Je me pose des tas de question auxquelles je n'ai pas de réponse. Alors c'est peut-être vrai,
je suis morte! Sinon, comment expliquer toute cette illusion ? La seule personne qui peut me
répondre est le jeune homme placé devant moi.
- Pouvez-vous m'aider s'il vous plaît ? Je lui demande, espérant qu'il puisse éclairer ma
situation.
- Bien sûr, je t'attendais. Répond-il calmement.
Un frisson me parcourt l'échine. Pourquoi m'attendais-t-il? Qui est-il vraiment ? Son visage
m'est totalement inconnu, contrairement aux autres visages familiers de la foule.
- Comment vous appelez-vous? Je demande.
- Astaroth est mon nom. Enchanté, Ida. Répond-il en me tendant la main.
Je reste perplexe. Comment connait-il mon nom?
- Est-ce qu'on se connaît ? demandé-je tout en laissant sa main pendante dans les airs.
Astaroth ramène sa main lentement, gardant son sourire majestueux, et répond d'une voix
calme et sereine :
- Tu es un esprit depuis un certain temps Ida. Je te connais très bien même avant que tu
ne perdes ton humanité, bien que toi, tu ne me connaisses pas.
Une vague de terreur m'envahit. Je veux pleurer pour exprimer ma confusion, mais mes
yeux restent secs. C'est à cet instant précis que j'accepte la réalité implacable. Je suis bien
morte. Je contemple strictement mon entourage qui était tous là pour mes obsèques et lâche un
grand soupir, puis plonge mon regard dans celui d'Astaroth, qui ne cesse de fredonner des
mélodies religieuses qui jouent incessamment.
- Alors, toi aussi, tu es mort ? Je murmure, cherchant désespérément des réponses.
Astaroth secoue la tête tout en souriant :
- Non, je ne suis pas encore mort. Répond-il calmement.
Je suis déconcertée par sa réponse.
- Comment est-ce possible ? Demandé-je.
- J'étais un ange avant d'être déchu il y a plusieurs milliers d'années.
- Tu es sérieux là? M'exclamé-je.
- Oui. Répond Astaroth d'une voix confiante.
Je reste ébahi, ne sachant pas quoi faire. J'observe attentivement cet homme énigmatique,
de son crâne rasé à son visage barbu soigné, en passant par son manteau sombre qui dissimule
des tatouages mystérieux et une botte ornée d'épines argentées. Je suis intriguée, mais aussi
méfiante. Ce qui m'inquiète dans ses propos précédents, c'est qu'il a dit être un ange déchu.
Cela voudrait-il dire qu'il est un démon ? Et si c'est le cas, pourquoi a-t-il dit qu'il m'attendait ?
N'étais-je pas une bonne personne de mon vivant ? N'ai-je pas aidée les personnes en détresse? N'ai-je pas honorée mes parents ? N'ai-je pas suffisamment cru en Dieu, surtout étant enfant
de chœur? Je me rappelle même qu'à la fin de chaque année, j'organisais une cagnotte pour
venir en aide aux orphelins et pour la construction des églises. Et pourquoi est-ce que je vois
devant moi un homme vêtu de noir au lieu d'un homme vêtu de blanc ? Autant de questions
circulent dans ma tête à cet instant.
- Pourquoi est-ce que vous m'attendiez? Lui demandé-je. Espérant qu'il puisse éclairer
ma perplexité tout en souhaitant que sa réponse dissipera mes inquiétudes.
Astaroth fixe ses yeux profonds dans les miens et répond:
- Tu connais déjà la réponse, Ida. Rétorque-t-il comme si de rien n'était.
Ma panique grandit. Je veux qu'il me le dise, qu'il confirme mes craintes les plus profondes.
- Dis-le moi, s'il te plaît. Murmurai-je, ma voix tremblante.
