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ÉPOUSE-MOI, SAIGNE POUR MOI
img img ÉPOUSE-MOI, SAIGNE POUR MOI img Chapitre 4 LE DESTIN
4 Chapitres
Chapitre 6 LE RESTAURANT img
Chapitre 7 ANOMALIES img
Chapitre 8 LES VOILES img
Chapitre 9 L'ÉLOIGNEMENT img
Chapitre 10 LE TROUBLE img
Chapitre 11 LE PREMIER BAISER img
Chapitre 12 CE QU'IL NE DIT PAS img
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Chapitre 4 LE DESTIN

(Point de vue d'Imelda)

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Deux semaines. Il s'était écoulé deux semaines depuis la librairie.

Imelda avait compté les jours sans se l'avouer. Quatorze matins au Café des Lilas, quatorze lattes noisette, quatorze fois où ses yeux avaient balayé la salle en entrant, cherchant une silhouette en manteau noir qui n'était jamais là. Chloé avait remarqué son trouble sans en identifier la cause.

« T'es ailleurs, Mel. »

Imelda avait haussé les épaules, prétexté la fatigue, changé de sujet. Elle n'allait pas parler d'un inconnu croisé deux fois. D'un homme qui ne lui avait même pas demandé son numéro.

Ce soir-là, elle était au Musée d'Art Moderne.

Pas par choix. Sa collègue du service éditorial, Marianne, l'avait traînée à un vernissage. « Ça te fera du bien de voir du monde, » avait-elle dit. « Tu vis comme une nonne. » Imelda avait cédé, enfilé une robe noire toute simple qu'elle portait depuis trois ans, passé un coup de mascara, et suivi Marianne dans la foule bruyante et parfumée du MOMA.

La galerie était vaste, blanche, inondée de lumière. Des cimaises immaculées présentaient des toiles abstraites – grands aplats de couleur, lignes brisées, formes qui ne représentaient rien et tout à la fois. Les invités déambulaient, coupes de champagne à la main, rires trop forts, regards qui glissaient sur les œuvres sans vraiment les voir. Imelda se sentait déplacée, anonyme dans sa robe noire, les cheveux relevés en un chignon approximatif d'où s'échappaient des mèches folles.

Elle s'était réfugiée devant un tableau, à l'écart du flux principal. Une toile immense, presque trois mètres de large, entièrement recouverte d'un bleu profond qui tirait sur le gris. La couleur exacte de l'océan en hiver.

La couleur de ses yeux.

Elle chassa cette pensée, agacée contre elle-même.

« Vous aussi, vous fuyez la foule ? »

La voix venait de sa gauche. Grave, posée, avec cette texture de velours qui hantait sa mémoire depuis deux semaines.

Imelda tourna la tête, le cœur brutalement projeté contre ses côtes.

Jordan Taylor se tenait à un mètre d'elle, une coupe de champagne à la main. Il portait un costume bleu nuit cette fois, une chemise blanche sans cravate, le col ouvert juste assez pour laisser deviner la base de sa gorge. Ses cheveux châtain foncé étaient coiffés en arrière, une mèche rebelle retombant légèrement sur son front. Ses yeux gris-bleu la regardaient avec une intensité tranquille, et au coin de ses lèvres flottait l'ombre d'un sourire.

« Jordan, » souffla-t-elle.

« Imelda. » Il inclina légèrement la tête. « Le hasard semble décidément avoir un faible pour nous. »

Elle resta muette quelques secondes. Son cerveau refusait de produire une phrase cohérente. Elle le regardait, debout dans son costume parfait, au milieu de ce musée où elle n'aurait jamais dû être, devant ce tableau qui avait exactement la couleur de ses yeux.

« Qu'est-ce que vous faites ici ? » finit-elle par demander.

« Un ami artiste expose. » Il désigna vaguement une autre salle. « Je suis venu par politesse. Je repars par ennui. »

Il fit une pause, ses yeux ne quittant pas les siens.

« Et vous ?

- Une collègue m'a traînée ici. Je... je ne suis pas très vernissage.

- Moi non plus. »

Il regarda le tableau bleu devant eux. Le silence s'installa, confortable. Ils étaient côte à côte, face à cette immensité marine figée sur la toile.

« C'est beau, » dit-elle doucement.

« Oui. » Mais il ne regardait pas le tableau. Il regardait son reflet dans la vitre de protection, ou peut-être autre chose. « C'est beau. »

Il se tourna vers elle.

« Vous voulez vous échapper ? »

La question était simple, directe, sans sous-entendu. Juste une porte ouverte.

Imelda pensa à Marianne, quelque part dans la foule, occupée à réseauter. Elle pensa à son appartement vide. À ce tableau bleu océan. À cet homme qui apparaissait dans sa vie comme par magie, trois fois en trois semaines, sans jamais forcer, sans jamais rien demander.

« D'accord, » dit-elle.

Il sourit.

---

Ils marchèrent dans les rues de Manhattan, côte à côte, sans direction précise. La nuit était fraîche mais pas froide. Les lumières de la ville se reflétaient dans les flaques laissées par une averse récente. Jordan avait enlevé sa veste de costume et l'avait posée sur ses épaules sans lui demander. Le tissu était chaud, imprégné d'une odeur de cèdre et d'ambre et de quelque chose de plus froid, comme la neige à venir.

