Sylvain hésita, son bras armé se relâchant légèrement. Michel tenta de profiter de cette micro-seconde.
« Je vais appeler. Je vais appeler cette personne que vous voulez. Victor. Je vais le faire venir ici. Il viendra. Mais s'il vous plaît, ne la blessez plus. Elle est... elle est enceinte. »
Un frisson traversa Sylvain. L'information le frappa de plein fouet. Il me regarda, puis se tourna vers Michel, le doute se peignant sur son visage. Le couteau, un instant, se détacha de ma gorge.
Michel, les mains tremblantes, sortit son téléphone. Je le regardai, vidée, le corps engourdi par la douleur et la perte de sang. Les mots de Victor me revinrent : « Si elle appelle encore, signalez-la comme une fausse alerte. Ne l'écoutez pas. » Michel ne savait pas à quel point Victor était devenu impitoyable.
Il composa le numéro de Victor, ses doigts s'emmêlant. La sonnerie. Longue. Une attente insoutenable.
Enfin, la voix de Victor répondit, mais ce n'était pas la sienne directement. Des bruits de fête, de la musique assourdissante, des éclats de rire. Et au loin, d'étranges gémissements, des sanglots.
« Victor ! C'est Michel ! » cria Michel dans le téléphone, sa voix luttant contre le bruit ambiant. « Vous devez venir ! C'est Audrey ! Elle est... elle est en train de mourir ! »
« Qui ça ? Michel ? Qu'est-ce que tu racontes ? » La voix de Victor était lointaine, à peine audible.
« Le restaurant est en feu ! Et Sylvain Duquesne... il l'a poignardée ! Elle perd beaucoup de sang ! »
Les gémissements s'intensifièrent à l'autre bout du fil. Puis un rire, moqueur, perça le brouhaha. Le rire de Victor. Mon cœur s'arrêta.
« Oh, Michel, je te croyais plus malin que ça. Tu es tombé dans le panneau aussi ? »
« Non, Victor ! Regardez par la fenêtre ! Le restaurant brûle ! Et Audrey est ici, elle se vide de son sang ! »
« Voyons, Michel, je t'ai dit qu'elle était une actrice. Elle t'a engagé, toi aussi, pour sa petite pièce de théâtre ? » La voix de Victor était pleine de mépris. « Je viens de vérifier. Sylvain Duquesne est en prison depuis des mois. C'est absurde. »
« Mais... mais elle est blessée ! »
« Elle a dû se maquiller. Ou se couper un peu le doigt pour faire croire à ça. Dis-lui d'arrêter son cirque. Et de prendre rendez-vous chez un psychiatre. J'ai déjà demandé à la Maison de la Santé de préparer sa chambre. »
Mon corps trembla. Pas de froid, mais de rage. Il était en train de me souhaiter la mort. Il était en train de planifier mes funérailles.
Puis, une nouvelle voix, faible, plaintive, atteignit mes oreilles. Une voix que je n'oublierais jamais.
« Victor... mon amour... j'ai tellement peur... Elle me fait du mal... » C'était Maxine. Sa voix était douce, mais ses mots étaient des dagues.
« Maxine, calme-toi, mon cœur », répondit Victor, sa voix soudain pleine d'une tendresse obscène. « Elle ne peut plus rien te faire. Elle ne réussira pas à nous séparer. »
Maxine, la voix plus forte, presque un sanglot : « Elle a dit qu'elle se suiciderait si tu me quittais... et que ça serait ma faute... »
Je la reconnus. La vipère. La manipulatrice qui avait tissé sa toile autour de mon frère. Celle qui avait orchestré ma mort dans ma première vie.
Michel, lui aussi, sembla la reconnaître. Son visage se contracta.
« Victor, écoutez ! » insista Michel, sa voix teintée de désespoir. « Je vous envoie une photo ! Regardez son état ! »
Un instant de silence. Victor devait avoir vu l'image. Mon sang, mes blessures, le chaos.
« Une image si réelle, Michel », dit Victor, sa voix sans émotion. « Elle a même pensé aux effets spéciaux. Je dois avouer que c'est bien fait. »
« Victor, ce n'est pas un film ! »
« Sylvain Duquesne ? Est-ce que tu sais combien d'argent elle a dû dépenser pour trouver un acteur si ressemblant ? » Victor rit, un rire glaçant. « Son talent serait mieux exploité sur scène. Elle devrait vraiment y penser. »
Michel, abasourdi, ne trouva plus les mots. Il me regarda, impuissant, le téléphone toujours collé à l'oreille.
Autour de nous, le personnel du restaurant, les pompiers qui venaient d'arriver, les voisins alertés par le feu, tous avaient entendu la conversation. Des murmures indignés s'élevèrent.
« Il est fou ! »
« Comment peut-il dire ça à sa propre sœur ? »
« Elle saigne à mort et il pense que c'est une pièce de théâtre ! »
Mais Victor, imperturbable, continuait : « Dites à votre actrice de continuer sa performance. Ah, et j'ai une Maxine à consoler. »
Le téléphone raccrocha. Le monde de Michel s'effondra.