Chapitre 4 Élémentaires

"Blanc comme la neige, blanc comme les nuages, blanc comme la Lumière. "

***

Je survolais la forêt depuis déjà dix minutes, restant invisible aux yeux du monde et mon frère restant invisible aux miens. Mon inquiétude ne cessait de croître et le tremblement de mes mains avec. Mes paumes étaient moites et glissantes, je devais fortement m'accrocher à Beor pour ne pas tomber. Très certainement pour la dixième fois, je l'interrogeais:

Est-ce que tu vois quelque chose ?

Il secoua la tête pour marquer son agacement.

Arrête de t'inquiéter, il est loin d'être l'enfant que tu penses qu'il est.

Je frappais du poing sur son dos écailleux.

Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! Avez-vous seulement conscience du danger de la situation dans laquelle il se trouve ? Il pourrait être mort à l'heure qu'il est !

Ce n'est pas ce que j'ai voulu...

Inutile de discuter ! Le plus important c'est de le retrouver avant que le soleil ne se couche totalement ! Restons vigilant.

Il ne chercha pas à répondre, ayant très certainement remarqué la colère que Sean avait su créer.

Sean, cet imbécile.

Il est mon meilleur ami depuis déjà dix ans. Nous nous sommes rencontrés durant le premier cours de notre formation de dragonnier. Il avait été terrifié par Sally. Il n'osait pas bouger, totalement terrifié. Il ne voulait pas s'approcher de cette "bête pleine de dents". J'avais ris ce jour là. Ris de sa couardise et de son manque de confiance en lui. Aujourd'hui, l'idée de se séparer de Sally ne lui viendrait pas à l'esprit. En revanche, il est toujours aussi peureux. À se demander comment nous avons pu construire une amitié aussi solide malgré nos différences caractériels.

En soufflant, je penchais ma tête dans le vide, toujours à la recherche de mon cadet. En y réfléchissant, c'était une idée stupide. Un adolescent de quinze ans doublé d'un chasseur aguerri ne pouvait pas laisser de trace visible d'une hauteur comme la mienne. En revanche, une énorme bête de quinze mètres de longs, elle, était difficilement immanquable.

Pour réduire les chance de louper la dragonne, j'ordonnais à Beor de se rapprocher du sol. À une altitude plus réduite, la visibilité est meilleur mais c'est surtout grâce à la chance que nous avons réussi à apercevoir Sally. Quelques mètres de plus et nous l'aurions manqué.

Allongée dans les hautes herbes, la magnifique bête n'était visible que du ciel. Sans attendre davantage de direction, Beor commença son atterrissage dans la clairière. Les feuilles se soulevèrent sous la puissance de ses battement d'ailes et les branches craquèrent sous son poids.

D'un mouvement souple et agile, je mis pieds à terre. Le grondement de la dragonne de Sean retentit fortement, cherchant à faire fuir l'agresseur. Son bruit cessa lorsque Beor redevint visible. Je m'avançais calmement vers la bête, posant une main apaisante sur son front.

-Où est Kyle ? Lui demandais-je.

Elle regarda Beor.

Il est impossible pour un dragonnier d'entendre les pensées d'un dragon qui n'est pas le sien.

Elle dit qu'il est partit il y a moins d'un quart d'heure en direction du Roc.

Plus que mécontente, je frappais du pieds une botte de terre près de moi. Au delà de l'immense rocher qu'est le Roc se trouve le village le plus proche de la Citadelle. Nous ne savons pas réellement s'ils sont au courant de notre existence mais dans tous les cas nous essayons de nous faire discret afin de ne pas créer de problème. Durant une demi-seconde je viens à penser qu'il est peut-être préférable pour Kyle que ce soit les Élémentaires qui le trouvent. Je serais beaucoup moins tolérante qu'eux.

-Rentre à la Citadelle, ordonnais-je à Sally, Sean doit être fou d'inquiétude.

Elle hocha vaguement la tête.

-Toi, dis-je à Beor, tu restes bien sagement ici et tu attends calmement mon retour.

Il grogna, mécontent du ton que j'employais avec lui.

Je ne vais pas rester là alors que tu vas droit dans la gueule du loup.

-Tu es impuissant dans la forêt et il est quasiment impossible pour toi de te déplacer à cause des branches. Crois-moi tu seras beaucoup mieux ici.

Il voulut dire quelque chose mais je m'éloignais déjà, lui tournant le dos.

-Et puis moi non plus je ne suis plus une enfant, remarquais-je en reprenant ses mots.

Je me mis alors à courir tandis que derrière moi résonnait les bruits des battement d'ailes de Sally. Avançant plus profondément dans la forêt, je scrutais le sol à la recherche d'éventuelle trace de mon frère, seulement il était doué. Pourquoi, diable, l'avais-aussi bien entrainé ?

