Des robes, des chemisiers, des chaussures. Tout dans sa taille.
Il avait tout prévu.
Cette pensée la glaça plus que tout le reste.
Camila s'approcha de la fenêtre, posa sa main sur la vitre froide. Les jardins s'étendaient à perte de vue, mais au-delà, elle apercevait les murs. Ces murs immenses qui l'emprisonnaient. Elle tira sur la poignée de la fenêtre. Verrouillée. Évidemment.
Un rire amer lui échappa. Qu'avait-elle espéré ? Qu'elle pourrait simplement s'enfuir ? Même si elle réussissait à franchir cette fenêtre, il y avait les gardes, les caméras, les chiens probablement. Alejandro Castillo n'avait pas bâti son empire en laissant des failles dans sa sécurité.
Elle se détourna de la fenêtre et examina la pièce plus attentivement. Une porte menait à une salle de bain en marbre. Une autre, qu'elle supposa être la sortie, était sans doute verrouillée de l'extérieur. Elle essaya quand même. Le loquet ne bougea pas.
Prisonnière.
Camila s'assit au bord du lit, la tête entre les mains. Combien de temps allait-elle rester enfermée ici ? Qu'attendait-il d'elle exactement ? Les questions tournaient dans sa tête comme un tourbillon sans fin.
Elle sursauta lorsqu'on frappa à la porte. Trois coups secs, autoritaires. La serrure cliqueta. Rosa entra, portant un plateau.
- Tu dois manger, dit-elle en posant le plateau sur la petite table près de la fenêtre.
Camila ne bougea pas.
- Je n'ai pas faim.
- Ce n'était pas une suggestion, répliqua Rosa d'un ton glacial. Le Seigneur ne tolère pas le gaspillage. Encore moins l'insubordination.
- Je ne suis pas son chien pour obéir à ses ordres, cracha Camila.
Rosa s'arrêta net. Elle se retourna lentement, et pour la première fois, Camila vit quelque chose passer dans ses yeux. De la pitié ? De l'amusement ? Impossible à dire.
- Détrompe-toi, petite. Ici, tout le monde obéit. Même moi. Et si tu veux survivre plus d'une semaine, tu ferais mieux d'apprendre vite.
- Survivre ? répéta Camila, sentant la panique grimper dans sa gorge. Qu'est-ce qu'il va me faire ?
Rosa soupira, un soupir las qui semblait porter le poids de trop de secrets.
- Ça dépend de toi. Le Seigneur est... imprévisible. Mais il n'est pas cruel sans raison. Respecte les règles, et tu n'auras rien à craindre.
- Et si je refuse ?
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'une menace.
- Mange, ordonna Rosa avant de sortir, refermant la porte derrière elle.
Le clic de la serrure résonna comme une condamnation.
Camila fixa le plateau. De la nourriture qui avait l'air délicieuse. Du pain frais, des fruits, de la viande. Son estomac grogna malgré elle. Quand avait-elle mangé pour la dernière fois ? Dans la cave, ils ne lui avaient donné que de l'eau. Elle hésita, puis céda. Si elle voulait garder ses forces, elle devait se nourrir.
Elle mangea lentement, méthodiquement, tout en réfléchissant. Il devait y avoir un moyen de sortir d'ici. Il devait y avoir une faille. Personne n'était invincible. Même Alejandro Castillo.
Les heures passèrent. Le soleil déclina, teintant les jardins de nuances orangées. Camila attendait, assise sur le lit, les nerfs à vif. Qu'allait-il se passer maintenant ? Allait-il venir la chercher ? Allait-il...
Elle chassa cette pensée. Pas la peine de s'imaginer le pire. Pas encore.
La nuit tomba. Les lumières du jardin s'allumèrent automatiquement, créant des ombres inquiétantes sur les murs. Camila finit par s'allonger, tout habillée, fixant le plafond. Le sommeil ne viendrait pas. Pas dans cet endroit. Pas sachant qu'il était quelque part dans cette immense demeure, à décider de son sort.
Un bruit la fit se redresser brusquement. La serrure. Quelqu'un ouvrait la porte.
Son cœur se mit à battre à tout rompre. Elle se leva d'un bond, reculant instinctivement vers le mur. La porte s'ouvrit.
Alejandro se tenait dans l'embrasure.
Il avait troqué sa chemise blanche contre un costume sombre qui le faisait paraître encore plus imposant. Ses cheveux étaient toujours parfaitement coiffés, son visage impassible. Mais ses yeux... ses yeux la scrutaient avec une intensité qui lui coupa le souffle.
