Elle cracha le mot "bête" avec un venin qui fit frissonner le fantôme d'Alexandre.
« C'était son petit jeu cruel, » continua Sophie. « Il voulait te faire peur. Il était jaloux de nous. »
Elle serra Marc plus fort.
« Il a eu ce qu'il méritait. Lui et son stupide animal. »
Alexandre, flottant près du grand miroir du hall, hurla en silence.
Des images de sa mort atroce tourbillonnaient dans son esprit : les crocs s'enfonçant dans sa chair, le bruit de ses propres os qui se brisaient, la douleur insoutenable, puis le néant.
Il regarda les deux Dogues de Bordeaux, qui étaient maintenant couchés docilement près de la cheminée. Leurs gueules étaient encore maculées de sang séché, et de petits morceaux de sa propre chair étaient collés dans leur fourrure.
Sophie et Marc ne semblaient même pas le remarquer.
« J'ai faim, Sophie, » gémit Marc, levant vers elle des yeux de biche effarouchée.
« Bien sûr, mon trésor. Qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Je vais demander à Jean-Luc de préparer n'importe quoi. »
Marc se mordit la lèvre, l'air pensif.
« Les médecins disent que... pour mon cœur... je devrais manger des choses qui... fortifient. »
Il fit une pause, comme s'il cherchait ses mots.
« Ils disent que le cœur d'animal, c'est très bon pour... le cœur humain. Une sorte de... thérapie par la nourriture. »
Le fantôme d'Alexandre sentit une vague de nausée le submerger, même s'il n'avait plus d'estomac.
Sophie le regarda avec une adoration aveugle.
« Un cœur ? Bien sûr, mon amour. C'est une excellente idée. »
Elle réfléchit un instant, puis son visage s'illumina d'une idée monstrueuse.
« Je sais ! Cet imbécile d'Alexandre a tout un élevage de chiens de concours chez son grand-père. Des bêtes robustes, pleines de vie. Leurs cœurs doivent être parfaits. »
Elle sourit, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux morts.
« Demain, nous irons en chercher un. Je te choisirai le plus beau, le plus fort. Et je te préparerai son cœur moi-même. »
Pour toi, mon amour, je décrocherais la lune. Et s'il le faut, je tuerai toutes les créatures de la terre pour que tu vives.
Alexandre sentit une rage impuissante monter en lui. C'était sa passion, son héritage familial, ce chenil. Il avait passé son enfance à courir au milieu de ces chiens, à apprendre d'eux, à les aimer. Et maintenant, sa meurtrière prévoyait d'y commettre un nouveau carnage pour satisfaire le caprice d'un escroc.
Marc sourit faiblement, un sourire de triomphe.
« Tu es si bonne pour moi, Sophie. »
Il se pencha et l'embrassa, un baiser long et passionné, juste à côté des restes séchés du sang de son mari.
Leurs corps s'enlacèrent sur le canapé en velours, leurs soupirs et leurs murmures remplissant la pièce silencieuse.
Le fantôme d'Alexandre se détourna, incapable de supporter cette vision.
Il était mort, et le monde continuait sans lui, encore plus laid et plus cruel qu'avant.