Cette envie irrépressible de l'enlacer, de la posséder, de la faire jouir et crier mon prénom. Ce désir de plonger mon regard dans le sien d'un noir profond et mystérieux. Ce souhait de retrouver cette intensité unique qui nous unissait, cette complicité naturelle qu'aucune autre femme avant elle n'a été capable de m'apporter, même pas Alice.
Nous avons échangé quelques messages après le départ de Jérémy. Ce dernier n'a cessé de me tanner pour savoir ce que je lui cachais, mais j'ai tenu bon et gardé pour moi le secret inavouable qui m'obsédait.
[Oh mais tu as fait des progrès ! La romance, c'est pas de la vraie littérature de toute façon !] l'ai-je charriée.
[Mais si enfin, tout dépend de ce que tu lis ! Tristan et Yseult, tu connais ?]
[Pourquoi crois-tu que je m'appelle Tristan ? Ma mère adorait ce bouquin...]
[Elle a bon goût, je dois avouer...]
[La tienne aussi était romantique visiblement...] lui ai-je rétorqué, amusé.
[Les vraies romances finissent tragiquement de toute façon... Pas de happy end !]
[Ouais, c'est clair ! Ils meurent de chagrin ou se suicident... c'est d'une gaieté !]
[On a vécu une vraie passion tous les deux... sans en arriver à ces extrémités...] a-t-elle aussitôt rebondi.
[On n'est pas dans une pièce de Shakespeare ! Et j'ai envie de dire tant mieux... car pour finir, je te retrouve plus belle que jamais, deux ans plus tard...]
[Le destin ?]
[Probablement...]
[Tu m'as manqué] m'a-t-elle avoué.
Elle m'a manqué aussi. Terriblement.
Le bruit des pas lourds d'Alice résonnant déjà dans le couloir et celui de ses clés cherchant la serrure m'obligent à couper court aux sms échangés avec mon ex-amante à contrecœur. Je range rapidement l'objet de mon délit et me précipite vers l'entrée pour la débarrasser de ses emplettes, encore. Notre nouvel appartement va bientôt être trop petit. Derrière elle se tient sa mère, qui passe de plus en plus de temps avec nous. Logique, au vu de la condition de sa fille chérie.
Marie de Montégu est la copie conforme d'Alice avec vingt-cinq ans de plus. Elle me salue, radieuse, comme toujours. C'est une magnifique femme au visage sévère, aux cheveux colorés blond platine, des yeux d'un bleu gris captivant. Elle observe chaque personne qu'elle rencontre d'un œil très critique, une impression flippante d'être passé aux rayons X. Plutôt mince, athlétique et élancée, elle est d'une prestance incroyable. Nul besoin d'être perchée sur ses hauts talons pour me dépasser largement en taille. Malgré sa cinquantaine bien avancée, physiquement, il semble que sa plastique de rêve garde une jeunesse éternelle, comme si elle avait arrêté de vieillir, les traits figés dans le temps. Elle est l'une des chirurgiennes esthétiques les plus réputées du département. Je doute qu'elle se soit opérée elle-même, mais il y a un sérieux avantage à travailler dans le milieu de la recherche du corps parfait. Les injections de botox lui garantissent une expression de moitié moins que son âge réel.
Au début, les parents d'Alice n'approuvaient pas notre relation. Ils avaient des attentes différentes et plus hautes pour leur unique descendante. Quand ils ont compris que nous nous aimions vraiment au bout d'une année à les défier, ils ont finalement pris sur eux et nous ont laissés vivre notre amour sans interférer et ont même commencé à m'apprécier. Mon humour décalé a clairement été un facteur déterminant dans l'amélioration de nos relations.
Je masque au mieux mon expression déçue de les voir arriver pile au mauvais moment. J'endosse rapidement le rôle du gendre irréprochable, celui dont la famille d'Alice a toujours rêvé mais que je ne suis malheureusement pas.
Un large sourire égaye leurs expressions éclatantes, ma dulcinée s'empresse de presser ses lèvres contre les miennes, plus que ravie que cette séance de shopping et de torture s'achève. Elle se plaint mais c'est elle qui le cherche. Aucune pitié. Elle balance ses chaussures dans le hall en poussant un profond soupir de soulagement.
- Mes pieds me font horriblement mal ! Trois heures à piétiner dans les magasins, imagine ! Tu me feras un massage ce soir mon amour ?
- Évidemment mon cœur... lui réponds-je en parfait servant de la reine.
Alice s'effondre dans le canapé, exténuée. J'invite Marie à s'installer à ses côtés et leur propose à toutes les deux un café, qu'elles acceptent avec empressement.
Je me rends compte que je joue un rôle, un double jeu. Je suis l'acteur secondaire d'un téléfilm romantique sur la une. J'ai cette impression de n'être que ce qu'Alice a toujours eu envie que je sois. Le conjoint idéal, qui l'aime, qui lui montre ses sentiments chaque jour avec diverses attentions, du type massage, plateau-repas, petit déjeuner au lit, bain moussant ou encore chocolats.
