Alina Volkova avançait d'un pas mesuré, ses bottes en cuir noir s'enfonçant légèrement dans la poudreuse. Autour d'elle, les façades austères des immeubles de verre et d'acier se dressaient en géants silencieux, leurs reflets déformant la réalité comme dans un rêve fiévreux. Sa silhouette élancée se fondait presque dans l'ombre des réverbères, son manteau sombre flottant derrière elle, tandis que ses yeux d'un bleu trop clair pour être banal scrutaient l'entrée monumentale du bâtiment devant elle.
KOSCHEI HOLDINGS.
Les lettres d'or incrustées dans la pierre brillaient faiblement sous la lueur glacée des lampadaires. Cette entreprise, l'une des plus influentes de Russie, symbolisait le pouvoir et le secret. Un conglomérat tentaculaire aux ramifications obscures, où seules les élites les plus implacables pouvaient espérer gravir les échelons. Et ce soir, Alina s'apprêtait à franchir cette frontière invisible qui séparait les communs des véritables maîtres du jeu.
Elle inspira profondément et passa les portes vitrées, accueillie par la chaleur artificielle du hall d'entrée. Tout ici respirait l'opulence et le contrôle. Le marbre poli reflétait les lumières froides du plafond, les œuvres d'art contemporaines accrochées aux murs semblaient autant de totems silencieux témoignant d'une richesse indécente. Derrière le comptoir d'accueil, une femme impeccablement apprêtée leva à peine les yeux de son écran avant d'annoncer d'une voix monocorde :
- Mademoiselle Volkova, monsieur Sokolov vous attend.
Aucune demande de pièce d'identité, aucune vérification. Tout avait été préparé à l'avance. Comme si sa venue avait été non seulement anticipée, mais orchestrée.
Un frisson imperceptible parcourut la nuque d'Alina tandis qu'elle empruntait l'ascenseur aux parois de verre, s'élevant en silence vers les étages supérieurs. Elle avait travaillé dur pour décrocher cette opportunité, mais une part d'elle ne pouvait s'empêcher de se demander si ce poste ne lui avait pas été offert trop facilement.
Les portes s'ouvrirent sur un couloir feutré, dont le silence était à peine troublé par le tic-tac lointain d'une horloge invisible. Le sol était recouvert d'un tapis si épais qu'il absorbait le moindre bruit de pas. Devant elle, une porte massive en bois sombre attendait, et au-delà...
Viktor Sokolov.
Un nom qui résonnait dans les cercles financiers comme une légende et une mise en garde. Peu de gens avaient eu l'occasion de le rencontrer en personne, et encore moins de travailler à ses côtés. On disait qu'il était aussi impitoyable que génial, aussi froid que calculateur. Un homme qui n'accordait jamais sa confiance, mais dont la seule présence suffisait à dominer une pièce.
Alina posa la main sur la poignée et, dans un mouvement mesuré, poussa la porte.
Le bureau était vaste, baigné dans la lumière tamisée des lustres suspendus. Une baie vitrée offrait une vue imprenable sur la ville enneigée, tandis que le mobilier, tout en lignes épurées et en matériaux précieux, reflétait une esthétique de pouvoir brut. Et là, derrière un large bureau en acajou, un homme se tenait debout, scrutant l'horizon comme s'il en possédait chaque rue, chaque souffle.
Viktor Sokolov.
Il ne se retourna pas immédiatement. Seul le mouvement de ses épaules trahit qu'il avait conscience de sa présence. Il portait un costume sombre parfaitement taillé, dont la coupe sévère accentuait la carrure puissante de son corps. Ses cheveux noirs, coupés courts, contrastaient avec la pâleur de sa peau, et lorsqu'il tourna enfin la tête vers elle, ses yeux d'un gris polaire accrochèrent les siens avec une intensité troublante.
Alina ne sut dire combien de secondes s'écoulèrent ainsi, figée sous ce regard analytique, pesée, évaluée, disséquée. Puis, dans un geste fluide, il fit un pas en avant et laissa échapper d'une voix grave et maîtrisée :
- Vous êtes venue.
Simple affirmation, mais qui portait en elle un étrange sous-entendu.
Quelque chose dans l'air changea imperceptiblement, une tension insondable qui sembla vibrer sous la surface de leur échange silencieux. Une intuition glaciale s'insinua en elle, instinct primitif qu'elle ne parvenait pas à expliquer.
Quelque chose m'échappe.
Et dans l'ombre des hauts bâtiments de Moscou, sous la lumière impassible de la lune, un murmure ancestral semblait déjà s'élever.
Alina soutint le regard perçant de Viktor Sokolov, bien que chaque fibre de son être lui criait de détourner les yeux. Il y avait dans cette rencontre une intensité troublante, une sensation de déjà-vu qu'elle ne pouvait expliquer. Son instinct, affûté par des années de prudence, lui murmurait que cet homme n'était pas qu'un simple PDG. Qu'il y avait, sous la surface polie de son image publique, des ombres bien plus profondes qu'elle ne pouvait l'imaginer.
