Elle le vit approcher - grand, calme, effrayant de puissance. Ses sens de louve se hérissèrent. Une odeur d'alpha. Son regard croisa le sien : un bleu glacial, hypnotique. Elle sentit sa garde fléchir malgré elle, son corps trahi par un frisson qu'elle ne comprenait pas. Leurs yeux s'affrontèrent, silencieux. Quand il se remit à grogner, sa raison revint, brutale. Peu importait l'attirance : il restait un ennemi.
Il s'approcha encore, dominant l'espace. L'autorité qu'il dégageait fit vibrer quelque chose en elle - cette force tranquille, cette sauvagerie contenue, l'attira autant qu'elle la révoltait. Elle se redressa, prête à l'affronter, même si chaque fibre de sa louve hurlait le contraire.
Elle se glissa entre lui et la femme blessée, son couteau levé. Ses yeux reprirent leur éclat sauvage. Sans hésiter, elle s'apprêta à porter le coup fatal. Mais le loup-garou l'intercepta d'un geste fulgurant, la repoussant avec une violence telle qu'elle fut projetée contre un tronc. Sa tête heurta durement, sa vision se brouilla. À travers le voile de sang, elle vit l'homme ramasser la femme et s'éloigner, son champ de vent se dissipant autour d'eux.
Le monde devint froid. La forêt, silencieuse. Elle comprit qu'aucune main ne viendrait la secourir. Au moment où la conscience la quittait, elle sentit une chaleur soudaine - un corps contre le sien, des bras puissants la soutenant. Elle céda enfin au sommeil.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le temps semblait s'être arrêté. La chambre familière l'entourait : les murs couleur crème décorés de vieilles affiches, la moquette brune assortie à ses yeux, les étagères de pin clair, et le grand lit où elle reposait, enveloppée de couvertures. L'odeur du bois, celle du foyer de son grand-père perdu dans la jungle, flottait dans l'air. Elle inspira profondément - puis se figea.
Une senteur étrangère s'y mêlait. Celle d'un loup qu'elle ne connaissait pas. Son instinct se tendit. Ce n'était ni la peur ni l'inquiétude, mais la certitude d'une intrusion.
Quelqu'un était venu ici. Et personne, d'ordinaire, n'osait franchir la limite du territoire de son grand-père.
Ed buvait chacune de ses paroles, fasciné. Tandis qu'elle évoquait les batailles passées, il comprit que personne n'avait combattu à ses côtés : Adrianna avait mené la guerre seule, sans l'aide de ses frères. Ce qui l'intriguait pourtant davantage, c'était la manière dont elle s'était brisé une côte. Il attendit qu'elle termine son récit ; lorsqu'elle expliqua qu'un alpha l'avait projetée alors qu'elle s'apprêtait à achever une louve, il serra les poings.
Une amertume brûlante lui monta au cœur. L'imaginer se battre seule, blessée, éveilla chez lui un mélange de colère et d'admiration. Perdant patience, il lança d'une voix ferme :
- C'était la dernière fois, Adrianna. Tu ne te battras plus jamais pour Kuro, c'est fini !
Elle répondit par un sourire doux, presque amusé, et un rire léger chassa la tension.
Le petit-déjeuner se déroula dans un silence feutré. Ed l'incita à se dépêcher : il voulait qu'elle aille voir son père. Peu importait que ce dernier l'ignore ; sa présence devait se faire sentir, car Ed voulait que Kuro ressente constamment cette menace, ce rappel qu'il ne contrôlait pas tout. Adrianna, contrariée, n'en avait aucune envie.
Les souvenirs de son enfance revinrent la hanter. Son père n'avait jamais eu un geste tendre pour elle ; sa nourrice seule s'était occupée d'elle. Jamais Kuro n'avait pris le temps de jouer avec sa plus jeune fille, réservant son affection à ses aînés. Adrianna observait leurs rires de loin, sans qu'on l'invite à partager leur table ni leurs fêtes. Plus les années passaient, plus la solitude se creusait entre elle et les siens. La mort de sa nourrice acheva de la laisser totalement seule.
