Le bon docteur, un petit blond aux yeux bleus, sursaute sur le divan pourri de son bureau où il faisait une sieste. C'est un neurologue à la base, mais aussi un microbiologiste de réputation mondiale. Son avis était très recherché durant la COVID et tous les Espagnols pouvaient le voir donner des conférences de presse quasi sur une base quotidienne...
Il a le regard embrumé quand il s'extirpe du divan où il piquait un somme pour venir m'ouvrir la fenêtre:
- La Costa! Vous ne pourriez pas passer par la porte comme tout le monde!
Xavier Duchesne est une des rares personnes de ce monde qui a conscience que je suis un homme dangereux. Mais il n'en sait pas plus à mon sujet puisque Rafael La Costa est un fantôme dont il est impossible de dénicher la moindre information à son sujet. Ce qui fait bien comprendre au médecin que je suis un individu qu'il ne faut pas mettre en colère ni faire attendre.
Il l'ignore, mais ce gentil médecin connaît mon unique faiblesse. Sofia est devenue mon talon d'Achille le jour où j'ai franchi les portes de cette clinique privée, la portant dans mes bras presque tout de suite après l'explosion de la bombe sale et avant même qu'on fasse appel au spécialiste sur les lieux du drame. Xavier a bien compris que j'étais très sérieux quand je lui ai fait promettre de la soigner en priorité en le menaçant de m'en prendre à sa famille si elle ne survivait pas. Le Français a une femme et deux enfants. Il n'avait donc pas intérêt à me désobéir.
Mais il a très bien été dédommagé pour la peine. Je paie tous les frais et je lui donne même un petit extra de mille euros par semaine pour qu'il me fasse une mise à jour régulière de l'état de santé de la patiente. Ce qu'il fait religieusement devant moi, mettant ses lunettes sur le bout de son nez, s'asseyant derrière son bureau et consultant le dossier en question sur l'écran de son ordinateur.
Sofia va de mieux en mieux, mais elle ne retrouvera jamais sa capacité pulmonaire totale. Même en fournissant à Xavier un échantillon de l'antidote de cet agent chimique, il n'a pu que stopper les dommages et non réparer ceux qui avaient déjà été faits.
Xavier me parle de la réhabilitation qui se passe bien malgré que la patiente subira des effets sur le long terme et qu'il est impossible de prédire quels seront ceux-ci. S'il en savait plus sur cet agent chimique...
À chacune de mes visites, il revient à la charge et comme chaque fois, je lui coupe la parole:
- Pourquoi n'est-ce plus Hanna qui s'occupe d'elle?
Ce n'est pas une question, il le sait bien. Il ne s'étonne même plus que je connaisse des informations confidentielles sur tout un chacun dans cet hôpital. Il soupire avec mauvaise humeur: « Vous lui avez fait peur la dernière fois! Elle a demandé un transfert dans un autre de nos centres hospitaliers... En Suisse!»
Je croise les bras et je lui fais bien voir mon insatisfaction. En grimpant ce mur, un étage au-dessous, j'ai bien vu que c'était un infirmier et non plus une infirmière qui avait soin de Sofia. Je ne suis pas content et je lui signifie très clairement:
- Trouvez-lui une autre infirmière!
J'insiste tout particulièrement sur la fin du mot. Je veux une infirmièreeee et non un infirmier. Xavier est exaspéré. Il espérait une réponse aux questions qu'il se pose sur cet agent chimique et, loin de lui en fournir une, je l'oblige à se concentrer sur l'objet de ma visite: Sofia, et uniquement Sofia.
Je fais volte-face, jugeant cette conversation terminée. Je repars comme je suis venu, par la fenêtre. Je suis sur le point de m'engouffrer dans l'ouverture quand le bon docteur m'interpelle:
- Ces terroristes pourraient faire d'autres victimes. Mais si vous me donniez l'antidote à cet agent chimique et que vous me permettiez de l'étudier plus en détail...
Je ne l'ai jamais laissé faire. Le contrepoison qui a sauvé la vie de Sofia était un échantillon que je traine sur moi en permanence, dans une petite cavité de l'énorme boucle très tape-à-l'œil de ma ceinture. Et, une fois que le bon docteur lui a sauvé la vie, je l'ai forcé à en détruire tous les échantillons. Je m'immobilise dans l'encadrement de la fenêtre. Je me tourne en sa direction et je lui réponds très sérieusement:
- D'abord, ces individus n'étaient pas des terroristes. Ensuite, il n'y aura pas d'autres attaques de ce genre parce que j'y veillerai personnellement.