Astaroth me fixe d'un regard perçant, pénétrant mon âme sans détours. Les larmes, refoulées
en moi, semblent n'être qu'une mince façade face à sa perspicacité. D'un geste inattendu
empreint de solennité, Il pose délicatement sa main gauche sur mon épaule droite, et d'un ton
calme et posé, il répond :
«Je suis Astaroth, le gardien des portails de l'enfer. C'est à moi qu'il incombe de te ramener
là ou ton esprit doit être, alors je t'accorde quelques instants pour dire au revoir à ceux qui
t' entourent. Après cela, nous partirons ».
C'est la première fois depuis nos précédents échanges que je perçois chez Astaroth une
sincérité et une gravité dénuées de tout sarcasme. Même en ayant perdue mon humanité, je sais
toujours qu'il existe deux chemins après la mort : le chemin des ténèbres et le chemin divin. Je
ressens une déception et une lassitude qui imprègne mon esprit. Mais où ai-je failli, Seigneur ?
Me questionnai-je, cherchant désespérément des réponses. Mon regard se pose une fois de plus
sur ma mère, qui cette fois-ci se lève de son modeste tabouret en bambou pour s'approcher de
mon corps allongé dans ce grand coffre fait de bois rouge. Lorsqu'elle se trouve devant mon
corps, de nouvelles larmes inondent son visage tourmenté, avant d'être apaisée par mes oncles,
soucieux de la réconforter. Elle parle sans cesse à mon corps, prononçant de nombreuses paroles
remplies de colère qui résonnent en moi, m'envahissent d'une puissante émotion. Parmi elles, une phrase résonne particulièrement et laisse échappée une larme à mon corps sans vie : « je
sais qu'ils t'ont ôté la vie! Toi, si jeune, si pleine d'avenir radieux, ma petite fille, mon petit
ange, le seul fruit de mes entrailles. Poursuis ces individus ! Ne les laisse pas impunis ! »
Submergée par le chagrin, elle laisse échapper un flot de sanglots, avant d'être ramenée à
l'intérieur par mon père qui surgit de nulle part. Alors, c'est vrai ? Je ne suis pas morte d'une
mort naturelle. Pourquoi ai-je perdu tout souvenir de cette tragédie ? Qui a bien pu me ravir la
vie ? Qui m'a tuée ?
« C'est triste, vraiment triste, de constater que certains ne sont là que pour manger et boire,
feignant de compatir à ma perte de vie »
Je ne pouvais pas partir ainsi. Je voulais au moins assister à l'entrée de mon corps dans
sa dernière demeure avant de m'en aller. J'ai donc suppliée Astaroth de me donner toute la
journée de ce dimanche pour pouvoir assister à mes propres funérailles. Il a accepté sans
hésitation. Nous sommes donc restés là, observant toute la cérémonie spectaculaire jusqu'à
l'arrivée du prêtre revêtu de sa grande soutane blanche, à 14 heures. Tout le monde a repris sa
place respective et le silence s'est installé. Les musiques religieuses diffusées par le DJ depuis
hier se sont estompées. Le prêtre devait bénir mon corps avant de le passer à mes oncles pour
les rites traditionnels.
Il a prêché quelques paroles d'évangile, entonné quelques chants de louange, et procédé
à la collecte des offrandes. À la fin, il a supplié Dieu de bénir mon âme et de m'accueillir dans
son royaume. À un moment donné, j'ai cru qu'il allait me voir. Après-tout, n'est-il pas un
homme de Dieu ? Si seulement il pouvait savoir que j'étais là, devant lui, accompagnée d'un
démon, il aurait peut-être eu pitié de mon âme égarée. Une fois qu'il eut terminé de bénir mon
corps, il a ordonné à ses disciples d'amasser les offrandes collectés et les diffèrents paquets de
cadeaux offerts par ma famille en guise de reconnaissance, puis il est parti rapidement. Ainsi,
mon pauvre corps a été remis à mes oncles pour qu'ils accomplissent les rites traditionnels
appelés dans mon village le « Nko».
Le Nko est un ensemble de rituels pratiqués lorsqu'on pense que quelqu'un n'est pas
mort d'une mort naturelle. Ces rituels étaient exécutés par une seule personne : Tchounkoua.
