Puis, le deuxième domino est tombé. Ma mère, Élise, une linguiste brillante, a cessé de parler. Du jour au lendemain. Un mutisme total, sélectif. Les médecins n'ont rien trouvé, aucune cause physique, ils ont parlé de choc post-traumatique. Elle communiquait par écrit, des phrases courtes, factuelles, mais sa voix s'était éteinte. Notre maison, autrefois pleine de rires et de débats passionnés, est devenue un mausolée.
J'étais là, au milieu des ruines de ma famille, étudiante en histoire de l'art essayant de ne pas sombrer. Mon seul pilier, c'était Thomas.
Thomas Lambert, mon petit ami. Un jeune historien prometteur, charismatique, rationnel. Il était ma bouée de sauvetage, la seule parcelle de normalité dans mon monde qui s'effondrait. Il venait souvent dîner, essayant de briser la glace avec ma mère, lui racontant ses recherches, lui posant des questions sur ses travaux. En vain. Elle se contentait de le regarder avec ses grands yeux vides, hochant parfois la tête.
Ce soir-là, c'était un mardi. Un soir comme les autres, lourd et silencieux. Thomas avait apporté un poulet rôti. Nous mangions dans un silence pesant, le seul bruit étant celui des couverts contre les assiettes. J'observais ma mère, elle piquait à peine sa nourriture.
Soudain, elle a posé sa fourchette.
Le son a résonné dans la pièce. Thomas et moi avons levé les yeux vers elle. Elle s'est levée, lentement, comme une somnambule. Elle a contourné la table, ses pas feutrés sur le parquet.
Elle s'est arrêtée derrière Thomas.
Mon cœur s'est mis à battre plus fort. Qu'est-ce qu'elle faisait ?
Elle a posé une main sur son épaule. Thomas s'est figé, surpris. Puis, elle s'est penchée, très près de son oreille. J'ai vu ses lèvres bouger, à peine. Elle a chuchoté quelque chose. Une seule phrase, peut-être, inaudible pour moi. Ça n'a duré que deux secondes.
Puis elle s'est redressée, a reculé, et est retournée s'asseoir comme si de rien n'était. Elle a repris sa fourchette et a continué à manger son poulet froid.
Le troisième domino venait de tomber, mais je ne le savais pas encore.
Thomas était pâle.
« Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? » j'ai demandé, la voix tremblante.
Il a secoué la tête, l'air confus.
« Rien... Je n'ai pas compris. C'était... une langue étrange. »
Cette nuit-là, il a fait son premier cauchemar. Il s'est réveillé en hurlant, trempé de sueur. Il parlait de corridors sans fin et de symboles gravés sur les murs. Je l'ai serré dans mes bras, lui disant que ce n'était rien, juste le stress.
Mais ce n'était pas que le stress.
Une semaine plus tard, lors d'une conférence importante à la Sorbonne où il présentait ses recherches, il s'est arrêté net au milieu d'une phrase. Son regard est devenu vide. Il a commencé à parler. Mais ce n'était pas du français. C'était un flot de syllabes gutturales, une langue que personne dans l'amphithéâtre ne reconnaissait. Une langue ancienne, morte, inconnue.
Le silence qui a suivi était total. L'humiliation, palpable. Sa carrière, si prometteuse, venait de voler en éclats devant ses pairs et ses mentors.
Les hallucinations se sont intensifiées. Il voyait des ombres dans les coins, entendait des chuchotements. Il perdait pied avec la réalité. Son rationalisme, sa logique, tout ce qui le définissait s'effritait jour après jour. Il devenait l'ombre de lui-même, terrifié et confus.
Le monde extérieur, bien sûr, a posé son diagnostic : folie. Surmenage. Crise psychotique.
Mais moi, je savais. Je savais que tout avait commencé ce soir-là, avec ce murmure. Le murmure de ma mère silencieuse.