Le choix semblait simple. Mais en réalité, il était bien plus complexe qu'il n'y paraissait. De prime abord, beaucoup diraient sans hésiter qu'ils choisiraient le chemin de la lumière. En tant qu'être humain j'aurais probablement fait le même choix.
Cependant, en tant qu'esprit tourmenté et divisé, la décision est bien plus difficile pour moi. L'idée de monter sur le dos de l'ange Gabriel et de m'envoler vers un paradis suspendu entre les cieux, où mon âme trouverait enfin la paix, me semble irrésistible. Mais comment pourrais-je trouver la paix en abandonnant mes bourreaux à leur sort impuni ? Les larmes de ma mère, ses souffrances
incommensurables, ne trouveraient-elle pas un écho dans ma propre âme si je choisissais l'envol
vers la lumière ?
Je me replonge dans le passé douloureux de ma mère, dans l'histoire de sa vie marquée par
l'oppression et violence.
Agatha, surnommé Mama Agathe, était son prénom. À l'âge tendre de quinze ans, elle
fut mariée de force à monsieur Tojo, un homme riche de son village, devenant ainsi sa treizième
épouse. Elle vécut avec lui pendant cinq ans, supportant les maltraitances multiples infligées
dans le cadre de ce mariage arrangé. Finalement, ne pouvant plus endurer ces souffrances, elle
s'enfuit vers un village voisin, où en tant qu'allogène, elle n'avait pas de foyer fixe. Elle
vagabondait d'un endroit à l'autre, effectuant de petits travaux pour survivre au jour le jour. La
nuit venue, elle cherchait un abri de fortune où passer la nuit. C'était sa routine.
Mama Agathe était une femme forte, ne se plaignant jamais de son sort et faisant avec les
maigres ressources à sa disposition.
Mais un soir, elle fut brutalement agressée et violée, prenant conscience que, en tant que femme errante, sa sécurité était précaire. Accablée, elle décida alors de retourner chez monsieur Tojo, qui lui infligea une correction dont les marques ne s'effacèrent jamais. Après un certain temps, il découvrit qu'elle était enceinte. Il porta plainte auprès du chef du village, l'accusant d'adultère, afin de forcer ses parents à restituer la dot et reprendre leur fille.
Mama Agathe retourna chez ses parents, où elle me donna naissance prématurément
suite aux pressions morales et physiques qu'elle subissait chez eux. C'est ainsi que ma mère
accepta sans hésiter la proposition de mariage de monsieur Mukete, qui, malgré tout ce qu'elle
avait traversé, trouva en elle une beauté indéniable. Après tout, elle était une jeune femme de
la vingtaine, rayonnante comme une fleur qui venait d'éclore. Il accepta également son enfant
comme le sien.
C'est ainsi que monsieur Mukete devint mon père. Divorcé, il avait déjà quatre enfants,
trois garçons et une fille. C'était un homme sévère, dont les rires étaient rares, mais je le considérais comme bon, car malgré les commérages du village, il avait accepté ma mère et moi.
Il fut un père aimant, veillant à ce que nous ne manquions de rien. Nous avions l'essentiel.
Bien sûr, il y avait une distinction entre ses enfants biologiques et moi, mais cela ne me
dérangeait guère, car ma mère m'a toujours enseignée l'importance de trouver du positif en
toutes chose, peu importe sa nature. Grâce à cette mentalité, j'ai réussie dans toutes activités
que j'ai entreprise jusqu'à ma mort. J'ai toujours vu en mon père une figure paternelle que
toutes femmes pouvaient supporter malgré sa nervosité, en plus, il ne levait pas main sur les
femmes. Parfois, je me suis demandé pourquoi sa première épouse l'avait quitté. Je n'ai jamais
eu le courage de lui poser la question, mais je me suis toujours interrogée sur les raisons qui ont
poussé cette femme à partir, abandonnant ses enfants.
