J'étais devenu accro à ce site. Accro aux échanges avec des nanas, pour la plupart des escortes, dont l'ultime mission était de faire raquer les nouveaux profils masculins. Un abonnement coûtait une trentaine d'euros mensuels pour les basiques, en somme, une blinde, alors qu'il n'était même pas certain de trouver chaussure à son pied. Le rajout d'options était obligatoire pour avoir accès à l'ensemble des fonctionnalités. Côté femmes, c'était tout bénef, le fait qu'elles soient une denrée un peu plus rare, l'adhésion était donc gratuite. Complètement injuste !
J'avais téléchargé l'application sur mon téléphone et y allais dès que j'étais seul ou qu'Alice avait le dos tourné, en véritable ninja, préparant mes coups en douce.
Jérémy avait tchatté environ une dizaine de jours avant de trouver un profil avec lequel un match s'était opéré. J'en étais limite un peu jaloux, comme si nous avions entamé une course folle à celui qui choperait en premier. Il échangeait avec une certaine Vanessa, en couple, mariée, un enfant. Elle était un poil réticente à le rencontrer aussi vite. La crainte de tomber sur un pervers, un type louche. Si j'avais été une femme, j'aurais probablement eu des a priori et serais resté sur mes gardes, c'était donc compréhensible. Du coup, les deux discutaient en ligne tous les jours depuis mi-décembre. Mon ami avait flashé sur le photo-portrait de cette inconnue du net. Cheveux noirs épais et raides, une jolie frange en travers du regard, un teint laiteux et des lèvres rosées. Il était sous le charme et la réciprocité était flagrante. Jérémy gardait pour lui le détail de leurs messages mais au vu de son enthousiasme, cela semblait chaud voire même très chaud. Pourtant, elle hésitait toujours à accepter un rendezvous. Il essayait de la convaincre doucement mais sûrement. C'était
devenu un jeu pour lui. Un jeu de séduction auquel je m'amusais aussi de mon côté mais avec un peu plus de réserve.
Benjamin me coachait. Il me donnait quelques astuces pour réussir en premier lieu à obtenir une réponse d'un profil dit « cobaye ». Car contrairement à mon ami d'enfance, j'avais un peu de mal à emballer. Je n'attirais que de faux profils d'escortes. Mais c'était assez amusant, je le voyais plutôt comme une sorte d'entraînement. Je n'avais pas dû faire ce genre d'efforts pour rencontrer Alice, Olivia et Jérémy s'en étant chargés.
- Si tu veux de la femme mature mon Tristan, va falloir te différencier des autres machos inscrits... me souffla mon collègue et incitateur au crime.
Je le scrutais, un demi-sourire sur le visage. Ce mec était tout bonnement le mec à fuir. Un vrai vivier de conseils pour m'encourager à franchir le cap, pour passer du côté obscur de la force. Il avait un formidable don de persuasion. Il était flippant. Cela ne m'étonnait guère qu'il ait une nouvelle conquête différente dans son lit quasiment chaque semaine.
- Donc, déjà, tu remplis le formulaire de ta fiche d'inscription en détail, pas n'importe comment. Tu es beau gosse, tu es sportif, athlétique, brun, barbu... les nanas, elles adorent ça ! T'as tout pour toi, alors profites-en ! poursuivit-il. Tu vois bien qu'en un mois, tu n'as eu aucune touche intéressante ! Tu tournes en rond ! Alors, écoute Tonton Ben et fais ce qu'il te dit !
Je me râclai la gorge. J'étais fichu avec lui. Mais pour une question d'honneur et de fierté mal placée, je me devais de faire mieux que Jérémy. Je suivais donc ses directives avec attention. J'enregistrai une photo naturelle sans trop en faire et la floutai pour que l'on ne me reconnaisse pas. Aucune envie de tenter le diable.
- Ok, c'est bon. Et maintenant ? demandai-je à mon instructeur.
- Tu vas sur la page principale et tu tapes dans les dernières connexions féminines... Tiens, tiens... une petite nouvelle, regarde !
Une nouvelle inscrite venait de faire son apparition. Aucune photo, aucun détail, rien. Selon mon collègue, les dernières adhérentes avaient plus de chances de répondre. Il fallait juste être le premier à engager la
conversation. On aurait pu croire qu'on était à l'ouverture d'un magasin le premier jour des soldes.
- Y'a rien comme infos, Ben ! Et si elle me plaît pas ? râlai-je.
- Et si elle te plaît ? rétorqua-t-il. Au pire, vois ça comme une occasion d'user de tes charmes et admirer le résultat... tu prendras confiance...
- Mouais...
- Allez Mister10 ! m'encouragea mon collègue et ami.
Devant mon inertie et manque d'enthousiasme, il s'emballa.
- Vas-y bouge, tu m'énerves. Je vais lui envoyer un message à ta place ! Observe et prends-en de la graine !
[Salut toi, enchanté... Moi c'est Mister10, j'ai vingt-neuf ans... je préfère être direct, je cherche à m'amuser, ça te dit de discuter ?]
- Nan mais franchement, tu crois pas qu'avec ça, elle va répondre ? me moquai-je.
- Et comment qu'elle va répondre ! Attends deux secondes, tu vas voir !
Et en effet, il avait raison. Notre cible répondit quelques instants plus tard à peine. J'étais scotché. En général, pas de retour avant le lendemain ou le surlendemain... et encore. Quatre-vingts pour cent du temps, le message restait sans aucun retour, pour peu qu'il soit lu.
[Salut... moi c'est Lili. Mariée, deux enfants. Pourquoi pas discuter, oui...]
- Qu'est-ce que je t'avais dit Petit Padawan ! Toujours écouter Maître Yoda ! Allez, ma poule, je te laisse gérer !
Ben n'avait peur de rien. Lui le pouvait, il ne risquait rien. Le célibat avait du bon parfois. Je me cachais derrière une façade de mec sûr de lui et pourtant je n'en menais pas large devant une inconnue sur un site de rencontres extraconjugales. J'hésitais encore. Le visage d'Alice ne cessait d'apparaître dans mon esprit, tentant de me faire dévier du chemin emprunté. Un chemin sombre et qui ne me mènerait qu'au fond du gouffre. La dernière fois, cela s'était bien terminé pour moi, j'avais réussi
à remonter sans trop d'égratignures, mais cette nouvelle infidélité pourrait bien être fatale à mon couple.
Étais-je réellement prêt à le mettre en péril pour copier mes potes ?
Tenter l'expérience une seconde fois était risqué. Très risqué. Mais l'adrénaline que je ressentais était plus forte. Elle effaçait le regard implorant de ma copine pour ne laisser qu'une envie de découvrir la personne qui se cachait derrière l'autre écran.
[Parfait... je vis en concubinage aussi]
La conversation était lancée.