Ressentir et deviner ! Imaginer ! Écouter la petite musique forestière, déceler la présence animale, discerner le chant de l'oiseau qui passe.
Détecter à travers le bruissement, la roucoulade caractéristique du ruisselet.
Mais aussi, tenter de noyer l'angoisse, l'incertitude et le dégoût dans une enivrante et inexplicable perversion. La privation sensorielle volontaire.
Ainsi, Sylvain n'aura rien vu, mais tout entendu, tout deviné du décor qui accompagne la route menant aux Tilles.
À présent, le regard accepte. Mais avec une certaine méfiance. La main s'est échappée de la main. Les petits pas ont mené l'aveugle et son guide assermenté aux abords de l'entrée d'une bâtisse imposante.
La porte. L'horrible et massive porte ! Surmontée d'un auvent qui l'enveloppe et l'assombrit comme pour mieux accentuer son aspect redoutable.
Les yeux de Sylvain viennent buter contre le bois dur et hostile, bardé de gros clous noirs.
La méchante porte braque son œil de Cyclope en direction de l'enfant. La petite ouverture grillagée s'éclaircit un bref instant. Clic, clac ! Regards échangés qui sont de la pire espèce.
Enfin la porte s'ouvre. Un léger déplacement d'air, presque une caresse. Sylvain hésite, il se retourne brusquement. Devant lui s'étale une prairie verte, parsemée de jonquilles d'un jaune éclatant. Un irrésistible désir de s'y précipiter l'envahit brutalement, violemment. Deux mains se posent sur ses épaules, le forcent à se retourner, le poussent en avant. Une bouche mielleuse et courroucée l'incite au courage.
- Allons, Sylvain, ne fais pas l'enfant, avance !
Il se résigne, monte les quelques marches qui le conduisent dans un vaste hall sinistre et lugubre. Les carreaux noirs et blancs du sol évoquent un jeu d'échecs pour géants.
Une main invisible enserre la tête, du petit pion qui se déplace à la manière des fous, en direction de la Reine.
Il franchit la porte du bureau de la directrice de la maison d'enfants. Gravement, lentement deux perles d'eau roulent sur ses joues enfiévrées.
Sylvain sèche finalement ses larmes, mais il se sent vraiment tout petit devant cette femme d'âge mûr qui pose sur lui un regard bienveillant.
Son guide prend la parole :
- Sylvain, je te présente madame Blondiau, lui dit-elle.
Elle ajouta aussitôt :
- C'est elle qui dirige la maison où tu vas vivre maintenant.
Elle ajouta sur un ton qui se voulait rassurant.
Ne sois pas triste, je suis certaine que tu te plairas ici.
Sylvain écoute, Sylvain entend ces mots mais le nœud d'angoisse qui a envahi peu à peu tout son être à mesure qu'il avançait vers la grande maison ne semble pas vouloir le quitter aussi facilement.
S'adressant à la directrice, mais en regardant l'enfant, la femme reprit
- Voilà, je vous confie Sylvain. C'est un grand garçon, il va sur ses huit ans et il promet d'être sage et gentil. Son papa ne peut pas le garder avec lui pour l'instant car il doit aussi s'occuper de ses deux frères. N'est-ce pas Sylvain ?
En guise de réponse, Sylvain se contenta de secouer la tête de haut en bas.
Tout sourire, la directrice s'approcha du petit garçon, et lui dit :
- Sylvain, je te souhaite la bienvenue aux Tilles. Tu seras très heureux ici, crois-moi, et ce ne sont pas les camarades qui manquent. D'ailleurs, c'est l'heure du déjeuner et tu vas aller les rejoindre. Vous pourrez ainsi faire toute de suite connaissance. D'accord Sylvain ?
Sylvain murmura un « oui m'dame » à peine audible.
Une femme pénétra dans le bureau, c'était mademoiselle Simone, la surveillante générale. La directrice lui demanda de conduire l'enfant au réfectoire. Celui-ci quitta le bureau après avoir embrassé la femme qui l'avait accompagné.
Une fois l'enfant parti, son guide, qui était en fait l'assistante sociale chargée d'assurer son placement, donna à la directrice quelques précisions à son sujet.
- J'espère que cela se passera bien avec vous, dit-elle, car c'est un enfant assez difficile. Il a perdu sa mère peu de temps après sa naissance et, jusqu'à présent, il a été élevé dans différentes familles d'accueil. Certaines n'ont plus voulu le garder tant il était dur.
- À ce point-là ? questionna la directrice.
Vous le verrez, c'est un enfant nerveux, parfois colérique qui a du mal à se plier à la discipline. Anxieux et très instable, il fait preuve d'un esprit d'indépendance qui le rend souvent insupportable.
Les rapports que j'ai pu obtenir sur son comportement en nourrice indiquent qu'il y a chez lui une nette tendance à semer la pagaille, en particulier lorsqu'il y a d'autres enfants.
Malgré tout, il possède une personnalité très attachante. Pour peu qu'on lui témoigne de l'intérêt ou de la tendresse, il est parfaitement capable de se discipliner.
- Je ne sais pas ce que cela va donner ici, dit-elle, pour conclure, mais je crois qu'il sera nécessaire de le surveiller de près.