Elle m'a modelé selon ses désirs et au fur et à mesure des années, je l'ai laissée faire. Je ne m'étais même pas aperçu à quel point j'avais changé pour elle avant de vivre cette passion dévorante, avant de rencontrer l'amour véritable. Celui qui vous retourne entièrement, celui qui vous rend addict, celui qui vous consume peu à peu, celui pour lequel
vous fantasmez nuit et jour, jour et nuit. Cet amour est réapparu hier et remet dorénavant tout en cause. Absolument tout.
Mon regard s'attarde sur le ventre arrondi de celle qui partage ma vie. Non, je ne peux pas. Je ne peux pas faire cela à cet enfant à naître, à mon enfant. Impossible, je dois résister à la tentation. Il le faut.
Hélas, sans mon ex-amante, je ne suis pas entier. À présent, la réalité me saute aux yeux. Depuis ces deux dernières années, je ne suis que l'ombre de moi-même. J'ai cru qu'elle pouvait faire partie de mon passé. Mais malheureusement, elle fait partie de mon passé, mon présent et sans conteste, mon futur. Enfin, je l'espère.
- Alors Tristan... quand allez-vous vous décider à faire votre demande à ma fille ?
Je soupire intérieurement. Cette question revient encore et encore comme si j'allais changer d'avis aussi facilement grâce à sa ténacité. Elle se dit probablement que je vais finir par en avoir assez et me résigner. Je comprends parfaitement leur vision de la famille parfaite. J'ai mis Alice en cloque alors maintenant, nous vivons dans le péché. Quel sacrilège !
Je suis contre le mariage. Alice le sait. Elle le savait avant même que l'on ne se mette ensemble. Ce n'est donc pas une surprise. Elle a accepté ce choix en s'installant avec moi. Mais ses parents plutôt catho n'hésitent pas à m'envoyer une piqûre de rappel une fois de temps en temps. D'autant plus depuis qu'ils ont appris la grossesse de leur fille. J'ai régulièrement droit à la fameuse leçon de morale.
« Non mais il faut officialiser ! Qu'est-ce qui te freine ? Vous êtes heureux, non ? C'est important pour le bébé ! »
- Maman ! intervient Alice. Arrête de lui mettre la pression. Tu sais bien pourquoi on ne se marie pas.
- Oui mais ce n'est pas parce que sa mère a eu deux unions catastrophiques que ce sera le cas pour vous deux ! Et puis regarde ton père et moi ! Nous sommes mariés depuis trente-cinq ans ! se défend-elle bec et ongles. Tous les couples ont des hauts et des bas !
Moi, je suis là, sans réaction. Je garde le silence. Je les laisse débattre de ce sujet pour la dix-millième fois. Mes pensées sont dirigées vers la
seule qui a réussi à faire battre mon cœur comme jamais auparavant. Je rêve de ses lèvres, de son corps. Je ne peux penser à autre chose. Il ne me faudra pas très longtemps avant de succomber de nouveau. Je le sais, je le sens. Perdu dans mes songes, je n'entends pas que ma belle-mère m'interpelle.
- N'est-ce pas, Tristan ?
Elle marque une pause d'un court instant. Comme elle n'obtient aucune réaction de ma part, elle m'interpelle une nouvelle fois.
- Tristan ?
- Hum ? Oui, oui ! réponds-je subitement faisant mine de suivre la discussion.
- Oui ? sourit-elle, enchantée.
Alice m'observe interloquée. Je ne comprends pas tout de suite la portée de mes propos.
- Heu, oui, j'ai pas suivi ?
- Vous ne pouvez me faire plus plaisir ! Quand je vais l'annoncer à Philippe, il sautera au plafond. Merci à vous d'y réfléchir.
Mon expression ébahie atteste que j'ai acquiescé à quelque chose que je risque de regretter amèrement.
- Bon, eh bien je vous laisse les amoureux ! annonce Marie en se levant aussitôt.
Elle s'empare de son sac, nous embrasse à tour de rôle et quitte les lieux dans la foulée.
Je regarde Alice d'un air ahuri.
- J'ai pas vraiment écouté la conversation... rassure-moi s'il te plaît... À quoi ai-je dit oui ?
- Ouais en effet, ça m'étonnait aussi... en gros, tu as accepté de réfléchir à l'idée de nous marier. Ma mère ne va plus jamais te lâcher avec ça maintenant, tu le sais ?
Je souffle d'exaspération. Je me suis mis dans la merde. Mais en même temps, cela me passe au-dessus. La seule chose à laquelle je pense, c'est de retrouver mon ex-amante. Elle a envahi ma tête comme avant et
ce sentiment est grisant. Je débarrasse la table basse des tasses de café sous l'œil scrutateur d'Alice. Je lui souris machinalement.
- Qu'est-ce que ça changera à d'habitude ? rétorqué-je lascivement.
- Un peu plus d'acharnement... plaisante-t-elle.
- Rien de nouveau quoi. Tu veux autre chose ? lui demandé-je.
- Un câlin ?
Comment ai-je fait pour en arriver là ?
Peu importe sa requête, je ne rechigne jamais. Je m'exécute comme un brave petit soldat. Jusque-là, cela ne me dérangeait pas plus. Mais depuis hier... tout est différent.
Blotti dans les bras de la future mère de mon enfant, je ferme les yeux. Je ferme les yeux mais c'est plus fort que moi, je la vois, elle. Mon Yseult.