Ils parlèrent longtemps.

De tout. De rien. De l'enfance. Il raconta qu'il avait grandi dans l'Upper East Side, enfant unique, élevé par des parents aimants mais exigeants. Elle parla de Brooklyn, de sa mère silencieuse, de la maison trop grande pour deux personnes après le départ de son père. Il écoutait. Il écoutait vraiment, sans l'interrompre, sans donner de conseils, sans ramener la conversation à lui. Il posait juste des questions, douces et précises, qui ouvraient des portes qu'elle croyait fermées.

Ils s'arrêtèrent devant un food truck qui vendait des gaufres. Il insista pour lui en offrir une, au Nutella, parce qu'elle avait mentionné une fois – une seule fois, au café – que c'était son péché mignon. Elle nota qu'il s'en souvenait. Elle nota aussi que ses propres mains tremblaient légèrement en prenant la gaufre, et que les siennes étaient parfaitement stables.

Ils s'assirent sur un banc, face à la nuit. Le ciel était dégagé maintenant, et quelques étoiles perçaient la pollution lumineuse, minuscules et obstinées.

« J'ai l'impression de vous connaître depuis longtemps, » dit-elle soudainement.

Les mots étaient sortis avant qu'elle ne puisse les retenir. Elle se mordit la lèvre, regrettant déjà.

Jordan tourna la tête vers elle. La lumière du réverbère découpait son profil – la ligne nette de sa mâchoire, la légère cicatrice sur l'arête du nez, la courbe ferme de ses lèvres.

« Moi aussi, » dit-il doucement.

Il leva la main. Lentement. Comme s'il lui laissait le temps de reculer. Ses doigts effleurèrent la mèche de cheveux qui s'était échappée de son chignon, la replacèrent derrière son oreille avec une délicatesse presque douloureuse.

Le geste était simple. Intime. Terriblement doux.

Imelda sentit sa gorge se serrer. Ses yeux la piquaient. Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne savait pas ce qui lui arrivait. Elle savait juste que personne ne l'avait touchée comme ça depuis des années. Personne ne l'avait regardée comme ça depuis... depuis peut-être toujours.

« Jordan, » murmura-t-elle.

Il ne répondit pas. Ses doigts s'attardèrent une seconde contre sa tempe, puis il retira sa main, doucement, et reporta son regard sur les étoiles.

« Vous n'avez pas froid ? » demanda-t-il.

« Non. J'ai votre veste. »

« Gardez-la. »

Elle rit doucement. « Vous allez me donner tous vos vêtements ?

- Si vous voulez. »

Il y avait une légèreté dans sa voix qu'elle n'avait pas entendue avant. Comme si, pour la première fois, il se permettait de ne pas tout contrôler.

Ils restèrent sur ce banc jusqu'à ce que le food truck ferme, jusqu'à ce que les rues se vident, jusqu'à ce que le froid devienne mordant malgré la veste. Il la raccompagna jusqu'à l'entrée du métro, attendit qu'elle descende les premières marches.

« Jordan ? »

Il se retourna.

« Vous n'avez toujours pas mon numéro, » dit-elle.

Il sourit. Ce sourire qui plissait le coin de ses yeux, qui creusait une ride légère sur sa joue gauche. Ce sourire qu'elle commençait à connaître.

« Je sais, » dit-il. « Je le veux. Mais pas comme ça. Pas ce soir. »

« Pourquoi ?

- Parce que vous méritez mieux qu'un échange de numéros sur un quai de métro. »

Il fit un pas vers elle, juste un. Suffisamment près pour qu'elle sente son parfum – cèdre, ambre, neige.

« Je veux vous revoir, Imelda Pearce. Je veux vous revoir longtemps. Mais je veux que ce soit vous qui décidiez. Quand vous serez prête. Quand vous serez sûre. »

Il recula. La lumière du métro éclairait son visage par en dessous, sculptant ses traits en angles d'ombre et de clarté.

« Je serai au Café des Lilas. Demain matin. 8h15. »

Il sourit une dernière fois.

« Si vous venez, je saurai. »

Puis il tourna les talons et s'éloigna dans la nuit, ses épaules larges découpées contre les lumières de la ville, son manteau noir flottant derrière lui.

Imelda resta immobile sur les marches du métro, le cœur battant, les joues brûlantes, enveloppée dans sa veste de costume qui sentait le cèdre et l'ambre et la neige.

Elle rentra chez elle dans un brouillard. Elle ne dormit pas de la nuit.

À 7h30, elle était debout. À 8h, elle était habillée. À 8h15 précises, elle poussait la porte du Café des Lilas.

Il était là.

Assis à sa table. Sa table à elle, celle près de la fenêtre. Deux tasses devant lui. Un café noir. Un latte noisette.

Il leva les yeux quand elle entra. Leurs regards se croisèrent.

Et pour la première fois, Imelda Pearce vit quelque chose dans les yeux gris-bleu de Jordan Taylor qui ressemblait à de la victoire.

Elle ne savait pas que c'était la victoire du chasseur.

Elle crut que c'était de la joie.

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