Lena courait sans savoir où ses jambes la portaient. Son souffle était court, haché, et son cœur cognait si fort contre sa poitrine qu'il lui semblait pouvoir l'entendre résonner dans toute la vallée. Ses pieds nus glissaient sur les racines, s'enfonçaient dans la terre froide et humide. Ses bras étaient couverts d'éraflures, ses vêtements en lambeaux, déchirés par les ronces autant que par les crocs de ceux qui la pourchassaient. Le sang s'écoulait de son flanc gauche, un filet chaud et poisseux qui s'accrochait à sa peau. Mais elle n'avait pas le temps de penser à la douleur. Elle ne pouvait pas s'arrêter.
Derrière elle, l'obscurité vibrait. Quelque chose la suivait. Quelque chose de rapide. De silencieux. De malveillant.
Elle aurait pu hurler. Elle aurait pu supplier. Mais elle savait que ça ne servirait à rien. Elle ne savait pas pourquoi on la poursuivait. Ni ce qu'ils voulaient. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle ne devait pas être là. Elle n'était pas à sa place. Pas dans cette forêt. Pas dans cette nuit. Pas dans cette réalité.
Chaque fois qu'elle jetait un regard derrière elle, elle croyait voir des yeux. Pas deux. Des dizaines. Des yeux rouges. Des yeux dorés. Des yeux qui brillaient d'une intelligence ancienne, prédatrice. Certains portaient la faim. D'autres... la peur. Mais le pire, c'était ceux qui portaient la reconnaissance.
Comme s'ils l'attendaient.
Comme s'ils la cherchaient depuis toujours.
Elle trébucha. Ses genoux frappèrent le sol dans un bruit mat, et pendant une seconde, tout s'arrêta. Le souffle. La douleur. Même la peur. Il n'y avait plus rien que le battement sourd de son cœur dans le silence, et cette sensation étrange qui grandissait en elle. Un picotement sous la peau. Une chaleur nouvelle dans sa poitrine. Quelque chose d'inconnu. De dangereux.
Elle se redressa lentement, les mains couvertes de terre et de sang. Ses yeux accrochèrent la lumière blafarde de la Lune Rouge, visible entre les cimes. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi terrifiant. Cette lune n'était pas un astre. C'était une blessure béante dans le ciel. Une gueule ouverte. Et dans sa lumière, quelque chose s'éveilla en elle.
Un hurlement brisa le silence.
Pas un cri humain.
Pas un appel animal.
Un hurlement ancien, brut, venu des entrailles d'un être qui n'était ni homme ni bête. Elle se retourna brusquement, le cœur au bord de l'explosion. Et c'est à cet instant qu'elle le vit.
Il était là.
Dressé entre les arbres. Immobile. Comme s'il l'attendait. Sa silhouette massive se détachait dans l'ombre, auréolée de cette lumière rouge qui semblait s'accrocher à lui. Il ne portait pas d'armes. Il n'en avait pas besoin. Tout en lui évoquait le danger. Le pouvoir. L'animalité. Des muscles noueux sous une peau tannée par les batailles, des yeux dorés qui luisaient comme deux foyers vivants, et un visage taillé dans le roc, fermé, impénétrable.
Il la regardait. Sans un mot. Sans un mouvement.
Elle voulut fuir à nouveau, mais son corps refusa. Paralysé. Comme si une force invisible la retenait. Ses jambes tremblaient, son souffle se fit rauque. Et lui, il s'approcha lentement, un pas après l'autre, comme on s'avance vers une vérité trop longtemps ignorée. Il ne montrait ni agressivité, ni pitié. Juste... une certitude.
Kael.
Elle ne connaissait pas son nom. Mais il vibra en elle comme un souvenir oublié. Et lui, en la voyant de plus près, compris. Le hurlement de son âme reprit, silencieux, profond. Chaque fibre de son être s'était tendue vers elle. Il le savait. Elle n'était pas humaine. Ou plus exactement... elle ne l'était plus.
Son odeur portait les relents du sang ancien. Celui de la lignée disparue. Un sang interdit.
Kael recula d'un pas, comme s'il luttait contre quelque chose en lui. Sa louve. Sa Louve. Celle que les anciens récits disaient perdue. Une malédiction vivante. Une promesse de ruine.
Et pourtant, elle était là.
Vivante. Blessée. Magnifique dans sa vulnérabilité.
Lena le fixait, le cœur battant. Elle ne comprenait rien. Et pourtant, quelque chose en elle... savait.
Des murmures naissaient dans les profondeurs de la forêt. Des présences s'approchaient. Des crocs se dévoilaient. D'autres loups. Pas les siens. Pas encore. Pas ceux de Kael. Mais des traqueurs venus des sous-bois, attirés par son sang.
Kael se plaça entre elle et l'ombre qui rampait. Son regard n'avait pas bougé. Toujours fixé sur elle. Comme s'il tentait de graver chaque détail de son visage dans sa mémoire.
