Je n'eus pas le temps de contempler son gigantesque visage, étant donné que les bras de Morphée me rappelèrent immédiatement. Lorsque je m'en extirpai, Jack avait disparu. Je réalisai que j'étais sur un lit aussi grand que la cuisinette de ma résidence étudiante aux draps un peu rugueux. J'étais dans une grande pièce appartenant sûrement à une grande maison de campagne, aux poutres de bois anciennes et aux pierres tout aussi vieilles. Il y avait une grande fenêtre donnant vue sur une forêt. Au moins, même si c'était un lieu inconnu, ça ne ressemblait pas à une geôle et ça sentait le propre. Et le chien.
Le chien, il y en avait un. A ma grande surprise, je retrouvai le chiot de la bibliothèque qui somnolait au bout de ce lit immense. Il était vraiment minuscule, surtout à côté de ces meubles trop grands pour moi comme pour lui. Lorsqu'il m'aperçut, ses petits yeux noirs s'ouvrirent brusquement et il jappa joyeusement.
Mais je n'avais pas le temps de m'émerveiller sur le fait que ce chiot soit adorable. Je devais réaliser où j'étais, et sortir d'ici.
Je me levai difficilement, tentant de me diriger vers la porte, la seule issue de cette pièce, quand le chiot se mit à grogner bruyamment. « Quoi ? lui demandai-je. Il y a quelque chose de dangereux derrière cette porte ? »
L'animal se précipita à mes pieds. Je ne pouvais plus passer la porte sans lui marcher dessus. J'aurais pu le faire, en réalité, mais le chiot me lançait un regard triste qui me fendait le cœur. Il n'y avait pas à dire, je ne pouvais pas blesser une bête pareille. Je me baissai vers lui pour me soulever. « Allez, je dois partir maintenant. Fini de jouer. » Le chiot couina d'une manière qui me fit fondre, et je souris. « Ne fais pas cette tête, tu trouveras quelqu'un d'autre pour jouer avec toi. ». Le canin n'eût pour réponse qu'un aboiement qui était moins aigu que le précédent. Lui qui avait un jappement léger et attendrissant, on aurait maintenant dit une voix d'homme. Il hurla à la mort, en un son qui me fit lâcher l'animal brusquement, et alors que je me recroquevillai pour épargner mes tympans, j'entendis un craquement.
En à peine quelques secondes, c'était Jack Sanders qui me tenait de la façon dont j'avais tenu le chiot. Il eût un léger sourire. « Mon âme-sœur est encore plus frêle que je me l'imaginais.
-Hein ?! »
De toute ma vie, la seule fois où j'avais connu une situation aussi absurde était quand j'avais surpris mon père et ma mère, normalement si calmes, en plein jeu de rôle impliquant une serveuse et un client, dans ma cuisine avec à peine quelques vêtements sur le dos, en revenant de chez ma grand-mère. L'Alpha si muet du bahut, qui ne parlait à personne à part sa cour lupine, me tenait comme un animal fragile à bout de bras, chose qu'il était il y a à peine cinq minutes. La porte devant laquelle nous nous tenions s'ouvrit brusquement, l'assommant à moitié et me faisant retomber sur le sol.
« Jack ! Elle est réveillée ? demanda la louve qui m'avait kidnappée.
-Vous ! m'exclamai-je, prête à l'abreuver d'insultes. Vous allez me laisser partir !
-Du calme, ma grande, on va d'abord calmer cet hématome, et ensuite on en discutera. » me rétorqua immédiatement la louve.
Elle me transporta d'une manière aussi aisée que Jack sur le lit, tandis que ce dernier frottait sa tête qui avait été violemment percutée par la porte. Une petite fille d'environ dix ans entra dans la chambre, des poches de glaces dans les mains. Elle en jeta une négligemment à Jack mais en tendit une à la louve qui m'appliqua gentiment sur le front de quoi apaiser ma douleur. « C'est comme ça que tu traites ton nouvel Alpha ? protesta Jack dans un coin de la pièce.
-Si tu étais crédible et courageux comme l'étais Papa de son temps, on n'aurait pas eu à kidnapper ta Luna, lui répondit placidement la petite fille.
-Tu te sens mieux ? » me demanda la louve.
Je ne répondis pas, trop paniquée et trop concentrée sur toutes ces informations à digérer en même temps. « Hé ho ! s'énerva la petite fille, visiblement peu patiente. On t'a posé une question !
-Je t'interdis de brutaliser ma Luna ! tonna Jack dans toute sa hauteur.
-Ta quoi ? m'écriai-je à mon tour.
-Sinon quoi ? questionna ironiquement la petite.