Tchounkoua était un Vieil homme octogénaire. Toujours vêtu d'un pagne vert attaché
autour de sa maigre taille, il marchait à l'aide d'un bâton taillé des branches des arbres les plus
solides de la forêt. Personne ne connaissait son lieu de résidence, mais nous savions tous qu'il
fallait déposer une pièce de cent francs CFA et un coq blanc en plein cœur de la forêt du village
pour l'invoquer. Il fallait ensuite expliquer ce que l'on attendait de lui, puis repartir sans se
retourner. Il était le meilleur parmi une multitude de marabouts que comptait le village, mais
on faisait appel à lui seulement dans les situations les plus graves. Sa particularité était sa
capacité à communiquer avec les esprits pour répondre à des mystères particuliers. Mais qui
avait fait appel à Tchounkoua ? Certainement mon père, car ma mère, fervente chrétienne,
n'appréciait guère les pratiques traditionnelles. Mon cher père était-il lui aussi perturbé par ma
mort prématurée ? Il est vrai qu'il a toujours été moins tendre avec moi que ma mère. Mais j'ai arrêtée de me plaindre lorsque j'ai réalisée que les parents de mes amies étaient bien pires. Mon
père ne voulait que mon bien. Après tout, quel parent souhaiterait du mal à son enfant ?
Tchounkoua s'est approché de mon corps, a posé délicatement sa main sur le cercueil et entama
une série d'incantations. Je pouvais ressentir qu'il faisait appel à mon esprit, car cela résonnait
au plus profond de mon âme. Mon regard se fixa sur Astaroth.
- Voudrais-tu-lui répondre ? Me demanda-t-il.
- Oui! Répondis-je avec enthousiasme.
Une sorte de porte s'est dessinée devant moi et j'y suis entrée. Maintenant, ils étaient deux
à pouvoir me voir. Tchounkoua pouvait me discerner, mais il ne pouvait pas voir Astaroth.
malgré toute sa puissance. Il me fixa droit dans les yeux et s'exprima:
- Ma fille, je ne t'ai pas invoquée pour te nuire, ni pour te défier. Mes mains sont propres.
J'ai été mandaté par ta pauvre mère pour que tu puisses me révéler le nom de l'individu
qui ta ôté la vie. Ainsi, une fois cela accompli, tu pourras enfin trouver la paix dans l'au-
dela.
Donc, c'était ma mère et non mon père. Ma mère était-elle à ce point désespérée ? Une
douleur immense envahit de nouveau mon esprit. Mes yeux se portèrent sur les quelques
personnes présentes, celles qui avaient été autorisées à assister à ce spectacle funeste, et parmi elles se trouvait ma mère, assise au premier rang. Tous entendaient les paroles de Tchounkoua,
mais nul ne pouvait voir avec qui il s'entretenait.
- Je ne sais pas qui m'a tuée. Répondis-je.
- Comment cela est-il possible? Demanda Tchounkoua, visiblement surpris.
Je m'efforçai alors de lui expliquer que malgré mes multiples efforts incessants, je ne
parvenais plus à me rappeler. Je lui demandai également de transmettre à ma mère un message
d'espoir, de lui dire d'essuyer ses larmes, car la personne responsable de mon trépas serait
démasqué. Je souhaitais ardemment qu'il fasse part à mes parents de tout mon amour et de mes
regrets, au cas où j'aurais pu blesser d'une manière ou d'une autre. Cependant, Astaroth coupa
soudainement les liens qui nous reliaient, interrompant notre échange.
- Il est temps de partir, Ida. Déclara-t-il d'un ton empreint d'inquiétude
Ainsi, c'était la fin. Mes adieux étaient prononcés. Je m'en allais sans avoir pu dire à mes
proches combiens je les aimais. Une fois de plus, Je les observai attentivement, et en particulier
ma mère, qui se trouvait dans un état d'inconsolabilité après que Tchounkoua eut partagé avec eux les détails de notre conversation. Elle répétait inlassablement : « Retrouve-les ». Mais
comment pouvais-je les retrouver ? Alors, en m'éloignant lentement, emplie de tristesse, je pris
une autre direction, accompagnée d'Astaroth. Nous marchâmes pendant une longue distance,
nous éloignant progressivement de la concession de mon père. Puis, de son manteau, Astaroth
sortit majestueusement une imposante trompette et souffla de toutes ses forces, invoquant ainsi
un gigantesque dragon noir aux yeux rougeoyants et à l'aspect effroyable, qui sillonnait les
cieux. Le dragon se posa immédiatement sur le sol, et nous nous hissâmes sur son dos écailleux.