Puis il parla.
Sa voix était rauque, grave, presque douloureuse. Une voix d'homme qu'on n'avait pas autorisé à ressentir depuis trop longtemps.
- Tu n'aurais pas dû venir.
Un frisson remonta le long de l'échine de Lena.
Mais il était déjà trop tard.
Les arbres tremblaient. Le sol vibrait.
Et la Lune Rouge, suspendue au-dessus d'eux, souriait dans son silence écarlate.
Kael n'eut besoin que d'un regard pour jauger l'ennemi. Trois loups approchaient. Pas des siens. Des errants, sans meute, sans codes, attirés par la Lune et le sang. Le genre de bêtes qui avaient troqué leur honneur contre l'instinct. Leurs silhouettes s'insinuaient entre les troncs, lentes, menaçantes, crocs découverts, bave aux lèvres. Ils flairaient Lena. Ils ne la voyaient pas encore, mais ils savaient. Son odeur, sa peur, sa chaleur... tout les attirait. Elle était comme un feu dans la nuit. Et eux, des charognards.
Kael se plaça devant elle, campé sur ses jambes, les bras le long du corps, les doigts crispés. Il ne s'était pas transformé. Il n'en avait pas besoin. Pas encore. Son aura seule suffisait à faire reculer les plus faibles. Mais ces trois-là n'étaient pas faibles. Ils étaient fous. Fous de faim. Fous de rage. Et peut-être, fous d'envie de défier un Alpha.
Lena ne bougeait pas. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais son corps réagissait sans elle. Une tension nouvelle parcourait ses muscles, une chaleur étrange s'éveillait dans sa poitrine, irradiant jusqu'à ses extrémités. Elle entendait mieux. Elle sentait mieux. Les battements de cœur. Les respirations. Le danger.
Un grognement fendit la nuit. Le plus grand des trois attaqua.
Kael fut plus rapide.
Son corps explosa en mouvement, précis, brutal, magnifique dans sa sauvagerie. Il attrapa le loup par la gorge, le souleva comme un fétu de paille, et le jeta contre un arbre. Un craquement sinistre retentit. L'autre ne se releva pas. Les deux restants hésitèrent. Leur instinct leur hurlait de fuir. Mais la Lune Rouge avait bousculé l'ordre des choses. Elle nourrissait les plus fous, poussait les plus téméraires à se croire invincibles.
Ils attaquèrent ensemble.
Kael laissa la bête en lui remonter. Pas complètement. Juste assez pour que ses yeux virent à l'or incandescent, pour que ses crocs percent ses gencives, pour que ses griffes noircissent l'air.
Le combat fut rapide. Inégal.
Des os brisés. Des cris étouffés. Du sang sur les feuilles mortes.
Et le silence, à nouveau.
Lena n'avait pas bougé. Pas reculé. Un autre que Kael aurait cru qu'elle était figée de peur. Mais non. Elle observait. Elle absorbait. Ses pupilles dilatées, son souffle régulier malgré la tension. Elle regardait Kael comme une louve en éveil, consciente de l'abîme... et attirée par lui.
Quand il revint vers elle, il avait du sang sur la mâchoire, sur les bras, sur la gorge. Mais son regard n'avait rien de sauvage. Il était calme. Étrangement calme.
- Tu viens d'où ? demanda-t-il.
Sa voix était basse, vibrante, presque douloureuse à entendre. Lena ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle ne savait pas quoi répondre. Elle ne savait même plus comment elle était arrivée ici. La dernière chose dont elle se souvenait clairement, c'était la lumière. Cette lumière étrange dans le ciel, cette fissure entre deux mondes. Et ensuite... la chute.
Elle baissa les yeux. Son corps tremblait. La chaleur en elle grandissait. Trop vite. Trop fort.
- Je... je crois que je suis en train de brûler, murmura-t-elle.
Kael s'agenouilla lentement, posa une main sur son front. Il sentit le frisson. La mutation. Ce n'était pas une fièvre. C'était l'Éveil.
Et il comprit qu'il n'avait plus le choix.
Il devait l'emmener à la Meute.
Mais il savait aussi que ce geste signerait le début de la guerre.
- On va partir d'ici, dit-il doucement. Je vais te protéger.
Elle leva les yeux vers lui. Il y vit la douleur. L'incompréhension. Et ce feu qui dévorait peu à peu l'humaine en elle.
Mais il y vit aussi autre chose. Une puissance ancienne. Un appel qui venait de plus loin que les origines.
Il y vit elle.
Et au loin, dans les montagnes, une vieille sorcière se réveilla en sursaut. Ses yeux aveugles rivés sur la lune. Ses doigts parcourant les pages d'un grimoire interdit.
- Elle est là... souffla-t-elle. La Louve d'argent.
Le Conseil le sentirait bientôt.
Et le sang recommencerait à couler.