Au contact des humains, Adrianna avait appris qu'on ne se mariait pas avec un inconnu. Trois ans de fréquentation, disaient-ils, avant d'envisager quoi que ce soit. Et puis, elle voulait choisir, elle aussi. Décider de qui partagerait sa vie, son destin. Jamais elle ne se soumettrait à un homme sombre et froid, comme son père. Elle rêvait d'un lien véritable, d'un compagnon qui serait le sien, celui que le destin lui réservait. Beaucoup d'alphas attendaient des années pour rencontrer leur âme sœur ; elle ferait de même.
Depuis son enfance, sa nourrice lui répétait qu'un compagnon était une extension de soi : une moitié manquante, un souffle complémentaire. On ne le cherchait pas ; on le reconnaissait.
Une amie d'université lui avait même dressé la liste des qualités idéales d'un futur amant, et Adrianna s'était juré de ne jamais renoncer à cette quête. Être l'épouse d'un alpha, oui, mais pas au prix de son cœur.
Depuis ses quinze ans, presque tous les jeunes loups de la meute s'étaient rués sur elle, espérant la séduire. Sa chevelure noire lui tombait sur les épaules comme une ombre, ses courbes faisaient tourner les têtes, et son visage délicat, encadré de lèvres rosées qu'elle mordillait parfois, la rendait inoubliable. Une aura lumineuse semblait l'envelopper, si bien que lorsqu'elle riait, on aurait dit que l'air autour d'elle s'illuminait. Beaucoup n'avaient cherché qu'à rallumer cette lumière en la faisant sourire.
Avec le temps, elle avait appris à dissimuler ce halo pour se protéger.
Sa sœur aînée, Kayla, aux cheveux blonds et au visage doux, n'avait ni sa grâce ni son éclat.
Kuro, leur père, n'était pas mû par la tendresse. Épuisé par les guerres, il voulait la paix, à n'importe quel prix. Marier Adrianna à l'alpha de la Lune Bleue signifiait enterrer la hache de guerre. Elle devenait la monnaie d'échange parfaite.
- Adrianna, tu n'as pas ton mot à dire, trancha-t-il. Tu l'épouseras.
- Je n'épouserai aucun alpha, ni bêta, ni gamma, lança-t-elle d'une voix tremblante mais ferme.
Kayla, qui venait d'entrer, fronça les sourcils. Elle n'avait pas suivi la conversation mais demanda innocemment :
- Père, si elle ne veut pas, je peux prendre sa place... j'épouserai le gamma !
Adrianna éclata de rire, aussitôt imitée par Ed, son frère.
Le regard de Kuro se fit glacial.
- Retourne en cuisine, Kayla. Ton frère aîné arrive avec sa compagne. Qu'ils trouvent au moins un repas convenable.
Kayla lança à Adrianna un regard plein de dédain avant de s'éclipser sans un mot.
- Prépare-toi, reprit Kuro d'un ton dur. Lors de sa prochaine venue, j'accepterai la demande.
- Quand reviendra-t-il ? demanda Ed.
- À la prochaine lune décroissante.
Adrianna tourna les talons. La rage au ventre, elle monta dans sa chambre, fourra quelques affaires dans un sac, attrapa la photo de sa mère et quitta la maison sans un mot. En passant devant la salle de réunion, elle ignora leurs regards, sortit, enfourcha sa moto et disparut sur la route.
- Tout ça, c'est de ta faute ! hurla Kuro. Tu l'as trop gâtée !
- Elle n'est plus une enfant, Kuro. Tu ne peux pas la contraindre à un mariage, répondit Ed.
- Dehors ! Rentre dans ton trou, Ed ! Et garde tes sermons !
Kuro serra les poings, la voix pleine de mépris.
- Tu crois que ta précieuse Adrianna m'effraie ? Qu'elle vienne donc. Un seul ordre, et mes loups la réduiront en morceaux !
Puis, criant plus fort encore :
- Si elle refuse ce mariage, je donnerai Kayla à sa place !
Ed ne répondit pas. Le tremblement de la voix de Kuro trahissait sa peur. Il sortit à son tour, décidé à la retrouver. Guidé par son odeur, il s'enfonça dans la forêt, mais la piste se dissipa brusquement. Il resta un long moment immobile, les doigts dans ses cheveux, avant de repartir vers son cottage, priant pour qu'elle rentre.
La nuit tomba, sans qu'elle reparaisse. L'inquiétude le rongeait. Il faisait les cent pas, guettant le moindre bruit dehors. À chaque craquement, il bondissait, espérant la voir surgir du noir.
