Elara n'était qu'une enfant. Pourtant, ses yeux, d'un bleu perçant, étaient emplis d'une compréhension bien plus ancienne que ses cinq petites années. Autour d'elle, l'ombre des cendres volantes dansait avec les souvenirs, une lumière sinistre sur des visages marqués à jamais par la terreur.
Le massacre avait été rapide, sans pitié. Les hurlements, déchirants, s'étaient dissipés dans l'air lourd, avalés par les ténèbres. La famille d'Elara n'était plus. Ses parents, ses frères, ses sœurs, tout avait été englouti dans une mer de flammes et de chaos. Seule, elle avait échappé à la fureur. Comment ? Elle ne le savait pas, et pourtant, quelque chose en elle l'avait guidée jusque dans le ventre de la forêt, là où la terre l'avait engloutie, l'y cachant dans ses racines, la laissant se fondre dans le sol comme une ombre, comme une poussière oubliée.
Elle ne pleurait pas. Le chagrin était là, lourd et pesant, mais il se mêlait à un vide insondable. Comment pleurer ce que l'on n'avait jamais vraiment compris ? La perte était trop immense, trop étrangère. Ses doigts, couverts de terre et de cendre, s'enfonçaient lentement dans la terre noire, sans but, juste pour sentir, pour comprendre si elle était toujours là, encore vivante dans ce monde qui venait de la briser.
Une voix murmurait à son esprit, une voix douce, mais puissante, qui n'appartenait ni à un homme, ni à un animal. Elle n'était pas réelle, pourtant, Elara savait qu'elle n'était pas seule. La voix, elle la sentait dans chaque frémissement de la forêt, dans chaque brin d'herbe qui se courbait sous sa main. Elle l'entendait même dans le souffle du vent, un murmure ancien, un appel.
"Tais-toi, petite... Ne fais pas de bruit, ne fais pas de bruit..."
Le sol trembla soudainement, une vibration sourde, semblable à celle d'un cœur battant dans les entrailles de la terre. Un frisson parcourut le corps d'Elara. Le silence, toujours aussi oppressant, fut brisé par un bruit de pas lourds. Lentement, le bruit s'intensifia, se rapprochant. Des pas d'hommes, mais pas seulement. Quelque chose d'autre, plus sauvage, plus sombre. La silhouette d'un guerrier se dessina alors devant elle, se mouvant entre les troncs sombres des arbres. Il était là, à quelques mètres à peine.
Elara ne bougeait pas. Ses petits yeux brillaient d'une lueur étrange, comme un animal captif, figé, mais attentif à chaque mouvement. Elle ne savait pas quoi faire, ne savait même pas si elle devait bouger ou attendre. Mais au fond de son esprit, la voix revenait, plus insistante.
"Ils vont te trouver. Tu ne peux pas rester cachée."
Un frisson glacé traversa la petite. L'homme s'arrêta devant l'arbre qui la cachait, le regard perçant cherchant dans la brume noire. Il savait qu'il n'était pas seul. Il l'avait sentie, comme elle l'avait sentie, cette présence tapie dans l'ombre.
Elara se leva lentement, ses mains tremblantes effleurant la terre, mais elle n'eut pas le temps de réagir. Le sol trembla une fois encore, plus fort, plus pressant. Elle sentit un choc dans ses paumes, comme une pulsation, une force montante. Alors, sans qu'elle n'ait le contrôle, une racine massive jaillit du sol, enroulant la cheville du guerrier.
Il émit un cri de surprise, mais avant même de pouvoir réagir, il fut brutalement tiré en arrière. Un cri s'éteignit dans la nuit, noyé dans un écho profondément ancien. La racine s'enroula autour de son corps, puis une autre, plus grosse, plus sombre, jaillit pour le maintenir. Une ronce rugueuse jaillit du sol, tranchante, agile, comme une mâchoire prête à se refermer. L'homme se débattait dans une lutte perdue d'avance, jusqu'à ce que le sol s'ouvre pour l'engloutir, l'absorber dans un silence lourd et implacable.
Elara ne bougea toujours pas, figée, les yeux fixés sur la scène de destruction qu'elle venait d'être témoin. Elle n'avait rien fait, mais en elle, quelque chose avait réagi. Ses petites mains se refermèrent sur la graine, cette petite graine qu'elle portait dans sa poitrine, cachée sous sa peau fragile.
"Je suis toi, petite louve. Et toi, tu es mon sol."
Le murmure dans sa tête s'éteignit dans un souffle chaud, comme un vent qui s'élève d'un sol boueux. Tout autour, la forêt semblait s'apaiser. Les lianes, les racines, les arbres, tout se calmait comme si la terre elle-même se félicitait d'un acte accompli. Et dans ce calme renaissant, Elara se sentit plus seule que jamais, et pourtant, jamais aussi connectée à la terre, au monde autour d'elle.
Les arbres, eux, ne disaient rien. Mais leurs racines s'enfonçaient plus profondément dans la terre, touchant quelque chose de plus vieux, de plus grand, de plus puissant. Un secret ancien, murmuré au plus profond du sol, bien caché sous la croûte du monde. Et Elara, malgré sa petite taille, savait que la forêt l'avait choisie. Que son pouvoir, cette graine, ne faisait qu'éveiller un lien oublié, un lien qu'elle ne comprendrait que lorsqu'il serait trop tard pour revenir en arrière.
