Jérémy. Mon ami d'enfance. Ce grand blond au look de faux surfeur joue de son apparence physique de tombeur pour entuber toutes les femmes qu'il croise. Après sa rupture deux ans plus tôt avec Olivia, il a pété littéralement un câble et a fait n'importe quoi. Il a enchaîné pendant des mois les histoires sans lendemain. Il refuse de s'avouer qu'elle lui manque. Il a merdé. Il l'a trompée, elle l'a découvert et elle l'a quitté. Contrairement à moi, lui s'est fait prendre. J'ai eu de la chance, je pense. Jérémy a tout fait pour se racheter, il l'a suppliée, l'a harcelée, mais elle avait pris sa décision. Il était trop tard.
- Putain, c'est le bordel ici ! T'as rien foutu depuis hier ! s'exclamet-il en claquant la porte d'entrée.
La franchise est d'ordinaire une qualité, mais seulement si cette dernière va de pair avec le tact. Terme qu'il ne saisit visiblement pas.
Bon, ok, notre nouvel appart est un véritable chantier. Il y a des cartons dans chaque recoin. Mais pour notre défense, nous venons à peine d'emménager. Il le fallait pour le bébé. Nous avions besoin de plus d'espace et de nous rapprocher du nouveau lieu de travail d'Alice. L'école n'était qu'à cinq cents mètres. La seule chose qu'elle regrettait, c'était de ne pas pouvoir assurer cette rentrée scolaire. Elle n'était qu'à deux mois de son terme et ne pouvait assurément pas envisager de reprendre en septembre. Après les congés d'été, elle a donc enchaîné directement sur un arrêt pour grossesse pathologique. Son rôle d'institutrice qui lui tient à cœur devra attendre début d'année prochaine.
- Tu rigoles ou quoi ? Regarde, y'a un carton en moins sur la pile là- bas ! le taquiné-je.
- Arrête, ça fait une semaine que c'est comme ça ! rétorque-t-il du tac au tac.
Sans demander la permission, il se dirige vers la cuisine et ouvre le frigo à la volée.
- T'en veux une ? me lance-t-il en brandissant une bière.
Je refuse d'un hochement de tête.
- Putain ! Il est où le décapsuleur, sérieux ! T'as vraiment rien rangé, t'abuses ! Elle est pas là, Alice ?
- Nan, elle est partie faire les magasins avec sa mère pour le bébé, encore. Regarde, dans les cartons derrière toi, t'en trouveras peut-être un dedans !
Pendant que Jérémy commence à fouiller en râlant, je scrute mon téléphone. Pas de message. Sa silhouette, son visage radieux ne me quittent plus depuis ce midi. Je déverrouille un dossier sécurisé dans mon téléphone et admire la seule photo que j'ai gardée d'elle depuis tout ce temps. Je n'avais jamais pu me résoudre à l'effacer définitivement. Je ne pouvais ou je ne voulais pas l'oublier. C'était une manière de me rappeler qu'elle n'avait jamais été un rêve mais bel et bien une réalité. Même si ses cheveux ont poussé, elle n'a pas changé. Elle est même encore plus magnifique.
- Oh, oh, oh ! Putain de merde ! rigole Jérémy subitement, me tirant hors de mes pensées.
J'appuie sur le bouton de la tranche de mon téléphone pour le mettre en veille et le glisse dans ma poche. Même si mon ami est au courant de mon infidélité tout comme j'étais au courant de la sienne, je préfère cette fois-ci éviter de lui en parler, cela lui rappellerait de mauvais souvenirs.
- Qu'est-ce que t'as ? T'as trouvé le décapsuleur ? lui demandé-je en slalomant entre les cartons.
- Ouais c'est bon mais c'est pas ça ! Regarde !
Eh merde, il a trouvé ce fichu poster. Comme un con, il imite cet homme à la chemise violette et au nœud papillon vert croquant dans une banane. Je souris bêtement et balance la tête de gauche à droite avec un air blasé.
- Tu vas le remettre dans ton salon, dis ? Allez !
- Y'a pas moyen, Alice en a marre de ce poster. Elle me dit que le bébé va être traumatisé avec la tronche de ce mec. Et puis, c'est bon, j'ai perdu un pari, j'ai assumé le gage, ça fait plus de deux ans ! Y'a prescription ! répliqué-je.
- T'es vraiment beaucoup moins fun Tristan !
- Si tu l'aimes tant que ça, prends-le chez toi !
- Tu rigoles ou quoi, comment je vais faire avec mes plans cul ? Elles vont croire que j'ai pas que des tendances hétéro. C'est mort ! J'vais perdre en crédibilité.
- Toi aussi t'es moins fun, tu vois ! Ce poster, même si je m'y suis habitué, Alice n'en veut plus, elle voulait même le jeter. Je voulais le garder au moins en souvenir. Donc, je n'ai pas le choix, on va changer de style.
Jérémy fait la grimace. Un voile de tristesse lui obscurcit soudain le visage. Lorsqu'il a appris la grossesse d'Alice, il a été le premier heureux de la nouvelle, mais il s'est vite rendu compte que notre vie ne serait plus la même. J'allais avoir une famille alors que lui avait laissé échapper la possibilité d'en fonder une avec Olivia.
Il s'affale dans le canapé encombré de cadres à accrocher et vide la moitié de sa bouteille de bière pour faire fi de ses regrets.
- Alice a des nouvelles de Liv ? s'enquiert-il.
Je ne sais plus quoi lui dire quand il lance le sujet. Je me sens mal pour lui, même si ces derniers temps, il s'est ressaisi et a arrêté les conneries. Finis les coups d'un soir, cependant, il noie encore quelques fois son chagrin dans la boisson. Quand je le vois ainsi, je me dis que je ne peux replonger dans mes travers. Mais revoir mon amante après deux ans m'a fait l'effet d'un électrochoc. De toute évidence, si elle avait vraiment envie de me retrouver, elle m'aurait déjà répondu. Cela vaut peut-être mieux.
- Oui, Olivia organise sa baby shower dans quinze jours.
- Ah... et... tu sais si elle a quelqu'un en ce moment ? m'interroget-il.
- Je crois pas... mais tu sais, on ne parle pas trop de Liv avec Alice, elle sait qu'on se voit toujours. Elle veut pas que tu saches quoi que ce soit de sa vie.
- Même après deux ans, elle m'en veut toujours autant, soupire Jérémy. J'l'aimais pas en plus cette foutue nana du site... J'en avais rien à foutre. Contrairement à toi... Toi, t'es tombée sur celle qui t'a retourné le cerveau. Et de nous deux, t'es celui qui s'en est sorti. J'ai joué, j'ai perdu. C'est comme ça.
Son air défaitiste me fend le cœur. Je déteste le voir dans cet état de déprime.
- Tu l'aimes Alice ? me demande-t-il tout à coup. T'as jamais pu l'oublier l'autre, hein ?
Ses questions me perturbent. Je suis incapable d'y répondre sans devoir y réfléchir avant. Le bip de mon portable m'indique l'arrivée d'un message. J'en profite pour y jeter un œil et mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je ne peux réprimer un immense sourire.
[Salut Tristan... Non, j'ai arrêté de lire des romances, trop barbant ! Je me suis remise dans une valeur sûre, les thrillers !]
- Qu'est-ce que t'as à sourire comme un con ? me lance Jérémy. Alice t'a envoyé une photo coquine ou quoi ?
Mon ami est bien loin du compte. Si seulement il savait.
Mais dans quoi allais-je me réembarquer ?