Il tenta d'appeler ses amis ; personne ne l'avait vue depuis des jours.
Soudain, un froissement de feuilles le fit sursauter. Il sortit précipitamment, flairant l'air, mais il n'y avait plus rien. Seul le silence pesait autour du cottage.
Une angoisse sourde lui tordit la poitrine : s'il ne la retrouvait pas bientôt, elle risquait de tomber entre des mains bien plus dangereuses que celles de son propre père.
La nuit où Adriana vint au monde, les ténèbres semblaient retenir leur souffle. Dans l'ombre mouvante, une silhouette sans visage glissait silencieusement : Vikra, seigneur déchu des forces obscures, patientait depuis les premières douleurs de Shira.
Son apparence n'avait plus rien d'humain. Privé de traits, il évoquait un squelette rongé par le néant, drapé d'un manteau noir si léger qu'il se confondait avec la nuit. Il ne marchait pas, il planait, et à chaque oscillation, le tissu de sa cape se dissolvait avant de renaître. Jadis, il fut un roi-sorcier d'une puissance redoutée dans tous les royaumes, vainqueur de guerres innombrables. Mais la soif de domination avait dévoré sa raison. Aveuglé par sa propre avidité, il avait tourné ses sortilèges contre les hommes et les loups-garous. Ces derniers, ennemis ancestraux, s'étaient alliés pour l'arrêter. Le conflit fit couler un sang incommensurable avant que ses pairs sorciers, unis contre lui, ne le réduisent à une forme immortelle, prisonnière d'ossements, et ne l'exilent loin de toute vie, dans les terres brûlées, sous des grottes où rien ne pousse.
Il resta enfoui dans cet oubli jusqu'à ce que quelques loups-garous bannis, rejetés par leurs semblables, trouvent refuge dans ces cavernes. Ils devinrent ses disciples, les premiers néotides, à qui il promit puissance et survie. De fil en aiguille, une armée se constitua, bâtissant leur repaire à l'extrémité ouest de la jungle - un lieu si maudit que même les sorciers évitaient d'y poser le pied.
Cette nuit-là, Vikra s'avançait à travers la jungle détrempée, fuyant les meutes errantes. Il aurait pu prendre le chemin du nord, plus rapide, mais il préféra les routes méridionales, loin du regard des mages. Sous les nuages gonflés de pluie, la lune s'effaçait, invisible. La tempête couvrait le monde, et dans cette obscurité parfaite, il se glissa jusqu'à la petite maison où Shira luttait pour donner la vie. Son souffle de mort guettait cette naissance. Personne n'était là pour la protéger - ni guérisseur, ni époux. Seule une servante veillait, impuissante. La voie était libre.
Vikra aurait pu déléguer cette mission à ses créatures dévouées, mais l'importance de l'enfant l'obligeait à venir lui-même. Il voulait sentir son pouvoir dès son premier cri.
Quand le hurlement du nouveau-né fendit la pluie, il s'élança. Mais soudain, une lueur éclatante le frappa de plein fouet. Aveuglé, il se replia dans la pénombre, gémissant sous la brûlure de cette lumière divine. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit la source de cette clarté : la déesse de la Lune, Séléné, venue elle-même protéger l'enfant.
Le silence s'était fait, la pluie s'était tue. La lune, désormais découverte, baignait la scène d'un éclat d'argent. Séléné flottait au-dessus du sol, auréolée d'une lumière douce et impérieuse. Sa chevelure sombre ondulait comme une traîne de nuit, et sa couronne d'or diffusait des rayons qui semblaient vivants. D'un geste, elle fit naître entre ses doigts une sphère blanche, pure énergie céleste, qu'elle lança sur Vikra.
Le choc fut terrible. Son manteau se désintégra sous l'impact, et sa forme se défit presque. Il recula, fuyant la douleur, incapable de soutenir la lumière. Quand enfin il s'enfonça dans les ténèbres, une barrière irisée entoura la maison - un bouclier que rien ne pouvait franchir. Il savait qu'il avait perdu cette nuit-là, mais son serment résonna dans l'air : il reviendrait pour cet enfant.
Sans avoir pu apercevoir le visage du nouveau-né, ni même deviner son sexe, il s'évanouit dans la jungle. Le rayon projeté par Séléné perça si haut dans le ciel qu'il alerta les sorciers du nord. Certains se matérialisèrent près du lieu de l'éclat, mais ne trouvèrent qu'un nuage de cendres et la silhouette fuyante de Vikra, déjà loin, vers l'ouest. Ils tentèrent de le rattraper - en vain.