Xavier ouvre la bouche pour argumenter, mais je me laisse tomber dans le vide et je disparais dans la nuit.
Quand le bon docteur va à sa fenêtre, je suis déjà dans la chambre individuelle occupée par Sofia, deux étages plus bas, où je me suis engouffré par la fenêtre ouverte. Je suis tellement discret et silencieux que Sofia ne se réveille jamais à mon arrivée.
Sur son lit d'hôpital, le visage paisible, elle dort profondément... À pas feutrés, je vais déposer la fleur de magnolia, que j'avais cueillie et que je glisse dans sa chevelure magnifique. Sofia a de beaux cheveux bruns avec des mèches blondes, comme le miel ou le caramel. Ils sont très épais et ils ondulent naturellement... Je n'ai jamais vu aussi des cheveux si soyeux. C'est une Colombienne, mais sa peau est plus pâle et ses traits plus délicats que les autres femmes latinos que j'ai connus. Elle est mulâtre. Elle est unique en son genre.
Je m'assois sans bruit à son chevet et je prends sa petite main dans la mienne. C'est une autre chose qui me plait chez elle... son aspect fragile et délicat. Et toute en fermeté! Il n'y a pas une once de gras sur son corps, que du muscle. En revanche, elle est un peu trop maigre et son visage est émacié par la faute de sa convalescence. Je fronce les sourcils.
J'avais pourtant demandé qu'on surveille son alimentation! Elle devrait avoir repris du poids, il me semble, non?
Je me demande si ce n'est pas elle qui... Enfin, elle ne surveille tout de même pas son poids en vue des compétitions!? Mais non, voyons! Sofia ne s'imposerait jamais de régime. Plus maintenant! Après tout, elle sait bien qu'elle ne pourra plus jamais faire de vélo de compétition.
Je caresse le dos de sa main de mon pouce et je lui murmure comme toujours que je suis désolé. Je sais que le rêve olympique était toute sa vie... D'une certaine façon, c'est de ma faute si elle doit maintenant y renoncer.
J'observe son doux visage. Sofia est tout le contraire de moi. Elle a le cœur si pur, et elle pose sur le monde un regard si candide. Quand mon regard a croisé le sien, dans ce parc... J'en ai eu le souffle coupé. Je me suis demandé comment une créature aussi pure pouvait encore exister en ce monde!
Luna avait aussi une certaine candeur... Mais elle était déjà teintée par la noirceur de ce monde...Les confessions de cette soumise m'avaient fait rouer de coups certaines personnes... entre autres choses, un de ses oncles du côté de sa mère qui avait commis l'erreur de détruire sa pureté, de la souiller!
Je ferme les yeux à demi... Je m'accroche à la petite main fragile de Sofia comme à une bouée. Je suis encore très affecté par la mort de Luna et de certains autres membres du club de Madrid.
L'Ancien a raison.
L'amitié, l'amour, la famille... Ce sont des faiblesses!
Sofia en sait quelque chose! Ce n'est pas moi qui devrait être à son chevet, mais sa mère, son père, ses deux sœurs... Le père est venu la visiter la première semaine de son hospitalisation pour vite repartir aux USA. La mère est aussi retournée dans leur pays la semaine dernière puisque durant la période électorale, elle doit se tenir auprès de son petit mari, cet enfoiré de sénateur!
Quant à ses sœurs, ces deux pestes, du peu que j'ai surpris en examinant les conversations de Sofia avec elles sur ses applis mobiles ou des textos sur son cellulaire... Je crois très honnêtement que c'est préférable qu'elles demeurent en Californie à se prélasser sur les plages ou à jouer les filles parfaites pour leur sénateur de père durant sa campagne...
Pour ce qui est de ses amis... ce sont tous des membres de son même club sportif et ils sont plus occupés à célébrer le fait que la meilleure cycliste de leur club va devoir abandonner son rêve olympique, ce qui leur donne plus de chance de réaliser le leur!
Quand Xavier lui avait annoncé que sa capacité pulmonaire était réduite suite à des dommages irréversibles, et qu'elle ferait sans doute de l'emphysème pour le reste de ses jours, ce qui détruisait sa carrière d'athlète de haut niveau... J'étais présent dans le couloir. J'ai entendu le père de Sofia lui dire que c'était pour le mieux. Qu'elle pourrait reprendre ses études en science politique où elle les avait laissées...
