- Tu n'es pas beaucoup sortie, n'est-ce pas ? Ça te fera du bien de voir un peu la ville, même si ce n'est que depuis la voiture.
J'avalai ma salive, le sous-entendu pesant lourdement dans l'air. Tu n'as pas le droit d'aller où que ce soit seule. Tu es toujours sous tutelle. Tu es toujours une prisonnière.
- Bien sûr, dis-je d'une voix plate. Je vais chercher les clés.
Elle s'écarta, les yeux brillants de satisfaction. Une petite victoire pour elle. Mais j'avais une autre destination en tête.
Je conduisais, les mains crispées sur le volant. Les rues familières défilaient, floues, chaque virage un écho douloureux d'une vie que j'avais vécue. La silhouette de Paris, jadis symbole de mon ambition, n'était plus qu'un monument à ma perte. Mon estomac se noua. Ce n'était pas la route du nouveau chantier. Mon cœur martelait mes côtes. Je connaissais cette route. Et une terreur froide s'installa dans mes entrailles.
C'était la route de la maison. Ma maison d'enfance. Celle que Damien et Candice avaient récemment mise en vente.
Je serrai le volant plus fort. Non. Ils n'oseraient pas.
J'écrasai la pédale de frein, les pneus crissant, juste avant le vieux portail familier. Damien ne s'était même pas rendu compte que je m'étais arrêtée. Il était trop occupé sur son téléphone, inconscient.
Je jetai la portière ouverte, me précipitant dehors et trébuchant sur l'allée de gravier. Mes yeux s'écarquillèrent, mon souffle se bloqua dans ma gorge. Ma maison. Mon magnifique manoir familial. Il avait disparu. Remplacé par un chantier de construction. Un trou béant dans la terre là où se trouvait ma roseraie.
Des bulldozers étaient à l'arrêt, leurs lames massives maculées de boue. Des ouvriers en gilets orange s'affairaient comme des fourmis, démantelant ce qu'il restait. Mon cœur vola en éclats. Ils ne l'avaient pas seulement vendue. Ils l'avaient démolie.
- Excusez-moi ! hurlai-je, la voix rauque.
Un jeune ouvrier leva les yeux, surpris.
- Que faites-vous ? Où est la maison ? Où sont les Mathis ?
Il se gratta la tête, puis pointa un tas de gravats.
- Oh, la vieille baraque ? Ouais, elle a été rasée. Un nouveau complexe commercial va être construit. Ils ont déplacé le cimetière familial vers le nouveau site, par contre. Près de l'ancien parc de bureaux des Laboratoires Mathis.
Il haussa les épaules, totalement indifférent.
Un autre ouvrier, plus âgé, aux yeux bienveillants, s'approcha. Il regarda de moi à Damien, qui était toujours absorbé par son téléphone.
- C'est Damien Richardson, n'est-ce pas ? Le nouveau PDG. C'est incroyable ce qu'il fait avec l'héritage Mathis. Un vrai visionnaire.
Il sourit, inconscient de l'horreur.
Damien leva les yeux de son écran, une lueur d'irritation traversant son visage. Il me vit, vit la plaie béante là où ma maison se dressait autrefois. Et puis, une ombre passa sur ses traits. Une lueur qui aurait presque pu être du regret. Il évita mon regard.
- Cassandre, chérie, ne fais pas attention à eux, dit Damien, la voix tendue. Ce n'était qu'une vieille maison. Une valeur sentimentale, je sais. Mais c'est le progrès, mon amour. Le progrès.
Il essaya de passer un bras autour de moi, mais je me dégageai violemment.
Mon esprit s'engourdit. Ma maison. La dernière demeure de mon père. Disparues. La terre semblait basculer sous mes pieds. Une vague de nausée me submergea, plus forte qu'avant. Tout devint gris.
Le ciel, reflétant mon désespoir, s'ouvrit. La pluie s'abattit, froide et implacable. Je courus. Je courus vers l'ancien parc de bureaux, vers le nouveau site, vers n'importe quel vestige de ce que j'avais perdu. Le vent hurlait, fouettant mes cheveux contre mon visage.
Je trébuchai dans la boue, tombant lourdement. Mes mains, encore à vif du châtiment de Damien, raclèrent contre des fragments de béton et de bois éclaté. Des morceaux brisés de ma vie, de mon histoire, éparpillés partout. Je grattai les débris, désespérée, cherchant n'importe quoi. Un morceau de porcelaine du service à thé de ma mère. Une pierre du chemin du jardin de mon père. N'importe quoi.
Un éclat de verre, luisant sous la pluie, entailla ma paume. Je sentis à peine la douleur. Mes doigts se refermèrent sur un objet familier, lisse et froid. C'était un fragment de la statue en marbre qui ornait autrefois notre hall d'entrée. Mon cœur me faisait mal, une douleur sourde et caverneuse.
