À côté de moi, Eliot est silencieux.
Mon meilleur ami.
Mon bras droit.
Celui qui connaît chacun de mes plans... même les plus fous.
Je sens son regard posé sur moi, comme s'il essayait encore de comprendre pourquoi j'ai décidé de faire tout ça.
Derrière nous, mes parents sont installés, inhabituellement silencieux.
Eux aussi jouent le jeu.
Eux aussi ont abandonné, pour aujourd'hui, leur statut.
Leurs vêtements sont simples. Trop simples.
Ma mère porte une robe modeste, presque effacée. Mon père... un pantalon usé et une chemise sans aucune élégance.
Si quelqu'un nous voyait maintenant...
Il ne verrait qu'une famille ordinaire.
Peut-être même pauvre.
Un léger sourire étire mes lèvres.
Et moi ?
Moi, un multimilliardaire...
Je ressemble à un gardien fatigué.
Un homme sans importance.
Un homme qu'on ne regarde même pas.
Et pourtant...
Je me sens étrangement à l'aise.
Comme si, pour la première fois depuis longtemps... je respirais différemment.
- Lucas... murmure ma mère derrière moi.
Je tourne légèrement la tête vers sa voix.
- Oui, maman ?
Sa voix tremble légèrement.
- Combien de temps allons-nous continuer ce... jeu ?
Je laisse un silence s'installer.
Ce n'est pas un jeu.
Pas pour moi.
- Ne t'inquiète pas, maman... dis-je calmement. C'est moi qui vais vivre cette vie. Pas vous.
Je resserre légèrement ma prise sur mon bâton.
- Vous... vous n'aurez qu'à jouer le rôle quand ce sera nécessaire.
Elle soupire doucement.
Je peux sentir son inquiétude.
Son malaise.
Mais elle ne comprend pas.
Pas encore.
Mon père, lui, ne dit rien.
Comme toujours.
Silencieux.
Observateur.
Froid.
Je lui ressemble beaucoup.
Et je le sais.
C'est un homme discret... puissant... mais invisible aux yeux du monde.
Peu de gens savent vraiment qui il est.
Et moi... j'ai appris de lui.
À rester dans l'ombre.
À observer.
À comprendre avant d'agir.
Le taxi ralentit.
Puis s'arrête.
- Nous sommes arrivés, annonce le chauffeur.
Le moteur s'éteint.
Le silence retombe.
C'est le moment.
Je prends une légère inspiration.
- Allons-y.
Eliot sort en premier, puis m'aide à descendre.
Je joue mon rôle immédiatement.
Mes gestes sont mesurés.
Précis.
Lents.
Je tape légèrement le sol avec mon bâton, comme un véritable aveugle.
Chaque pas est calculé.
Chaque mouvement... maîtrisé.
Ma mère paie le chauffeur pendant qu'Eliot guide mes pas.
- Attention... il y a une marche, murmure-t-il.
Je hoche légèrement la tête.
Nous avançons.
Je sens le gravier sous mes pieds.
Puis une surface plus lisse.
Nous sommes devant la villa.
Je n'ai pas besoin de voir pour le savoir.
Je le ressens.
Le luxe.
L'espace.
L'air même semble différent.
Ma mère s'avance et sonne.
Quelques secondes passent.
Puis la porte s'ouvre.
Une voix féminine.
- Oui ?
Ma mère prend la parole, douce, posée.
- Nous sommes ici pour mademoiselle Sophia.
Un léger silence.
Puis la servante répond :
- Entrez.
Nous pénétrons dans la maison.
L'odeur.
Le silence.
Les pas résonnent légèrement.
Tout indique un lieu riche.
Très riche.
Eliot me guide jusqu'au salon.
Et là...
Même sans voir, je sens leur présence.
Plusieurs personnes.
Assises.
Qui nous observent.
Qui nous jugent déjà.
Un léger sourire invisible apparaît sur mes lèvres.
Que les bonnes choses commencent...
