Lana avait alors hurlé du plus profond de ses entrailles :
- Simon Cromwell, j'accepte ton rejet.
Son regard était si froid. Si glacé à cet instant.
La Reine de glace était née.
Forgée dans le tourment.
Née dans l'agonie.
Je savais ce que cela signifiait. Avec ce dernier lien brisé entre elle et son Alpha prédestiné, c'est comme si son cœur avait été arraché de sa poitrine.
Elle s'était relevée seule, repoussant ma main tendue. Elle avait même refusé que je fasse venir le guérisseur qui nous accompagnait, pour cette mission et que j'offrais de mettre à sa disposition. Mais je me doutais qu'elle refuserait.
Les signes étaient trop évidents. Un guérisseur aurait tout de suite compris que les bleus sur son corps... les blessures... étaient dues au rejet et à l'adultère de son Alpha. Et ça, dans notre monde, c'est la pire des humiliations pour une femelle. Pire que si elle était elle-même reconnue pour avoir commis l'adultère.
Lana s'était donc fait violence, passant devant moi en s'efforçant de faire bonne figure, le menton haut, le regard neutre et l'aura d'une petite reine. Une Alpha Divine. Je savais depuis toujours.
Je peux les repérer à des kilomètres.
Tout juste avant de franchir la sortie, elle avait cru de son devoir de me faire bien comprendre ce qui arriverait si je parlais à qui que ce soit de ce dont j'avais été témoin:
― Si jamais tu parles de ça à qui que ce soit... je ferai en sorte que tu sois muté en Alaska.
Et elle avait l'air parfaitement sérieuse.
En Alaska. En territoire vampire, rien que ça.
Honnêtement, je doute qu'elle ne puisse jamais mettre cette menace à exécution, même aujourd'hui que son clan est devenu si influent. Il se trouve voyez-vous que j'ai moi-même l'appui du grand général de nos armées...
Pour cette même raison, peu de gens sont assez culottés pour me faire de telles menaces.
Et c'est ce que j'aime le plus chez Lana...
Son courage dans l'adversité.
Sa ténacité.
Mais je l'admire encore plus aujourd'hui que j'ai enfin compris l'ampleur de ce drame qu'elle avait vécu.
En effet, je n'en ai réalisé toute la monstruosité que bien plus tard...
Un an plus tard, plus précisément, lorsque ma propre compagne prédestinée m'a rejeté.
Ce jour-là... j'ai enfin compris la violence silencieuse d'un lien qui se brise. La sensation d'être arraché à quelque chose d'invisible. Et la dignité qu'il faut pour rester debout malgré tout.
Un léger courant d'air froid traverse la chambre.
La porte s'est ouverte.
Puis refermée.
Lana est partie.
Je reste immobile quelques secondes encore avant d'ouvrir les yeux.
Le plafond de la chambre miteuse que j'occupe me regarde avec indifférence.
J'enfouis mon visage dans cet oreiller vide près de moi.
Son odeur... l'odeur de la femme qui vient de partir en emportant la clé de mon cœur... flotte encore dans l'air.
Un sourire presque imperceptible étire mes lèvres.
Oui.
Elle a changé.
Et je préfère largement cette version d'elle.
Je me redresse lentement.
Je pourrais la retrouver facilement.
Mais non.
Certaines femmes ont besoin de croire qu'elles contrôlent la situation.
Lana Cleaver plus que les autres.
Je lui laisserai cette illusion.
Pour l'instant.
Une heure plus tard, je rejoins la petite salle à manger minable de cet hôtel de seconde catégorie. Ce n'est pas c'qu'il y a de mieux, mais on doit se faire discrets sur cette mission.
Mes officiers sont déjà installés autour de la table. Les deux chasseurs de créatures surnaturelles qu'on nous impose aussi. Nous avons entrepris une chasse aux déviants et dans ce genre de missions, les chasseurs sont un mal nécessaire.
Les conversations ralentissent légèrement lorsque j'entre.
Par respect, mais aussi par curiosité. Je m'assois sans commentaires. Le lieutenant Volkov me jette un regard en coin. Volkov aimerait bien être à ma place. Avec lui je dois toujours être plus vigilant qu'avec les autres.
- Alors... c'était bien, c'gala, Major ?
Je verse du café dans ma tasse.
- Comme toujours.
Je bois une autre gorgée, puis j'ajoute:
― Rien qu'un défilé de puissants qui se prennent pour des rois.
Des tas de chefs de clans, de dignitaires, de politiques et de ploutocrates, dont un grand nombre qui se la pètent. Comme ce Arturo qui était le cavalier de Lana... pathétique!
Quelques sourires apparaissent autour de la table.
James Colston, un des chasseurs, s'appuie contre le dossier de sa chaise.
- Intéressant.
Je lève les yeux vers lui.
- Quoi donc ?
Ce gros idiot esquisse un sourire, les yeux pétillants d'espièglerie.
- Rien.
Il échange un regard complice avec Du Lac et Harris.
- C'est simplement que quelqu'un a vu une certaine... invitée... quitter votre étage très tôt ce matin... se hasarde à souligner Colston.
Je bois une autre gorgée de café, mon regard neutre.
Silence.
Ils attendent une réaction, mais ils n'en auront pas.
Surtout Volkov. Celui-là, il aimerait bien me prendre en faute...
Harris finit par commenter lui aussi, soulignant que c'était un très beau brin de femme que leur supérieur avait ramenée.
- Élégante, en convient Colston.
- Et pressée de partir! commente Du Lac, du rire plein les yeux.
L'amusement de tous est palpable.
Je repose ma tasse.
- Vous n'avez rien de mieux à faire que de commérer comme des Anciens les lundis matin au centre commercial!?
Puis je me tourne en direction de Volkov, lui ordonnant de me faire rapport de la situation. Je les avais envoyés suivre une nouvelle piste la nuit dernière...
Tous reprennent leur sérieux.
Ils n'obtiendront rien de moi. Ils le savent bien.
Nous nous retirons tous loin des oreilles indiscrètes et tranquillement nous entamons la deuxième semaine de notre traque depuis que ces Alphas déviants ont franchi la ligne la veille du Nouvel An en kidnappant le fils du président de la haute loge alpha d'Amérique ainsi que plusieurs autres jeunes alpha au grand potentiel. Certaines informations laissent à penser que celui qui avait ordonné ce kidnapping, Benoit Whitefield, serait en Angleterre.
Je les laisse parler et je m'efforce de capter les grandes lignes de leur rapport.
Mais mon esprit est ailleurs.
Plus précisément avec une grande brunette aux yeux bleus irrésistible.
Une proie que j'ai laissé fuir... seulement pour mieux la traquer.