Après avoir brillamment achevée mes études secondaires, mon père m'envoya en ville
poursuivre mes études universitaires. J'obtins une licence en science économique dans une
prestigieuse université de la ville, ce qui me permit de décrocher un emploi au sein d'une
entreprise locale de renom. Je soutenais ma famille du mieux que je pouvais avec les maigres
revenus que je percevais, d'autant plus que mes frères n'avaient pas poussé leurs études aussi
loin et se trouvaient au chômage. Certains allaient jusqu'à accuser ma mère, injustement,
d'avoir été mauvaise conseillère à mon père. Ils la blâmaient de m'avoir favorisée au détriment
de ses beaux enfants. Toutefois, ces allégations étaient infondées. Chacun avait librement choisì
sa voie. En outre, je m'étais interdit d'échouer, ayant fait serment de devenir une économiste
émérite et de subvenir aux besoins de ma mère, veillant à ce qu'elle ne manque de rien.
Mais comment ce rêve a-t-il pu se dissiper du jour au lendemain ? Que s'est-il passé ?
Je brûle d'impatience à l'idée d'obtenir une réponse. Mon esprit est agité. Ma mère a toujours
été seule depuis son enfance. Est-ce que cette solitude la poursuivra jusqu'à sa vieillesse et sa
mort ? La certitude que mon assassin soit en liberté la ronge lentement. La seule manière
d'apaiser cette douleur serait peut-être de découvrir l'individu qui a versé mon sang.
Peut-être suis-je en train de me poser trop de questions. Pourquoi ne pas tout abandonner
et laisser le destin divin décider ? Serait-ce de l'égoïsme de ma part ? Moi qui ai toujours vécu
pour les autres. Le temps me manque pour réfléchir, il s'écoule sans cesse. Je lance un regard
glacial vers l'ange Gabriel et m'approche de lui.
- Si je vous suis, serez-vous en mesure de retrouver mon meurtrier et de venger ma mort ?
Demandai-je d'une voix empreinte d'inquiétude.
L'ange Gabriel me fixe intensément dans les yeux, puis pose délicatement sa main sur
mon épaule gauche et déclare:
«Le choix de l'homme n'est pas nécessairement celui de Dieu. Je ne peux te promettre quoi
que ce soit. J'ai reçu l'ordre du Très-Haut de te ramener si tel est ton désir, car ta mission est
terminée. Le reste ne dépend plus de toi ni de moi. Suis-moi, ton âme à besoin de repos, Dieu
pourvoira ».
Les paroles douces de l'ange Gabriel apaisent mon cour, mais ne dissipent pas mes craintes.
Dieu pourrait choisir de ne pas châtier mon assassin, ce qui renforce mon inquiétude. Après
tout, on dit qu'il est bon et qu'il est un Dieu qui prône le pardon. Ainsi, une simple repentance
suffirait-elle pour que le coupable s'en tire indemne ? Malheureusement, ce n'est pas ce que je souhaite en cet instant précis. Je me rapproche ensuite d'Astaroth, qui m'observe attentivement.
Je me sens plus à l'aise en sa présence. Après tout, je ne connais que l'ange Gabriel depuis peu
de temps.
Astaroth pose sa main sur ma joue, la caressant avec délicatesse, puis me fixe droit dans
les yeux, son regard étant porteur d'une intensité et d'une séduction indéniables. Il prononce
alors des mots brefs, mais extrêmement motivants :
« Nous avons commencé quelque chose Ida, il est temps d'en finir ».
Les paroles d'Astaroth étaient jadis très brèves, mais elles résonnaient puissamment en moi.
«Pardonne-moi Seigneur », murmurai-je en adressant un dernier regard d'adieu à l'ange
Gabriel. Je saisis fermement la main gauche d'Astaroth et lui dis d'une voix déterminée :
« Allons-y ».
Nous avançons sur quelques kilomètres, puis Astaroth esquisse un sourire diabolique,
qui n'échappe pas à ma vigilance. Je me rends compte alors que mon choix n'est peut-être pas
le bon. Mais c'est mon choix, c'est ce que je veux et désire ardemment. Astaroth sort sa
trompette de son manteau et en souffle avec force comme tout à l'heure. L'immense dragon
noir réapparaît et se pose à nos côtés. Nous montons sur son dos et envolons aussitôt.