---
## Point de vue de Sophie
Je suis assise au salon.
Droite.
Impeccable.
Parfaite.
Ma robe épouse parfaitement mes formes, audacieuse juste ce qu'il faut. Élégante... mais provocante.
Irrésistible.
Je sais exactement l'effet que je fais.
Et aujourd'hui... je veux être inoubliable.
Je croise les jambes lentement, essayant de calmer l'impatience qui me gagne.
Je jette un regard à l'horloge.
Encore.
Et encore.
- Il devrait déjà être là... murmuré-je.
Ma mère me regarde, assise à côté de moi.
- Calme-toi, Sophia. Il viendra.
Mon père, lui, est un peu plus loin, occupé au téléphone.
Je soupire légèrement.
Depuis que Lucas et moi avons commencé à échanger sur les réseaux...
Je n'ai pensé qu'à ce moment.
Le voir.
Enfin.
En vrai.
Mon cœur accélère rien qu'à cette idée.
Mon jackpot.
Oui.
Mon jackpot.
Je suis sur le point de prendre mon téléphone pour lui écrire...
Quand la servante apparaît.
- Mademoiselle... les invités sont arrivés.
Mon cœur s'emballe immédiatement.
Je me lève d'un bond.
- Enfin...
Je passe rapidement une main sur ma robe.
Parfaite.
Je souris.
- Allons-y.
Je me dirige vers le grand salon, suivie de mes parents.
Chaque pas est calculé.
Assuré.
Je suis prête.
Plus que prête.
Mais...
Dès que j'entre...
Je me fige.
Mon sourire disparaît.
Mon regard se pose sur...
Eux.
Quatre personnes.
Mal habillées.
Simples.
Trop simples.
Je les observe de haut en bas.
Mon expression change.
Du choc...
Au mépris.
- C'est quoi ça... ?
Ma voix est froide.
Tranchante.
Je m'avance légèrement.
- Qui êtes-vous ?
Silence.
Je les dévisage.
Encore.
Puis mon regard devient dur.
- Et surtout... qu'est-ce que vous faites dans ma maison ?
Ma mère se lève doucement.
Elle aussi semble confuse.
- Sophia... ce sont peut-être...
Elle hésite.
- La famille de Lucas ?
Et là...
Je ris.
Un rire froid.
Méchamment amusé.
- Eux ?
Je secoue la tête.
- Non, maman.
Je les pointe légèrement du regard.
- Lucas Silva est un multimilliardaire.
Ma voix devient plus dure.
- Il n'est certainement pas comme ces... mendiants.
Le mot claque dans l'air.
Je les regarde avec dédain.
Un mélange de colère et de dégoût monte en moi.
- Vous vous êtes trompés d'adresse.
Je fais un geste vers la porte.
- Sortez.
Mon cœur bat vite.
Mais pas de stress.
De colère.
- Sérieusement... qui laisse entrer ce genre de personnes ici ?
Je me tourne vers la servante, furieuse.
Je suis à deux doigts de les faire expulser...
Quand une voix grave résonne.
Calme.
Maîtrisée.
- C'est moi.
Je me fige.
Mon cœur s'arrête.
- Lucas Silva.
Le silence devient lourd.
Je tourne lentement la tête vers lui.
Vers cet homme...
Avec son bâton.
Ses lunettes.
Ses vêtements simples.
Mon souffle se coupe.
- Mon... homme.
Mes yeux s'ouvrent lentement.
Très lentement.
L'incompréhension m'envahit.
Non.
C'est impossible.
Impossible.
Je recule d'un pas.
Mon regard se fixe sur lui.
Encore.
Et encore.
Cherchant une erreur.
Une blague.
Quelque chose.
Mais rien.
Rien ne change.
- Non...
Ma voix est presque inaudible.
- Ce n'est pas possible...
Mon cœur bat violemment dans ma poitrine.
Tout ce que je pensais...
Tout ce que j'imaginais...
Tout s'effondre.
Et je reste là...
Figée.
Complètement abasourdie.