J'écartais les branches devant moi, attentive au moindre de bruit et veillant moi-même à ne pas en faire. Après finalement de longues minutes, j'aperçus enfin une vulgaire empreinte de pas. Il était possible que ce soit la sienne, comme celle d'une autre personne passée par là récemment. N'ayant aucun autre indice, je m'élançais dans cette direction.

Vingts minutes de course intensive plus tard, je le débusquais enfin. Tapit derrière un buisson, il regardait attentivement la biche devant lui. La corde de son arc était aussi bandée que ses muscles, il attendait patiemment le moment opportun pour tirer. J'aurais pu bondir, faire fuir se proie et le ramener de force à la maison, mais je savais la vie à la Citadelle dure, surtout pour une personne qui n'est pas dragonnier. Enfermé tous les jours de l'année et condamné à voir son aîné bâtir des plans pour sauver son peuple tandis que nous sommes incapable d'agir, je peux comprendre à quel point c'est compliqué.

Je laissais donc mon frère prendre son temps malgré le danger constant autour de nous. Après de longues secondes, je vis Kyle, prêt à tirer. Seulement, une chose qu'il n'avait très certainement pas prévue se déroula.

Un rugissement retentit au loin. Il ne me fallut pas plus de quelques secondes pour comprendre qu'il ne provenait pas d'un des dragons de la Citadelle. Sous le coup de la surprise, mon frère lâcha la corde, faisant partir la flèche qui se logea fortement dans un arbre tandis que sa proie détalait, certainement effrayé par le cri.

Sans plus attendre, je me redressais et m'avançais vers mon frère. Attrapant fortement son bras, je l'élançais à ma suite dans une course effrénée vers Beor. Kyle me regarda avec étonnement mais ne s'arrêta pas pour autant.

-Ana ! Qu'est-ce que tu fais là ! Demanda-t-il entre deux respirations.

-Je viens sauver ta peau d'inconscient ! Lui répondis-je en écartant une branche de notre passage.

-Je n'y crois pas ! Tu disais avoir confiance en moi !

Je me stoppais brutalement, incapable de contrôler ma colère plus longtemps.

-J'ai confiance en toi ! Hurlais-je. Pourquoi vous vous acharnez tous à me dire le contraire ?

Étonné par ma soudaine colère, il ne répondit pas.

-Je n'ai tout simplement pas envie de te perdre ! Des Élémentaires traînent dans le coin ! Tu veux te faire capturer ? Tu veux finir comme notre père ?

Trop choqué pour répondre, il hocha négativement la tête.

-Donc maintenant tu vas me suivre et faire absolument tout ce que je te dis, clair ?

Une lueur de tristesse passa dans son regard de jais avant qu'il ne de réponde dans un murmure:

-Limpide.

Je me radoucissais immédiatement en voyant son regard abattu. Kyle était peut être un homme mais il n'en restait pas moins mon petit frère.

-Bien, maintenant il faut se dépêcher le rugissement que nous avons entendu n'était pas celui d'un des dragons de la Citadelle.

Il hocha lentement la tête, toujours secoué. Je lui pris la main avec une léger sourire et me remis à courir en direction de la clairière. Lorsqu'elle fut enfin visible, je voulus accélérer mais me rendis vite compte que c'était une erreur. Avec rapidité, je tordais le poignet de mon frère afin de l'obliger à me suivre derrière un buisson. Il voulut parler mais je posais délicatement une phalange sur ses lèvres, l'intimant au silence. Il fronça les sourcils pour me questionner. De mon pouce, je lui désignai l'étendu d'herbe où un dragon aussi rouge que les flammes de l'Enfers attendait. Le Feu. Une lueur de terreur passa dans son regard. D'une pression de la main, je le réconfortais. Nous n'étions pas seul, Beor était également dans les hautes herbes, totalement invisible.

Ma bête était plus imposante et certainement plus puissante, si le conflit était nécessaire alors nous nous battrons et nous vaincrons.

C'est ce que je pensais avant de voir un autre dragon se poser. Il n'était pas seul. Je crispais pas ma mâchoire sous l'effet de la colère. Impossible de faire quoi que ce soit avec deux dragons. Le jaune vif de ses écailles me força à plisser les yeux. L'Electricité. J'essayais de me persuader que la situation n'était pas totalement désespérée, que nous avions encore une chance de nous en sortir, mais quand un troisième animal arriva, je sus que la situation nous échappait complètement.

Un élan de panique me submergea quand je pus enfin voir la couleur de la bête: blanc comme la neige, blanc comme les nuages, blanc comme la Lumière.

            
            

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