Victor, de son côté, quittait toujours l'appartement à sept heures trente. Les locaux de son entreprise ne se trouvaient qu'à quinze ou vingt minutes de route, selon l'état de la circulation.
Il n'était pourtant nullement pressé : les portes de la société n'ouvraient qu'à huit heures trente. Mais Victor avait pour habitude d'être le premier arrivé, et le premier à se mettre à l'ouvrage. Cette avance quotidienne faisait partie intégrante de sa discipline.
C'est pour cette raison qu'avant même sept heures, elle devait veiller à ce que son petit-déjeuner soit prêt. Et justement, à l'instant où l'horloge atteignit l'heure dite, elle entendit la porte de sa chambre s'ouvrir puis se refermer, suivie du bruit feutré de ses pas descendant l'escalier.
« Bonjour. »
Vêtu d'un costume gris impeccablement taillé et de chaussures noires parfaitement cirées, Victor la salua d'un ton détaché.
Sans se retourner, Harper lui répondit avec entrain tout en terminant de mélanger la laitue, les tomates et le concombre dans un saladier. Elle aimait assaisonner sa salade d'un mélange inattendu de cidre de pomme et de mayonnaise, une combinaison que Victor semblait apprécier lui aussi.
« Salut, bonjour ! »
Victor prit place devant son assiette, sortit son téléphone et se mit à taper sur l'écran. Une minute plus tard, il le reposa et saisit sa fourchette.
« J'ai transféré ton argent de poche pour ce mois-ci, ainsi que le budget pour la nourriture », déclara-t-il simplement.
Elle voulut lui répondre, mais déjà il avait commencé à manger. Les mots moururent sur ses lèvres et elle préféra se taire.
Elle brûlait pourtant de lui dire qu'elle n'avait presque pas touché à la somme versée le mois précédent. Quant au budget alimentaire, celui-ci pourrait aisément couvrir six mois de dépenses : ils n'étaient que deux à partager les repas, et Victor venait rarement au penthouse.
La plupart du temps, il n'y passait que les week-ends, à moins d'être retenu par des heures supplémentaires. Le reste de la semaine, elle demeurait seule dans cet immense appartement qu'elle chérissait malgré tout.
Ces derniers temps, toutefois, sa présence s'était faite plus régulière.
Après tout, c'était chez lui. Le penthouse appartenait au groupe Sterling. Il ne faisait que rentrer dans sa propre demeure.
Harper secoua légèrement la tête et se concentra sur le café. Elle servit d'abord Victor, puis se versa une tasse. Elle déposa la cafetière, lui apporta un verre d'eau, et, une fois qu'il fut installé, s'assit en face de lui pour commencer à manger.
Lorsque Victor était là, la scène se répétait invariablement. Après avoir terminé, il prenait sa tasse et se dirigeait vers le canapé, où il s'installait une dizaine de minutes pour savourer son café en parcourant les actualités sur son téléphone.
De son côté, dès qu'elle eut fini, elle débarrassa tranquillement la table et fit la vaisselle.
« Je m'en vais », annonça-t-il en se levant du canapé, attrapant son manteau avant d'y glisser les bras.
« D'accord. Bonne journée. »
Dès que la porte se referma derrière lui, Harper laissa échapper un profond soupir. Elle n'éprouvait plus la moindre envie de circuler dans la maison lorsqu'il était présent.
Il fallait reconnaître que leur arrangement avait quelque chose d'étrange. Elle aurait presque préféré être majordome plutôt que maîtresse. Lorsqu'il venait, elle cuisinait pour lui, s'occupait de son linge et se tenait prête à répondre à ses demandes.
Le plus ironique restait qu'ils occupaient des chambres séparées et ne partageaient jamais le même lit. Ceux, peu nombreux, qui savaient qu'elle était la maîtresse de Victor imaginaient sans doute une intimité passionnée entre eux.
Leur opinion lui importait peu. L'absence totale de contact physique lui convenait parfaitement.
Non, il n'y avait aucun problème de ce côté-là. Elle l'avait elle-même assuré : Victor était hétérosexuel à cent pour cent, doté d'un physique capable de faire chavirer n'importe quelle femme.
Mais son objectif n'avait jamais été de rêver à lui ni de se considérer chanceuse d'avoir attiré son attention et accepté de devenir sa maîtresse contractuelle. Elle seule connaissait la véritable raison qui l'avait poussée à signer cet accord.
Les jours s'écoulèrent, et lorsque le week-end arriva, Victor demeura au penthouse afin d'achever un dossier urgent. Harper supposa qu'un contretemps était survenu au sein de l'entreprise, ce qui expliquait sa présence inhabituelle.
Le samedi, il resta enfermé toute la journée dans son bureau. Elle lui apporta son déjeuner, puis sortit faire quelques courses pour la cuisine.
« Je vais au supermarché », annonça-t-elle afin qu'il ne s'inquiète pas de son absence.
Sans lever les yeux de son travail, il répondit simplement : « D'accord. »
Quelle singulière journée pour tomber sur la mère de Victor. À peine entrée dans le centre commercial et après quelques pas seulement, Harper se retrouva face à Hilary Sterling.
L'assistante d'Hilary s'approcha d'elle pour lui transmettre le message de sa patronne : Madame Hilary Sterling souhaitait l'inviter à prendre un café.
Harper comprit aussitôt que cette invitation impromptue n'avait rien d'anodin.
Installées face à face dans le salon privé d'un grand café réputé, Hilary dégustait son thé avec une élégance mesurée, tandis que Harper demeurait assise devant son thé au lait, presque immobile.
Après un moment de silence, Hilary reposa délicatement sa tasse et plongea son regard dans celui de la jeune femme en face d'elle. Elle l'observa avec attention et dut reconnaître qu'elle possédait une beauté saisissante. Mais les apparences pouvaient se révéler trompeuses, songea-t-elle intérieurement.