« Partons à la découverte de l'identité de mon meurtrier ».
QUI M'A TUÉE?
«Il arrivera un temps où je regretterai surement mon choix. Je suis l'une de ces personnes qui
pensent que chaque mal doit être puni proportionnellement. Qui tue par l'épée mourra par
l'épée»
Le dragon d'Astaroth nous déposa dans un endroit qui m'était étrangement familier. Je pus
constater la présence d'un soleil éclatant dont les rayons ne semblaient avoir aucun effet sur
moi. Les oiseaux chantaient inlassablement, tandis que l'air frais pénétrait délicatement mes
narines. Il ne faisait aucun doute que nous étions revenus sur terre, mais où exactement ?
- Où sommes-nous Astaroth, demandai-je d'une voix empreinte de curiosité.
- Là où tout a commencé. Répondit-il d'un ton mystérieux.
Je scrutai avec attention chaque recoin de cet endroit. Cela ressemblait étrangement à mon
ancien quartier, dans la ville. Comment le savais-je ? C'était un secteur densément peuplé, avec
de vieilles maisons habitées, des déchets errant dans les rues et une fine couche de poussière
qui flottait dans l'air. Je remarquai également plusieurs jeunes garçons se rassemblant pour
jouer aux jeux de hasard dans une vieille hutte abandonnée. Et surtout, il y avait ce petit coin
qui abritait le beignetariat de Ma'a Mofo, affectueusement appelé le « B-H-B » : Beignet-
Haricot-Bouillie.
Chaque matin, mes amis et moi faisions un arrêt incontournable chez Ma'a Mofo pour
prendre notre petit-déjeuner avant de commencer la journée. Ma'a Mofo, une femme d'âge
avancé qui semblait pourtant si jeune, était connue de tous les habitants du quartier, et même
au-delà. Certains racontaient, en dégustant leurs plats, que leurs parents et leurs ancêtres avaient
également savouré les délices du beignetariat de Ma'a Mofo. Bien sûr, on les prenait souvent
pour des plaisantins, transportés par le goût divin des B-H-B qu'elle préparait avec tant de soin.
Ma'a Mofo était réputée pour avoir les meilleurs B-H-B du quartier. Ses beignets
étaient dorés à la perfection, ses haricots cuits avec une saveur exquise, et sa bouillie avait la
consistance idéale pour rassasier nos estomacs pendant une décennie entière. Il suffisait d'avoir
une modeste somme de cent cinquante francs CFA pour bénéficier d'un repas complet et
satisfaire notre appétit. Elle ne faisait aucune distinction entre sa clientèle, même si certains
avaient tenté d'ouvrir des établissements similaires après avoir constaté le succès de son affaire
dans le quartier. Cependant, ces tentatives avaient toutes échoué, les prétendants réalisant
rapidement qu'ils fonctionnaient à perte. Certains étaient même allés jusqu'à l'accuser de
pratique satanique, prétendant qu'elle utilisait des charmes mystérieux dans ses plats pour
attirer les clients. Bien que ces accusations infondées ne nous aient jamais vraiment préoccupés, un incident sombre marque notre esprit. L'un des détracteurs de Ma'a Mofo décéda de manière suspecte après avoir porté plainte contre elle pour sorcellerie. Cette situation sema le doute en moi, mais pas suffisamment pour m'empêcher de continuer à me régaler chez Ma'a Mofo.
Je suis ravie de constater que mes souvenirs commencent à revenir lentement mais
sûrement. Bientôt, je saurai certainement qui a mis fin à ma précieuse vie. Astaroth et moi
décidâmes de faire un détour par le beignetariat de Ma'a Mofo, dans l'espoir que cela raviverait
davantage ma mémoire.
Nous franchimes la porte du beignetariat, et je ne fus pas surprise de constater le nombre
de personne qui s'y trouvaient. Je remarquai également que l'établissement avait grandi, tant
au niveau de sa structure que de sa clientèle. Ma'a Mofo avait même embauché du personnel
pour faire face à une demande toujours croissante.