- Père, chuchotai-je, mes larmes se mêlant à l'eau de pluie sur mon visage. Oh, Père. Je suis tellement désolée. Je t'ai failli. J'ai échoué à protéger ton héritage. J'ai échoué envers tout le monde.
L'orage s'intensifia, la visibilité tombant à presque rien. Le monde n'était plus qu'un flou de gris et de vert.
- Cassandre ?!
La voix de Damien, lointaine et tendue, perça le vent.
- Cassandre, où es-tu ?
Son inquiétude, je le savais, n'était que pour les apparences. Il ne pouvait pas se permettre que sa femme mentalement instable disparaisse, surtout pas ici. Pas maintenant.
Puis, Candice apparut, un parapluie jaune vif contrastant violemment avec la grisaille. Elle me trouva la première, les yeux écarquillés par un mélange de peur et d'autre chose. Quelque chose de froid. De malveillant.
- Te voilà, espèce de folle ! hurla-t-elle, sa voix à peine audible par-dessus le vent.
Elle se précipita, m'agrippant par mon bras valide, ses ongles s'enfonçant dans ma chair.
- Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Ne t'avise pas de gâcher ça pour Damien ! Ne t'avise pas de gâcher ma vie !
Elle me poussa, fort. Je trébuchai, mes pieds glissant dans la boue.
- Tu devrais être morte ! siffla-t-elle, le visage déformé par la rage. Tu aurais dû rester enfermée ! Ma vie serait parfaite si tu n'étais pas là !
Elle me traîna vers le bord de la fosse boueuse, le sol s'effritant sous mes pieds. Je haletais, luttant pour respirer, la puanteur de la terre humide et des rêves brisés remplissant mes poumons. Mon autre main, serrant toujours le fragment de marbre, raclait le sol boueux.
- Candice ! Qu'est-ce que tu fous ?!
Le rugissement de Damien était plus proche maintenant.
Candice pivota, les yeux fous.
- Dis-lui, Damien ! Dis-lui que tu me choisis ! Dis-lui que tu ne veux pas d'elle ! Choisis-moi !
Elle me lâcha, mais son pied partit, me faisant un croche-pied. Je criai, tombant la tête la première dans la fosse, le fragment de marbre toujours serré dans ma main. Candice hurla, un son aigu et terrifié. Elle perdit l'équilibre aussi, dégringolant après moi.
J'atterris durement, mon corps heurtant des arêtes vives, ma tête craquant contre quelque chose de solide. Le fragment de marbre perça mon flanc, une douleur fulgurante s'épanouissant à travers mes côtes. Candice atterrit sur moi, son poids enfonçant l'éclat plus profondément. Je haletais, le sang remplissant ma bouche. Je sentis un flot chaud et poisseux couler le long de mon flanc.
Chaleur. Puis froid. Ma vision se brouilla. Je pouvais entendre les cris paniqués de Damien.
À travers la brume, je le vis. Damien, dévalant la pente boueuse. Il nous rejoignit, le visage blême d'horreur. Il regarda Candice, puis moi.
Candice sanglotait, se tenant la cheville.
- Damien ! Ma cheville ! Elle est cassée ! Elle a essayé de me tuer !
Damien me regarda, ses yeux remplis d'un calcul terrifiant. Il se tourna vers Candice, la tirant dans ses bras.
- Mon amour, ma pauvre chérie, murmura-t-il en caressant ses cheveux.
Il ne me jeta même pas un regard.
Ça recommençait. Le même choix. La même trahison. Mon père, se vidant de son sang sur le sol, et Damien, tenant Candice, prétendant la réconforter. Il l'avait choisie alors. Il la choisissait maintenant.
- Damien, réussis-je à articuler, un son rauque et désespéré. J'ai mal.
Il me regarda alors, ses yeux brefs, froids. Une lueur de quelque chose, peut-être de la culpabilité, peut-être de l'agacement. Mais ce fut fugace. Puis, il se concentra à nouveau sur Candice.
- Je dois aller chercher de l'aide, ma chérie, lui dit-il, la voix frénétique. Reste ici. Je vais appeler les secours.
Il embrassa son front, puis remonta la pente boueuse en s'aidant des mains, me laissant là, saignant, mourant, au fond du trou.
Je serrai le fragment de marbre, le fragment de mon père. La pluie continuait de tomber, lavant mes larmes, mon sang, ma douleur.
- Père, chuchotai-je, le nom n'étant plus qu'un souffle déchiqueté. Je suis tellement désolée. J'aurais dû le voir. J'aurais dû te protéger. Je n'aurais jamais dû te laisser seul avec lui.