Elara s'agenouilla sur la terre noire, les doigts effleurant les racines qui s'étaient retirées dans la terre avec une lenteur presque respectueuse. Elle observa les traces de la violence qui venait d'être infligée, mais ses yeux se perdirent rapidement dans le silence imposant de la forêt. L'air semblait différent maintenant, lourd d'une énergie ancienne qui se dégageait des profondeurs. Ses lèvres s'ouvraient sans bruit, comme si un mot devait s'échapper, un mot qu'elle ne connaissait pas encore.
Elle sentit alors une pression dans sa poitrine, un frisson qui la parcourut comme une onde s'étendant de son cœur jusqu'à ses membres, une sensation étrange, presque douloureuse. La graine, cette chose minuscule, bouillonnait sous sa peau, un phénomène qui devenait chaque jour plus réel, plus puissant. Elle l'avait d'abord ignorée, pensant que c'était simplement la douleur de la perte qui la marquait. Mais aujourd'hui, après l'événement qui venait de se dérouler, elle comprenait que la graine ne se contentait pas de grandir ; elle influençait la terre elle-même. Elle avait réagi à l'attaque comme si elle n'était pas simplement une jeune fille, mais une force, un instrument de quelque chose de bien plus grand.
Elle se leva lentement, écoutant les bruits étouffés de la forêt, le bruissement des feuilles sous un vent doux. Il n'y avait plus de cri, plus de mouvement, seulement la quiétude de la nature qui revenait peu à peu, comme si ce massacre n'avait jamais eu lieu. Mais dans ses entrailles, Elara sentait qu'elle était loin d'être une spectatrice passive de ce qui se passait. Ses mains, désormais souillées de terre et de cendres, étaient plus que de simples instruments de vie humaine. Elles étaient en lien avec la vie même de la forêt, comme si chaque mot soufflé dans les racines, chaque frémissement de la brume était lié à elle.
La voix dans sa tête revint, douce, mais plus distincte, plus intime. Elle n'était plus seulement un murmure lointain. C'était comme un souffle qui s'immisçait dans ses pensées, un écho d'une ancienne sagesse.
"Il est trop tard pour fuir, Elara. Tu es ici pour un but, et ce but t'appelle, au plus profond de ton âme."
Elle s'arrêta, son souffle se bloquant brièvement dans sa gorge. Ce n'était pas la première fois qu'elle entendait cette voix. Mais aujourd'hui, c'était différent. Elle sentait les racines s'enrouler autour de son esprit, les feuilles chuchoter ses secrets, l'embrasser d'une chaleur humide, intime.
Le sol sous elle frissonna à nouveau, une vibration légère qui secoua ses jambes. Elle se tourna lentement, une ombre filant derrière elle. Là, un mouvement attira son attention. C'était un homme, ou plutôt un chasseur. Celui-là, elle le reconnaissait. Ricardo.
Il s'approcha, son regard perçant scrutant la jeune fille. Bien que son visage fût marqué par l'âge et les cicatrices, il y avait une lueur d'étonnement dans ses yeux, une étincelle de reconnaissance qu'Elara ne pouvait ignorer. Il se tenait à quelques mètres d'elle, ses mouvements mesurés, mais il n'approchait pas tout de suite, comme s'il avait compris quelque chose qu'elle-même n'avait pas encore saisi.
"Elara," dit-il, la voix grave, mais en même temps incertaine. "Tu... tu es vivante. Tu as survécu."
Ses paroles étaient simples, mais le ton était lourd de signification. Ce n'était pas la question d'un homme surpris, c'était celle d'un témoin d'un phénomène bien plus vaste qu'un simple massacre. Il avait vu la forêt réagir, il avait vu ce qu'elle pouvait faire, et il savait que cela avait un prix. Il savait qu'il n'y avait plus de retour possible pour elle.
Elara ne répondit pas immédiatement. Elle n'en avait pas besoin. Elle savait, au fond d'elle, qu'aucune parole n'était nécessaire entre eux. Lui aussi avait vu, lui aussi savait. La forêt, la graine, tout ce qu'elle portait en elle, tout cela ne pouvait être ignoré. Leur destin était désormais scellé.
Ricardo s'avança alors d'un pas, ses yeux fixant toujours la petite silhouette fragile devant lui. "Tu as un pouvoir," dit-il d'une voix plus douce cette fois, un mélange de curiosité et de crainte. "Mais c'est dangereux. Tu n'as pas idée de ce que cela implique."
Elara le fixa, ses lèvres tremblantes d'une émotion contenue. Elle n'avait pas encore tout compris, mais il y avait une chose qu'elle savait avec certitude. La forêt avait fait son choix. Elle avait décidé qu'Elara serait son instrument. Et même si la petite fille n'en comprenait pas tous les tenants et aboutissants, elle sentait l'appel de cette ancienne magie, une force qu'elle ne pourrait ignorer bien longtemps.
Ricardo semblait lire dans ses yeux, comme s'il devinait ses pensées. "Tu es... l'élue de la forêt," murmura-t-il, comme une révélation. "Et, tout comme elle, tu devras choisir... Qui vas-tu devenir, Elara ?"
Elle ne répondit pas. Elle se contenta de baisser les yeux, le poids de son destin pesant sur elle. La forêt attendait.