Il entra, refermant la porte derrière lui. Le clic de la serrure résonna comme un glas.
- Tu ne dors pas, constata-t-il d'une voix neutre.
- Difficile de dormir quand on est prisonnier, répliqua-t-elle, sa voix tremblant malgré ses efforts.
Un sourire effleura ses lèvres. Pas un vrai sourire. Quelque chose de plus sombre.
- Prisonnière, répéta-t-il, comme s'il goûtait le mot. C'est un point de vue. Tu pourrais aussi te considérer comme... protégée.
- Protégée ? cracha Camila. Vous vous moquez de moi ?
Il s'approcha, lentement, comme un prédateur qui prend son temps. Camila voulut reculer, mais son dos était déjà contre le mur. Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, tellement proche qu'elle pouvait sentir la chaleur de son corps.
- Tu ne comprends pas encore, murmura-t-il. Dehors, tu serais morte. Ton père a contracté des dettes avec des hommes bien plus dangereux que moi. Des hommes qui n'auraient eu aucun scrupule à te vendre au plus offrant. Ou pire.
- Et vous êtes différent ? siffla-t-elle.
Ses yeux se durcirent.
- Oui. Parce que tu m'appartiens maintenant. Et je protège ce qui est à moi.
Les mots la frappèrent comme une gifle. Elle leva le menton, plantant son regard dans le sien.
- Je ne suis pas un objet.
- Non, concéda-t-il, penchant légèrement la tête. Tu es bien plus que ça. Et c'est pour cette raison que tu es encore en vie.
Il leva une main, et Camila se crispa. Mais il se contenta de saisir une mèche de ses cheveux, la faisant glisser entre ses doigts.
- Tu as du cran, Camila Navarro. C'est rare. La plupart des femmes que je rencontre sont soit terrifiées, soit calculatrices. Toi... tu es différente.
- Lâchez-moi, souffla-t-elle.
Il sourit, mais obéit, laissant retomber la mèche. Il recula d'un pas, glissant ses mains dans ses poches.
- Demain, Rosa te fera visiter le domaine. Tu apprendras les règles. Tu apprendras ta place. Et tu apprendras à me faire confiance.
- Jamais, cracha Camila.
Son sourire s'élargit, mais il n'atteignait toujours pas ses yeux.
- Nous verrons.
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, se retournant à demi.
- Une dernière chose, Camila. Ne tente pas de t'échapper. Ce serait... regrettable.
La menace était claire. Il sortit, refermant la porte derrière lui.
Camila attendit d'entendre ses pas s'éloigner dans le couloir avant de se laisser glisser contre le mur, les jambes tremblantes. Elle porta une main à sa poitrine, sentant son cœur battre à tout rompre.
Qu'est-ce qui venait de se passer ?
Il ne l'avait pas touchée. Pas vraiment. Mais il avait fait quelque chose de pire. Il l'avait déstabilisée. Ébranlée. Et elle détestait ça.
Elle détestait la façon dont son corps avait réagi à sa proximité. La façon dont son parfum l'avait envahie. La façon dont ses yeux semblaient voir à travers elle.
Non. Elle ne pouvait pas se laisser affecter. Elle ne pouvait pas lui donner ce pouvoir.
Camila se releva, serra les poings. Elle survivrait. Elle trouverait un moyen de s'en sortir. Elle n'était pas une victime. Elle était une combattante.
Et Alejandro Castillo allait l'apprendre à ses dépens.
Le lendemain matin, Rosa vint la chercher à l'aube. Camila n'avait presque pas dormi, mais elle refusa de le montrer. Elle se leva, se lava le visage dans la salle de bain, et enfila l'une des robes du dressing. Une robe simple, noire, qui lui arrivait aux genoux. Elle refusa de porter quoi que ce soit de trop révélateur.
- Viens, ordonna Rosa.
Camila la suivit à travers les couloirs interminables. Tout était immaculé, silencieux, oppressant. Elles croisèrent quelques domestiques qui baissèrent immédiatement les yeux à leur passage. Personne ne parlait. Personne ne souriait.
C'était une maison morte.
Rosa la conduisit d'abord à la cuisine, une pièce immense avec des comptoirs en granit et des appareils dernier cri. Une femme plus âgée, aux cheveux gris tirés en chignon, leva les yeux à leur arrivée.
- Voici Camila, annonça Rosa. Elle prendra ses repas ici, à moins que le Seigneur n'en décide autrement.
La femme hocha la tête, observant Camila avec une curiosité méfiante.