Un jour, à douze ans à peine, submergée par la colère et la tristesse, elle s'enfuit. Elle erra jusqu'à la lisière de la jungle, où elle aperçut des humains pour la première fois. Leur étrangeté la fascina ; elle les suivit jusqu'à la grande ville au-delà des arbres. Ce monde nouveau la stupéfia. Fascinée par les rues, les vitrines, les bruits et les odeurs, elle décida ce jour-là qu'elle ne reviendrait plus jamais chez elle.
Pendant ce temps, Ed négociait avec Kuro une alliance avec un puissant alpha, offre que ce dernier refusa. Depuis, Kuro n'avait cessé de provoquer des guerres, forçant sans cesse Ed et les siens à reculer.
Quand Ed découvrit la disparition d'Adrianna, il partit aussitôt la chercher. Il la retrouva, deux jours plus tard, épuisée mais vivante, errant dans les ruelles. Elle avait survécu seule, s'était nourrie, avait su contrôler sa part lupine : une enfant capable de se défendre.
Touché par cette force mêlée de détresse, Ed la prit sous sa protection. Dès lors, elle vécut presque toujours auprès de lui, bien qu'il insiste pour qu'elle conserve un lien, aussi fragile soit-il, avec son père.
Ce matin encore, il lui rappela son devoir de visite. Adrianna traîna les pieds, boudeuse. Elle n'avait aucune envie de revoir ni Kuro, ni ses frères, ni sa sœur. Mais Ed ne céda pas.
Plutôt que de se transformer pour courir à travers la forêt, elle choisit d'y aller à moto - celle qu'Ed lui avait offerte. Il lui avait appris à la conduire, et elle l'utilisait souvent pour l'accompagner à l'université ou s'isoler dans la jungle afin d'y canaliser son énergie.
Le trajet fut chaotique : Adrianna filait à toute allure, insouciante, tandis qu'Ed s'accrochait désespérément derrière elle. À plusieurs reprises, il manqua de tomber et la supplia de ralentir. Elle riait simplement, le traitant de vieil homme trop nerveux.
Lorsqu'ils arrivèrent, la demeure de Kuro se dressait, imposante, entourée d'une végétation luxuriante. À l'intérieur, les salles s'enchaînaient, vastes et silencieuses, l'une d'elles réservée aux réunions de guerre. Ils y trouvèrent Kuro, occupé à débattre avec deux de ses alliés. Il ne leur adressa qu'un regard distrait, puis continua sa conversation comme si sa fille n'existait pas.
Ed et Adrianna s'assirent à l'écart. Bientôt, l'un des alliés, Claus, fit signe à Adrianna d'approcher. Elle soupira et obéit.
- Bonjour, oncle Claus, murmura-t-elle d'une voix lasse.
- Bonjour, ma chère. Kuro, quand comptes-tu me la confier ? Mon fils ferait un excellent époux pour elle, tu le sais.
Kuro esquissa un sourire ironique.
- Tu veux vraiment d'elle ? Cette fille porte malheur. Elle a coûté la vie à sa mère en venant au monde.
Claus se tut, embarrassé. Il connaissait la douleur de Kuro, mais il ne comprenait pas pourquoi celui-ci gardait auprès de lui une enfant qu'il semblait mépriser. Et s'il la détestait tant, pourquoi ne pas s'en défaire en la mariant ?
La réunion s'acheva peu après. Les alliés quittèrent la pièce, laissant place au silence.
Ed s'approcha alors de Kuro.
- Maintenant que la guerre contre le chef alpha est terminée, quels sont tes projets ? Tes hommes ont besoin de repos, Kuro. Ils ont trop versé de sang.
- Ton avis ne m'intéresse pas, Ed ! répondit Kuro sèchement.
Il tourna la tête vers Adrianna et ajouta :
- L'alpha de la Meute de la Lune Bleue a promis de reprendre les hostilités dans deux semaines... à moins que...
Ed fronça les sourcils.
- À moins que quoi ?
Kuro posa sur sa fille un regard dur, presque détaché.
- À moins qu'elle ne devienne sa compagne.