Elle arriva devant les immenses grilles en fer forgé d'un noir éclatant. Derrière elles, une allée bordée d'arbres soigneusement taillés menait à un imposant manoir de pierre blanche aux fenêtres ornées de dorures. La demeure des Beaumont. Une famille qu'elle ne connaissait que de nom, mais dont la simple réputation imposait un respect teinté d'intimidation.
Elle inspira profondément avant d'appuyer sur l'interphone.
- Oui ? fit une voix grave et détachée.
- Bonjour... je suis Élodie Morel. Je viens pour le poste de domestique.
Un bref silence suivit avant qu'un bourdonnement retentisse et que les grilles s'ouvrent lentement. Élodie s'engagea sur le chemin, chaque pas résonnant contre l'allée pavée. Plus elle avançait, plus elle se sentait minuscule face à cette propriété d'une opulence écrasante.
À peine eut-elle atteint le perron qu'une femme à l'allure stricte ouvrit la porte. Une cinquantaine d'années, les cheveux tirés en un chignon impeccable, elle portait une robe noire ajustée et une expression de sévérité sur son visage marqué par le temps.
- Vous êtes en retard, annonça-t-elle froidement.
Élodie baissa aussitôt la tête. Elle n'était pas en retard. Il était exactement six heures du matin, comme convenu dans l'entretien téléphonique. Mais elle comprit immédiatement que discuter ne servirait à rien.
- Suivez-moi, ajouta la femme en pivotant sur ses talons.
Élodie pénétra dans la demeure et fut immédiatement frappée par l'immensité du hall d'entrée. Un lustre en cristal dominait l'espace, diffusant une lumière tamisée sur le marbre immaculé du sol. De grands escaliers en colimaçon montaient à l'étage, et à travers les larges ouvertures des salons, elle apercevait des meubles somptueux, des tableaux de maîtres et des bibliothèques remplies d'ouvrages anciens.
Elle avait l'impression d'être entrée dans un autre univers, un monde auquel elle n'appartenait pas.
- Je suis Madame Fournier, gouvernante de cette maison. Je vais vous montrer vos quartiers et vous expliquer vos tâches. Il n'y a qu'une seule règle ici : la perfection.
Son ton était sec, sans la moindre once de sympathie.
Élodie se contenta d'acquiescer, sentant déjà la tension s'installer dans son corps.
- Venez.
Elle la suivit à travers les couloirs silencieux, gravant chaque détail dans sa mémoire. Elle ignorait encore que cet endroit allait bouleverser son existence bien plus qu'elle ne l'imaginait.
Élodie marchait en silence derrière Madame Fournier, son regard balayant l'immensité des couloirs qu'elles traversaient. Tout dans cette maison respirait la richesse et la rigueur. Les tapis épais amortissaient le bruit de leurs pas, les murs étaient ornés de moulures délicates, et chaque porte semblait mener à une pièce plus majestueuse encore que la précédente.
Elles s'arrêtèrent devant une porte discrète, située au bout d'un couloir plus sobre. La gouvernante l'ouvrit et fit signe à Élodie d'entrer.
- Voici votre chambre, annonça-t-elle.
L'espace était modeste comparé au reste de la maison, mais bien plus grand et confortable que ce qu'Élodie avait connu jusqu'ici. Un lit simple, une armoire en bois sombre, un bureau près de la fenêtre et une petite salle de bain attenante. Une chambre fonctionnelle, sans fioritures.
- Vous commencerez immédiatement. Descendez dans la cuisine dans dix minutes.
Et sans attendre de réponse, Madame Fournier referma la porte derrière elle, la laissant seule.
Élodie posa son sac sur le lit et inspira profondément. Elle était officiellement employée ici. Tout était allé si vite...
Elle s'approcha de la fenêtre. De là, elle avait une vue partielle sur le vaste jardin qui entourait la propriété. Des haies soigneusement taillées, une fontaine élégante, et au loin, ce qui ressemblait à une piscine.
Elle frissonna légèrement. Cette maison semblait belle en apparence, mais il y avait quelque chose d'étrange dans son atmosphère. Tout était trop froid, trop silencieux.
Dix minutes plus tard, elle était en cuisine.
Le contraste avec le reste de la maison était frappant : ici, tout était en mouvement. Des cuisiniers s'affairaient autour des fourneaux, des domestiques allaient et venaient avec des plateaux, et des effluves de café et de pain grillé flottaient dans l'air.
- Ah, la nouvelle, grommela une voix derrière elle.
Elle se retourna et tomba sur une femme d'une quarantaine d'années, ronde et au regard perçant.
- Je suis Marthe, la cuisinière en chef. On m'a dit que tu étais débrouillarde, alors prouve-le-moi. Mets-toi au travail.
Élodie n'hésita pas et retroussa ses manches.
On lui confia d'abord des tâches simples : couper des légumes, surveiller une cuisson, dresser un plateau. Son efficacité sembla plaire à Marthe, qui hocha la tête d'un air satisfait.
- Au moins, tu ne fais pas semblant de travailler.
Élodie esquissa un sourire timide, mais n'eut pas le temps de répondre. Une nouvelle présence venait d'entrer dans la cuisine.
Le silence tomba immédiatement.
Tous les employés baissèrent la tête et se figèrent sur place.