Astaroth chevauchait le dragon avec une telle vélocité que, en un clin d'œil, nous nous
trouvâmes propulsés dans une dimension glaciale. Sur ordre d'Astaroth, le dragon nous déposa
délicatement avant de s'éloigner. Je marchais aux côtés d'Astaroth sans poser la moindre
question, m'attendant à être entourée de flammes dévorantes et de sombres créatures,
Cependant, cet endroit était étonnamment ordinaire, avec une étroite route pavée soigneusement entretenue. Le paysage était recouvert d'un manteau de neige étincelante, et l'air était empreint d'une atmosphère à la fois calme et mystérieuse. C'est alors qu'un homme apparut subitement devant nous. Il était deux fois plus grand qu'Astaroth, ses ailes blanches majestueuses
déployées dans toute sa splendeur. Sa présence dégageait une aura céleste, et il était vêtu d'une
robe d'un blanc éclatant. Un lieur d'espoir se présentait à mon âme. Peut-être que Dieu avait
entendu les prières du prêtre. Etait-t-il là pour moi ? Astaroth qui avait marché devant moi jusqu'à présent, s'arrêta et se retourna, plongeant ses yeux sombres dans les miens, tandis qu'il
prit la parole d'une voix grave et profonde.
- Nous sommes arrivés, Ida. Dit-il.
Je le regardai, intriguée et un peu effrayée. Quel choix devais-je faire ? Était-il possible
que ce démon me laisse le libre arbitre ?
Astaroth plongea son regard brûlant dans le mien et continua:
«Je t'ai dit que je suis Astaroth, gardien des portails de l'enfer. Malheureusement, tu possèdes
une âme d'une grande pureté, et je ne peux poursuivre notre périple sans ton consentement.
Lorsqu'une personne meurt dans des circonstances anormales, il est de mon devoir de l'amener ici afin qu'elle puisse choisir entre le chemin du repos ou celui de la vengeance ».
Il fixa ensuite l'autre étrange homme.
« Lui, c'est l'angeGabriel. Il sera ton guide vers les cieux, où tu pourras trouver la paix et la sérénité. Mais sache que si tu t'envoles avec lui, tu seras privée de la connaissance de ton assassinat. En revanche, si tu acceptes de me suivre, nous pourrons ensemble découvrir l'identité de ton meurtrier. Mais une fois cette quête accomplie, nous plongerons sans détours dans les ténèbres. Tu n'as que quelques précieuses minutes pour prendre ta décision ».
Astaroth déclencha alors un sablier qui s'écoulait inexorablement, me rappelant l'urgence
de mon choix.
Quelle sorte de dilemme étais-je donc confrontée ? Celui de choisir entre le sentier obscur
et les voies célestes. Certes, tout un chacun aspire à une vie éternelle, mais nous souhaitons
également ardemment obtenir des réponses à nos questions. Ainsi, en choisissant le chemin
devin, je laisserais tout derrière moi pour une existence éternelle. En embrassant plutôt les
ténèbres, je sacrifierais mon âme en échange de la connaissance.
Mes yeux se posèrent sur l'ange Gabriel, dont le regard captivant m'attirait irrésistiblement
vers lui.
« Prends surtout la bonne décision, Ida » souffla-t-il d'une voix angélique et envoûtante. D'un autre côté, Astaroth était prêt à m'accompagner dans cette aventure pour découvrir le meurtrier qui m'avait ôté la vie.
Que devais-je faire ? Embrasser courageusement les ténèbres afin de tout découvrir, ou bien la lumières et tout oublier à jamais?