Cet homme avait orchestré la destruction de sa vie entière, pièce par pièce.
Alexandre se souvenait maintenant, avec une clarté effrayante. Comment Marc, après son retour, s'était lentement immiscé dans leur vie. Il avait d'abord occupé la chambre d'amis, puis avait commencé à laisser ses affaires dans toute la maison. Il critiquait la décoration d'Alexandre, changeait les menus, monopolisait l'attention de Sophie.
Il se plaignait constamment de bruits, d'odeurs, de courants d'air que lui seul semblait percevoir. Et Sophie, à chaque fois, prenait son parti, accusant Alexandre d'être insensible et égoïste.
La fausse maladie cardiaque avait été le coup de maître.
Du jour au lendemain, le monde de Sophie ne tournait plus qu'autour de la santé précaire de Marc. Chaque repas, chaque activité, chaque conversation était dictée par les "besoins" de l'invalide.
Le souvenir de leur dernière grande dispute remonta à la surface, vif et douloureux. C'était quelques heures avant le drame.
« Il faut que Flocon parte, » avait décrété Sophie.
« Quoi ? Pourquoi ? » avait demandé Alexandre, stupéfait.
« Il stresse Marc. Ses jappements lui donnent des palpitations. »
« C'est absurde, Sophie ! »
La gifle avait claqué dans le silence du bureau. C'était la première fois qu'elle levait la main sur lui.
« Ne me parle pas sur ce ton ! » avait-elle crié, le visage tordu par la fureur. « Tu ne te soucies que de tes chiens ! Tu te fiches que Marc puisse mourir à cause de ton caprice ! »
Il l'avait regardée, la joue en feu, le cœur brisé.
« Ce n'est pas un caprice, c'est mon chien. Et Marc n'est pas en train de mourir. »
C'est là qu'elle l'avait poussé, avec une force qu'il ne lui connaissait pas, vers l'escalier de la cave.
« On verra ça. »
Ses derniers mots avaient été un supplique.
« Sophie, s'il te plaît, ne fais pas ça... »
Elle avait juste souri, avant de lui claquer la porte au nez et de lâcher les Dogues de Bordeaux.
Le souvenir s'estompa, le ramenant au présent.
Le téléphone du manoir sonna, tirant Sophie de sa rêverie. C'était Jean-Luc, qui appelait de la loge du gardien.
« Madame, j'ai fait le tour de la propriété comme vous l'avez demandé. Aucune trace de Monsieur. Les gardes ont vérifié les caméras de sécurité. Il n'est jamais sorti. »
Sophie soupira d'exaspération.
« Il se cache, cet imbécile. Il est probablement en train de bouder dans un placard. Continuez à chercher. »
« Madame... » hésita Jean-Luc. « L'odeur dans la cave... C'est... très fort. Et les chiens ne veulent plus s'en approcher. Je pense vraiment que... »
« Assez ! » le coupa-t-elle sèchement. « Alexandre est un maître dans l'art de la dissimulation. Il a probablement utilisé un de ses trucs de dresseur pour faire diversion. Il veut me faire croire au pire pour que je cède et que je me débarrasse de Marc. C'est une manipulation grossière ! »
Elle raccrocha brutalement.
Elle se tourna vers Marc avec un sourire rassurant.
« Ne t'inquiète pas. Il va bientôt se lasser de son petit jeu. Quand il verra que je ne tombe pas dans son piège, il reviendra en rampant. »
Le fantôme d'Alexandre la regarda, abasourdi par l'énormité de son déni.
Elle avait ordonné sa mort, et maintenant, elle l'accusait de jouer la comédie.
Elle était complètement folle.
« Trouvez-le ! » cria-t-elle dans l'interphone. « Retournez chaque pierre de ce maudit manoir ! Je veux qu'on le trouve ! »
Pendant que les employés s'activaient dans une recherche vaine et macabre, Sophie se reconcentra sur Marc, son visage reprenant une expression de pure adoration.
Pour elle, Alexandre n'était déjà plus qu'un fantôme, une nuisance qui s'était volatilisée.
La tragique ironie de la situation échappait à tout le monde, sauf à celui qui était déjà mort.