-Assez ! interrompit alors la louve. Arrêtez de vous comporter comme des enfants. Surtout toi, Jack. »
Ce dernier grogna mais aucune de ses deux comparses ne parurent impressionnées. La louve l'ignora même royalement pour se tourner vers moi. « Je m'appelle Gladys. Je suis une louve de la Meute des Sang-Noir, mais tu le sais déjà. Je suis désolée de t'avoir enlevée de cette façon, mais c'était le seul moyen que tu rencontres Jack sans que tous ces vieux loups blasés ne jasent. Si on t'avait faite rentrer dans le quartier des Sang-Noir de manière peu discrète, ça t'aurait causé des problèmes, comme à nous d'ailleurs.
-Tu devrais mieux contrôler tes poings ! gronda Jack.
-Cet adorable toutou blanc que tu as vu tout à l'heure... c'est ce géant, dans le coin, indiqua Gladys avec un air ironique. C'est aussi notre nouvel Alpha, et nous lui devons tous le respect. C'est également mon grand frère d'un an. »
Jack redressa le menton, très fier. Je peinais à croire que ce monstre d'inexpressivité était dominé par deux donzelles au fort caractère. « Enfin, le respect, c'est une question de point de vue, railla la plus petite.
-Elle, c'est Mary. C'est la petite dernière de notre fratrie. » présenta Gladys.
Cette petite introduction était fort agréable, mais pendant cette petite altercation familiale, je ne songeai qu'à une chose, me tirer d'ici. Je tentai de me lever une nouvelle fois mais ma tête me lançait toujours, me forçant à me rasseoir. « Je refuse d'être maquée à un loup à dix-huit ans, murmurai-je. Je veux continuer à vivre tranquille !
-Ah non ! Tu es mon âme-sœur, tu m'appar-... commença Jack, l'air énervé.
-Tout ce que tu voudras, mais notre Meute a absolument besoin d'une Luna ! » s'empressa de le couper Gladys en me tapotant la main.
Je ne comprenais plus rien. Je n'étais que peu spécialiste en folklore lycanthrope mais il me semblait qu'une Luna était la partenaire d'un Alpha. Surtout, elle était de manière générale son âme-sœur. J'avais déjà du mal à croire que j'étais l'âme-sœur de ce loup se rapprochant plus du roquet que de la bête sauvage. Devant mon regard perdu, Mary m'expliqua : « On a besoin d'une Luna pour montrer que notre Meute est encore puissante avec à sa tête un leader bien appuyé.
-En somme, nous avons besoin d'une First Lady pour montrer que notre Meute ne part pas à vau-l'eau, précisa Gladys. Tu comprendras bien que nous n'avons pas choisi de nous retrouver avec un minuscule Alpha à notre tête, mais l'hérédité fait mal les choses. Tu n'as pas exactement le profil de notre Meute, avec ta petite taille et ton air renfermé mais...
-Qui est-ce que tu traites de petite avec un air renfermé ? protestai-je.
-Qui est un minuscule Alpha ? » renchérit Jack.
Mary et Gladys soupirèrent en même temps. « Notre Meute est menacée de disparition, lâcha Gladys d'un ton excédé. Est-ce qu'on pourrait cesser ces enfantillages cinq minutes et discuter comme des adultes ?
-Menacée de disparition ? » dis-je, surprise et légèrement apeurée.
Les Sang-Noir étaient menaçants, certes, mais si Woodbury tenait le coup face à la chute de l'industrie de la région et demeurait un lieu attractif, c'était grâce à eux. Cette Meute permettait à cette région de tenir le coup depuis longtemps. Si elle disparaissait, c'était toute la région qui tombait avec elle, à commencer par les industries vieillissantes... comme celle où s'esquintaient mes parents, à deux heures de route d'ici, pour que je puisse étudier à Woodbury. « Si notre Alpha n'est pas crédible, poursuivit Gladys, je ne donne pas deux semaines à notre Meute avant qu'elle ne se fasse attaquer par des communautés rivales. Ils nous réduiront tous en esclavage. »
La révélation de la louve plomba l'ambiance, à commencer par le visage de Jack qui semblait recouvert d'une chape de plomb. « Pour l'instant, je dois juste... jouer le rôle de votre Luna ? Je peux continuer à étudier et vivre une vie... normale ? hésitai-je.
-Hors de quest... attaqua Jack du coin de la pièce.
-Tout ce que tu voudras ! » me répondirent ses deux sœurs.
Si j'avais su dans quoi je m'étais fourrée par compassion, j'y aurais réfléchi à deux fois. On refuse peu de choses à la Meute des Sang-Noir.