Il l'observait toujours, impassible, évaluant sans doute chaque aspect d'elle – son attitude, sa posture, le moindre tressaillement dans son expression. Finalement, il fit un geste fluide vers un fauteuil en face de son bureau.
- Asseyez-vous, dit-il d'une voix mesurée.
Alina obéit, consciente que ce n'était pas une invitation, mais une instruction. Elle croisa les jambes, cherchant à masquer la tension qui raidissait ses muscles.
- Vous avez un dossier impressionnant, reprit Viktor en s'installant lentement derrière son bureau. Major de promotion en finance et en langues slaves anciennes, spécialisée dans la gestion de crise et la restructuration d'entreprises. Un parcours qui aurait dû vous ouvrir les portes des plus grands groupes internationaux. Pourtant, vous avez postulé ici, à Koschei Holdings. Pourquoi ?
Il savait déjà la réponse. Il testait ses réactions.
Alina se força à afficher une expression neutre.
- Koschei Holdings est une entreprise fascinante. Son influence s'étend bien au-delà des frontières russes, et son modèle économique est... atypique. Je voulais comprendre comment une société qui ne publie presque aucun rapport financier officiel, et dont les actionnaires restent dans l'ombre, peut prospérer à ce point.
Un éclat d'intérêt passa brièvement dans les yeux de Viktor.
- Vous aimez comprendre ce qui est caché.
Ce n'était pas une question.
- L'inconnu m'intrigue, admit-elle prudemment.
Un silence s'installa. Un silence chargé d'une tension qu'elle ne parvenait pas à définir. Puis Viktor se pencha légèrement en avant, posant les coudes sur le bureau.
- Je vous ai engagée parce que vous avez un talent unique. Votre instinct vous guide vers les vérités que les autres ignorent ou craignent d'affronter. Mais sachez que certaines vérités ne méritent pas d'être découvertes.
L'avertissement était à peine voilé.
Alina ne broncha pas, mais une froideur subtile s'insinua en elle.
- Est-ce une menace, Monsieur Sokolov ?
Un sourire fugace étira ses lèvres.
- Une simple constatation.
Le silence s'épaissit, et Alina sentit qu'il ne lui poserait plus aucune question. Il l'avait testée, jaugée, et semblait désormais satisfait de son choix. Pourtant, une sensation étrange continuait de peser sur elle. Comme si elle venait de franchir un seuil invisible, un point de non-retour.
- Vous commencerez demain, conclut-il en se levant.
L'entretien était terminé.
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La nuit était déjà bien avancée lorsqu'Alina quitta l'immeuble. La neige avait continué de tomber, recouvrant les rues d'un manteau immaculé, effaçant les traces du passage des hommes. Le vent s'était levé, glacial et mordant, s'insinuant sous son manteau comme une main invisible.
Elle marcha lentement le long des avenues désertes, son esprit en proie à un tumulte qu'elle peinait à nommer. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette entreprise. L'ambiance pesante, le comportement trop calculé de Viktor Sokolov, cette absence totale de procédures de sécurité lors de son embauche... Tout était trop lisse, trop facile.
Mais ce n'était pas tout.
Une sensation persistante, viscérale, l'oppressait depuis qu'elle avait mis les pieds dans ce bâtiment. Comme si elle était épiée. Comme si quelque chose d'invisible la frôlait, effleurant sa conscience sans jamais se montrer.
Un bruit soudain la fit sursauter.
Un craquement dans la neige, à quelques mètres derrière elle.
Elle se retourna brusquement, ses sens en alerte.
Rien.
Seulement la rue silencieuse et les lampadaires diffusant une lumière blafarde.
Mais son cœur battait plus vite. Quelque chose n'allait pas.
Elle reprit sa marche, plus rapide cette fois. Les immeubles semblaient se refermer autour d'elle, l'enveloppant dans un silence inquiétant. Chaque pas résonnait trop fort.
Puis, elle les entendit.
Des murmures.
Faibles, indistincts, portés par le vent. Une langue ancienne, gutturale, qu'elle ne comprenait pas mais qui éveilla en elle un frisson archaïque.
Alina accéléra encore, son souffle devenant plus court.
Les murmures s'intensifièrent.
Puis, un éclat de lumière jaillit devant elle.
Elle s'arrêta net, ses yeux s'écarquillant sous l'effet du choc.
Une silhouette se tenait au bout de la rue, baignée dans une lueur pâle qui ne semblait provenir d'aucune source identifiable.
Haut, élancé, vêtu d'un manteau sombre.
Et ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel.
Un frisson glacial parcourut l'échine d'Alina.
Elle connaissait ce regard.
Elle l'avait déjà vu.
Dans ses cauchemars.