J'ai fait des recherches sur le père de Sofia par la suite. Il espère briguer la présidence dans deux ans s'il est réélu comme sénateur... et les sondages démontrent bien que la situation présente de sa fille, victime d'un acte terroriste, lui fait gagner toute la sympathie des Américains...
Il se fiche éperdument des rêves de sa fille. La mère de Sofia n'est guère mieux. Quand le père avait évoqué les études de sa fille, elle s'était aussi montrée très enthousiaste. Sofia aimait bien travailler pour le parti, comme bénévole, pour soutenir la carrière politique de son père étant jeune... lui rappelait même la maman.
Oh... Ce n'était pas malicieux de sa part, contrairement au père. Elle désirait sans doute offrir un autre rêve à sa fille que celui auquel elle se devait de renoncer...N'empêche que les ambitions du père ne sont pas celles de la fille.
Sofia n'a rien laissé paraitre de sa souffrance devant sa famille. Elle les a simplement écoutés lui donner des conseils qu'elle n'avait pas demandés... Et quand ils ont enfin quitté son chevet, une heure plus tard, pour la laisser se reposer... Là! Seulement là! Dans la solitude... Sofia a versé des larmes...
Et j'ai alors compris que nous étions pareils tous les deux... Sofia n'a pas droit aux émotions. Son père retient toute l'attention, il prend toute la place... Et il interdit à ses enfants de montrer le moindre signe de faiblesse devant les médias et même en privé. Cela était évident lors des échanges... Et ça l'était encore plus maintenant que Sofia se trouvait seule et pouvait enfin exprimer ses émotions librement.
Je murmure, comme pour moi-même, d'une voix presque inaudible:
- Si tu savais mi cariño, comme nous sommes pareils, toi et moi...
Elle ne saura sans doute jamais que je l'ai veillée ainsi, tous les dimanches soirs... Car elle non plus, je n'ai pas le droit de la connaître ou plutôt de l'aimer devrais-je dire.
Mon cellulaire vibre dans ma poche à cet instant. Je consulte ma messagerie cryptée. Léo vient de me faire parvenir un dossier complet sur Sidov et son associé québécois, Bérubé.
Me penchant en arrière sur la chaise, au chevet de la belle Sofia, je survole le dossier, le nez rivé sur mon cellulaire, et je réalise qu'en fait, le vrai nom de famille de Drake Sidov est Ivanov et que Yuri Ivanov est son cousin... Sa mère était aussi la sœur de Sergueï Kafran. Il est en guerre ouverte avec la Bravta depuis qu'ils ont assassiné son père quand il était jeune... Quant à son associé, il mène une croisade contre le trafic humain et plus particulièrement les réseaux pédophiles... Je me souviens que peu après avoir été vendu aux enchères à Choe, Jun avait découvert qu'il fournissait des armes à un type. Blinster, qui est le compétiteur direct avec Sidov Corps... Il est aussi un de leur ennemi juré...
De ce que m'avait rapporté Jun, Blinster serait en fait à la solde du Syndicat international du Crime, et dont tous les membres ont juré de détruire Sidov Corp... À la tête de cette organisation se trouve rien de moins que Sergueï Kafran et parmi les autres groupes mafieux qui y sont associés on peut compter le clan italien des Conti, le chef des Los Zetas, un cartel de la drogue, et rien de moins que les Sie Wätcher...
Au chevet de Sofia, j'ai la sensation d'avoir les idées plus claires. Un portrait se dessine dans mon esprit. Par ses actions récentes ainsi que les autres informations récoltées par Jun quand il était encore à son service, je devine que Choe doit lui aussi être membre de ce Syndicat du crime sans que personne n'en sache rien... Il est fort possible que ce syndicat ait commandité l'attentat de Madrid pour une raison que j'ignore encore...
Jun avait raison.
Sidov et nous sommes effectivement dans le même camp.
Quand je quitte l'hôpital aux petites heures, le lendemain matin, en montant dans le train pour Costa Blanca, où se situe ma vaste propriété, je passe un coup de fil à Léo. Je lui demande de transférer à Jun le rapport de surveillance de Fritz, un des Brigadiers de Sergueï. Je passe ensuite un coup de fil à Jun, l'autorisant à entrer en contact avec Sidov et son associé en mon nom afin que débute une collaboration entre nous... et je lui dis de lui remettre le dossier de surveillance de Fritz en témoignage de ma bonne foi.
Parce que, tel que le dit le vieil adage, l'ennemi de mon ennemi est mon ami!