J'eus envie de m'asseoir et de déguster un
délicieux plat de B-H-B, comme dans mes souvenirs d'antan. Mes rêveries furent brusquement interrompues lorsque le regard furtif de Ma'a Mofo croisa le mien. Surprise, une légère anxiété m'envahit brièvement. Bien qu'elle feignit de ne rien remarquer, je savais pertinemment qu'elle m'avait vue malgré mes doutes persistants.
Je détournai rapidement les yeux vers Astaroth.
- Dis- moi, Astaroth, murmurai-je d'une voix fébrile. Cette femme peut-elle me voir ?
J'ai eu l'impression que nos regards se sont croisés.
Astaroth, affichant un air impassible, répondit d'une voix grave:
- Oui.
Une onde de surprise m'envahit.
- Comment cela est-il possible ? Demandai-je stupéfait.
Un sourire énigmatique se dessina sur le visage d'Astaroth, trahissant une connaissance
profonde des mystères qui entouraient Ma'a Mofo.
- Combien de fois as-tu mangée son repas ? Interrogea-t-il, sa voix enveloppé d'une aura
de mystère.
- À maintes reprises, innombrables sont les fois où j'ai savourée ses mets. Répondis-je,
cherchant à évaluer l'ampleur de mes rencontres avec cette femme énigmatique.
Un silence pesant s'installa, amplifiant l'atmosphère chargée de révélations imminentes.
Astaroth rompit le silence avec solennité:
- Cette femme a quitté ce monde depuis plus de deux siècles. Après sa mort, elle a conclu
un pacte différent du tien, mais néanmoins semblable. Son désir ardent était de préserver
la vie.
Je fus saisie d'une stupeur mêlée de fascination.
- « Quoi ?», m'écriai-je, incapable de
dissimuler ma stupéfaction.
D'une voix calme, Astaroth poursuivit son récit :
- Plus vous mangez sa nourriture, plus longtemps elle vit. Ses plats sont élaborés à partir
de menstrues, d'excréments, voire parfois même de sperme masculin. Leur dessein était
de raccourcir la vie des consommateurs et de prolonger la sienne. Ainsi, ceux qui se
nourrissaient de ces B-H-B étaient précipités vers leur mort inéluctable.
Un silence chargé d'effroi s'installa, laissant mes pensées se précipiter dans un abîme
de consternation. La réalité me frappait de plein fouet. Ma'a Mofo, cette figure maternelle que
j'avais tant chérie, n'était pas seulement animée par la soif de richesse, mais poursuivait une
quête d'immortalité dissimulée.
Alors, à la lumière de mes innombrables festins chez elle, matin et soir lors de mes périples
quotidiens, était-ce elle la responsable de ma mort imminente ? Ma'a Mofo, celle que
j'avais considérée comme une mère, était-elle celle qui avait scellé mon destin funeste ?
Perdu dans mes pensées tourmentées, je remarquai Ma'a Mofo s'éclipser discrètement de
son établissement. D'un signe de tête, Astaroth m'invita à la suivre. Une fois à l'extérieur,
nous découvrîmes qu'elle cherchait à s'enfuir. Astaroth dégaina son trident avec une rapidité
foudroyante, le pointant dangereusement vers sa gorge, l'immobilisant avec une autorité
glaçante. Il était clair qu'elle connaissait Astaroth et qu'elle était pleinement consciente que la
pointe acérée de ce trident mettrait un terme à sa précieuse vie qu'elle chérissait et protégeait à
tout prix.
« Que me voulez-vous ? Que me voulez-vous ? », Criait elle d'une voix tremblante,
cherchant désespérément à comprendre notre présence menaçante.
Dans un mélange de colère et de désarroi, je me tournai vers elle, mes yeux emplis de douleur
et d'interrogations.
« Pourquoi, Ma'a Mofo ? Questionnai-je d'une voix brisée. Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi m'as-tu ôté la vie ? ».