- Ensuite, poursuivit Rosa, tu dois comprendre les règles de cette maison. Première règle : tu ne quittes jamais le domaine sans autorisation. Deuxième règle : tu ne parles à personne de ce qui se passe ici. Troisième règle : quand le Seigneur te convoque, tu obéis. Immédiatement.
Camila serra les dents.
- Et si je refuse ?
Rosa la regarda droit dans les yeux.
- Alors tu meurs. C'est aussi simple que ça.
Le sang de Camila se glaça. Elle voulut répliquer, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
- Bien, dit Rosa, visiblement satisfaite de son silence. Maintenant, viens. Je vais te montrer le reste.
Elles traversèrent les jardins, passèrent devant une piscine à débordement, une salle de sport, un bureau séparé du bâtiment principal. Camila notait mentalement chaque détail. Les caméras de surveillance. Les gardes postés à intervalles réguliers. Les points faibles potentiels.
Il n'y en avait aucun.
- Le Seigneur possède plusieurs propriétés, expliqua Rosa alors qu'elles revenaient vers la villa principale. Mais celle-ci est son sanctuaire. Peu de gens y sont autorisés. Le fait que tu sois ici signifie qu'il a des projets pour toi.
- Des projets ? répéta Camila, la gorge sèche.
Rosa haussa les épaules.
- Ce n'est pas à moi de te le dire. Tu le découvriras bien assez tôt.
Elles rentrèrent dans la maison. Rosa s'arrêta devant une porte différente de celle de la chambre de Camila.
- Le Seigneur veut te voir. Maintenant.
Le cœur de Camila manqua un battement.
- Pourquoi ?
- Ce n'est pas à toi de poser des questions, répliqua Rosa en ouvrant la porte. Entre.
Camila hésita, puis franchit le seuil.
C'était un salon privé, moins formel que le bureau où elle l'avait rencontré la veille. Des canapés en cuir sombre, une cheminée, des bibliothèques remplies de livres anciens. Et au centre, debout près de la fenêtre, Alejandro.
Il se retourna à son entrée. Aujourd'hui, il portait un simple pantalon noir et une chemise grise dont les manches étaient roulées. Il avait l'air... plus humain. Presque.
- Assieds-toi, dit-il en désignant un fauteuil.
Camila ne bougea pas.
- Je préfère rester debout.
Un sourire amusé étira ses lèvres.
- Comme tu veux.
Il s'approcha d'un bar, se servit un verre de whisky. Il n'en proposa pas à Camila.
- Rosa t'a montré le domaine ? demanda-t-il en sirotant son verre.
- Oui.
- Bien. Alors tu comprends maintenant que toute tentative de fuite serait inutile.
Camila serra les poings.
- Je ne suis pas stupide.
- Non, concéda-t-il. Tu es loin d'être stupide. C'est pour ça que je vais être honnête avec toi.
Il posa son verre, se rapprocha d'elle. Camila recula instinctivement, mais il ne s'arrêta pas avant d'être à quelques centimètres d'elle.
- Tu es ici parce que ton père m'a vendue pour effacer sa dette. Dans mon monde, ça signifie que tu m'appartiens. Mais contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas un monstre. Je ne vais pas te faire de mal. Pas si tu te comportes bien.
- Et qu'est-ce que ça veut dire, « se comporter bien » ? cracha Camila.
Il inclina la tête, ses yeux plongeant dans les siens.
- Ça veut dire que tu restes à ta place. Que tu apprends à vivre selon mes règles. Et que tu arrêtes de me regarder comme si j'étais le diable.
- Vous l'êtes peut-être, murmura-t-elle.
Cette fois, il rit. Un rire bas, presque sincère.
- Peut-être. Mais même le diable a ses raisons.
Il recula, retournant vers la fenêtre. Camila resta figée, le cœur battant.
- Tu peux y aller, dit-il sans se retourner. Rosa te montrera tes tâches.
- Mes tâches ?
- Tu ne pensais quand même pas que tu allais rester enfermée dans ta chambre à ne rien faire ? Tu vas te rendre utile. Et qui sait... peut-être que tu finiras par comprendre que ta place est ici.
Camila voulut hurler. Voulut lui dire qu'elle ne serait jamais à sa place ici. Mais elle se contint. Elle tourna les talons et sortit avant de faire quelque chose de stupide.
Parce qu'elle commençait à comprendre.
Alejandro Castillo n'était pas seulement dangereux.
Il était calculateur. Patient. Et il jouait un jeu dont elle ne connaissait pas encore les règles.
Mais elle allait les apprendre.
Et elle allait gagner.