Martha esquissa un sourire, absorbant l'énergie de la ville. Son cœur battait un peu plus vite que d'ordinaire. L'idée de se mêler à cette foule, de se perdre dans l'anonymat d'une métropole, lui semblait étrangement rassurante.
- On va où exactement ? demanda-t-elle.
Clara lui désigna un pub à la façade de briques sombres, surmontée d'une enseigne vieillie.
- C'est un petit bar sympa, il y a toujours de la bonne musique. Et ce soir, il y a un concert.
Elles entrèrent. L'atmosphère était tamisée, ponctuée de rires et de tintements de verres. Quelques groupes étaient installés près du comptoir, des habitués discutant à voix basse. La scène, minuscule, était encore vide, mais les amplis et le micro installés laissaient deviner que la musique commencerait bientôt.
Martha se sentait étrangement à l'aise. Ce n'était pas le genre d'endroit qu'elle fréquentait d'ordinaire, mais ce soir, elle avait envie de se laisser porter. Elles s'installèrent à une table près du mur, où le bois usé du mobilier portait les marques du temps et des verres renversés.
- Je vais chercher à boire, annonça Clara en se levant.
Martha hocha la tête et jeta un regard autour d'elle. C'est alors que son regard s'arrêta sur un homme adossé au mur près de la scène, une guitare en bandoulière. Il discutait avec un technicien, l'air concentré, et Martha sentit un déclic.
Liam Carter.
Le musicien de l'affiche qu'elle avait vue ce matin.
Il avait les cheveux ébouriffés d'un brun sombre, un jean élimé et une veste en cuir qui semblait avoir vécu plusieurs vies. Il riait à quelque chose que le technicien venait de dire, et son rire résonna jusqu'à elle, vibrant dans l'espace comme une mélodie en soi.
Martha détourna rapidement le regard, troublée par cette impression étrange de déjà-vu.
- Tiens, pour toi, fit Clara en posant un verre devant elle.
Martha prit une gorgée sans vraiment y penser.
Quelques minutes plus tard, le bourdonnement des conversations s'atténua et les lumières se tamisèrent. Liam s'approcha du micro, effleurant les cordes de sa guitare pour en tester l'accordage. Il leva brièvement les yeux vers la salle, et son regard rencontra celui de Martha.
Un instant fugace.
Puis, il commença à jouer.
Les premières notes résonnèrent, enveloppant l'espace d'une chaleur inattendue. Sa voix s'éleva, rauque, douce, chargée d'une émotion brute qui semblait parler à chaque personne présente.
Martha sentit un frisson lui parcourir l'échine. Ce n'était pas seulement la musique. C'était cette impression étrange que, pour la première fois depuis longtemps, quelque chose trouvait un écho en elle.
Et elle n'était pas certaine d'être prête pour ça.
Chapitre 4 – L'écho des mélodies oubliées
La dernière note s'évanouit dans l'air chargé d'éclats de voix et de rires, laissant derrière elle une vibration suspendue entre les murs du pub. Un silence respectueux s'étira avant que les applaudissements ne fusent, enthousiastes, sincères. Martha resta immobile, son verre à moitié oublié devant elle, le regard toujours fixé sur la scène où Liam, le visage éclairé par un sourire discret, remerciait le public.
- Il est doué, hein ? fit remarquer Clara en sirotant son cocktail.
Martha hocha la tête, incapable de mettre des mots sur ce qu'elle ressentait. Ce n'était pas seulement de la musique. Il y avait quelque chose dans sa voix, dans sa manière de jouer, qui semblait s'adresser à une partie d'elle qu'elle avait oubliée.
Le groupe enchaîna avec un autre morceau, plus rythmé, entraînant une partie du public à se lever pour danser près du comptoir. Martha sentit l'ambiance changer, plus légère, plus insouciante. Pourtant, une tension sourde persistait en elle.
- Je vais prendre l'air, lança-t-elle à Clara.
Sa meilleure amie lui jeta un regard interrogateur, mais n'insista pas. Martha attrapa son manteau et sortit dans la ruelle adjacente. L'air frais de la nuit lui mordit la peau, la ramenant doucement à la réalité.
Elle inspira profondément, tentant de remettre de l'ordre dans ses pensées. Elle n'était pas venue à Londres pour se laisser troubler par un inconnu. Elle était venue pour recommencer, pour se reconstruire, pas pour s'attacher à quelqu'un qui lui rappelait ce qu'elle voulait oublier.
- Belle soirée, non ?
La voix la fit sursauter. Elle se retourna brusquement et découvrit Liam, adossé au mur près de la porte de service. Il allumait une cigarette, le regard pensif.
- Désolée, je ne voulais pas te faire peur, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Martha secoua la tête, esquissant un sourire nerveux.
- Ce n'est rien... Tu joues vraiment bien.
Il haussa légèrement les épaules, comme si le compliment lui était étranger.
- Merci. T'as l'air d'avoir apprécié.
Elle croisa les bras, cherchant quoi répondre.
- Oui... Ta musique a quelque chose d'intense.
Liam la détailla un instant, puis tira sur sa cigarette avant de souffler la fumée vers le ciel.
- La musique, c'est fait pour ça, non ? Raconter des choses qu'on ne sait pas toujours dire autrement.
Martha sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- C'est une belle façon de voir les choses.
Liam lui adressa un regard curieux, comme s'il essayait de deviner ce qui se cachait derrière son sourire réservé.
- Et toi, qu'est-ce que tu racontes ?
Martha hésita. Pendant une fraction de seconde, elle fut tentée de répondre honnêtement. De lui dire qu'elle était venue à Londres pour fuir quelque chose, qu'elle se cherchait encore, qu'elle avait peur d'être emportée par quelque chose de trop fort, trop réel.
Mais elle n'en fit rien.
- Rien d'aussi poétique, répondit-elle en haussant les épaules.
Liam eut un léger rire, puis écrasa sa cigarette sous sa chaussure avant de se redresser.
- Dommage. J'aime bien les histoires.
Il lui adressa un dernier regard avant de retourner à l'intérieur. Martha resta là, seule sous les lumières pâles de la ville, le cœur battant un peu plus fort que quelques instants plus tôt.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle se demanda si fuir était vraiment la meilleure solution.