Élodie tourna la tête et son souffle se coupa un instant.
Un homme venait d'apparaître sur le seuil, vêtu d'un costume sombre parfaitement taillé. Grand, élancé, avec une allure imposante, il dégageait une aura de puissance froide.
Arthur Beaumont.
Ses yeux d'un gris perçant balayèrent la pièce avec une indifférence glaciale.
- Mon café, ordonna-t-il d'une voix basse et maîtrisée.
Marthe s'empressa de lui préparer sa tasse, la lui tendant avec des mains légèrement tremblantes.
Élodie n'avait jamais vu quelqu'un inspirer autant de crainte sans même élever la voix.
C'est à cet instant qu'il posa les yeux sur elle.
Un regard fugace, mais intense.
Élodie sentit un frisson lui parcourir l'échine.
Arthur Beaumont la dévisagea une seconde de trop avant de détourner le regard, comme si sa présence l'importunait.
- Que fait cette fille ici ? demanda-t-il sans émotion.
Marthe se racla la gorge.
- La nouvelle domestique, Monsieur.
Arthur ne répondit rien. Il porta son café à ses lèvres, sans ciller, puis quitta la cuisine aussi silencieusement qu'il était arrivé.
Ce ne fut qu'une fois qu'il disparut que l'agitation reprit autour d'elle.
Marthe poussa un soupir et secoua la tête.
- Si j'étais toi, je ferais en sorte de rester invisible devant lui.
Élodie avala sa salive.
Elle venait à peine d'arriver, et déjà, elle sentait que cet homme allait bouleverser sa vie.
Élodie sentit encore le poids du regard d'Arthur Beaumont longtemps après son départ. Il n'avait prononcé que quelques mots, mais sa présence avait suffi à figer toute la pièce. Cet homme exerçait une autorité naturelle, presque suffocante.
- Ne fais pas attention, lança Marthe en reprenant son travail. Il est toujours comme ça. Froid comme un roc et aussi distant qu'une étoile.
Élodie hocha la tête, mais une étrange sensation persistait en elle. Elle n'avait jamais ressenti une telle tension en croisant le regard de quelqu'un.
- Bon, finit par dire la cuisinière, sors ce plateau et installe-le dans la salle à manger.
Élodie obéit aussitôt. Le plateau était lourd, chargé de viennoiseries, de fruits frais et d'une théière en argent brillant. Elle inspira profondément avant de quitter la cuisine.
Le couloir était silencieux, chaque pas résonnant légèrement sur le parquet ciré. La salle à manger se trouvait au bout du couloir, derrière une double porte en bois massif. Elle hésita un instant, puis poussa doucement la porte.
La pièce était immense. Une longue table en acajou trônait au centre, entourée de chaises sculptées avec une élégance rare. De grandes fenêtres laissaient entrer une lumière dorée, filtrée par des rideaux soyeux.
Et à l'autre bout de la table, Arthur Beaumont était assis.
Seul.
Son visage était partiellement dissimulé derrière le journal qu'il lisait, et la seule chose visible était la main qui tenait une tasse de café.
Élodie s'avança lentement et déposa le plateau avec précaution.
Elle s'apprêtait à se retirer lorsqu'une voix brisa le silence.
- Votre nom ?
Elle sursauta légèrement.
Arthur avait baissé son journal et la fixait de ses yeux acier.
- Élodie, murmura-t-elle, prise au dépourvu.
- Élodie... quoi ?
- Morel.
Il l'observa un instant, puis reposa lentement sa tasse.
- Vous êtes nouvelle.
Ce n'était pas une question.
- Oui, monsieur.
Il acquiesça sans rien ajouter et reporta son attention sur son journal, comme si elle n'existait déjà plus.
Ne sachant quoi faire, Élodie s'inclina légèrement et se hâta de sortir de la pièce, son cœur battant à tout rompre.
Les heures suivantes furent un enchaînement de tâches et de règles strictes dictées par Madame Fournier. Tout devait être fait selon un protocole précis : le ménage, l'entretien des objets de valeur, la manière dont elle devait se tenir en présence des membres de la famille.
- Vous ne parlez jamais sans y être invitée, vous ne posez aucune question inutile, et surtout, vous ne vous faites pas remarquer.
Élodie assimilait les consignes en silence.
La journée lui parut interminable. Entre le travail physique et la pression de bien faire, elle se retrouva exténuée bien avant la tombée de la nuit.
Alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre sa chambre après une dernière corvée, elle croisa à nouveau Arthur Beaumont.
Il était sur le balcon du premier étage, adossé à la rambarde, une cigarette entre les doigts. Il semblait plongé dans ses pensées, le regard perdu dans la nuit.
Élodie s'arrêta, hésitante.
Il tourna légèrement la tête et leurs regards se croisèrent.
Cette fois, il ne détourna pas les yeux immédiatement.
Un silence étrange s'installa entre eux, comme une note suspendue.
Puis, sans un mot, il reporta son attention vers l'horizon et prit une nouvelle bouffée de fumée.
Élodie sentit son cœur rater un battement.
Elle ne comprenait pas encore pourquoi, mais une certitude naissait en elle.
Cet homme, froid et insondable, allait changer sa vie d'une manière ou d'une autre.
Et elle n'était pas certaine d'être prête à l'affronter.