Ce n'était ni la première fois qu'un homme me harcelait ni la dernière .
- Je t'emmène ? J'ai eu un coup au cœur .
En me figeant aussitôt, je me tourne vers l'occupant de la voiture, assis à l'arrière, le coude sur le bord de la portière, dont la vitre était baissée .
- Non .
J'ai su me contrôler , quelques heures plus tôt , et il valait mieux continuer sur cette lancée . C'était André ... Il ne servirait à rien d'entamer les hostilités avec lui . De plus, j'ai peur qu'il ne découvre l'existence de Erwan . Il supposerait sans doute que, ça aussi, je l'avais fait exprès ! Même s'il avait affirmé qu'il prenait toutes ses précautions...
- Il est tard, tu dois être fatiguée, dit-il de sa belle voix harmonieuse.
Comme je détestais cette voix suave 😫 . La voiture roulait au pas, accompagnant ma marche , et je suis irritée de le savoir confortablement assis tandis que je foule le bitume, les pieds douloureux .
- en effet Je suis fatiguée tous les soirs et je m'en accommode . Alors, je décline la proposition.
André eut un léger rire.
- Quel aplomb ! Te voilà loin de la jeune fille qui a débarqué à Abidjan avec des étoiles plein les yeux et des rêves de gloire...
Un élan de colère irrépressible me souleve et j'avance m jusqu'à la voiture. C'était plus fort que moi , j'avais besoin de tenir tête à cet homme. La voiture s'immobilise
- J'étais peut-être naïve, mais c'est terminé. Si j'ai de l'aplomb, comme tu dis, c'est qu'il l'a bien fallu . Dans ce monde de requins, je n'ai pas envie de me faire dévorer .
A vrai dire, j'ai plutôt le sentiment d'être dotée d'un fort instinct de survie. Je devais me battre pour rester à flot, parce qu'un petit être sans défense dépend de moi. André ouvre alors la portière et descend. J'ai eu un mouvement de recul . Il était si grand, si large d'épaules, si... parfait .
Parfait ? Allons donc, c'était un pitoyable individu, ni plus ni moins !
- Monte, dit-il d'une voix autoritaire. Ne sois pas si têtue .
- Je n'ai pas d'ordres à recevoir de toi, André .
Je dis son nom de façon amusante . je lui rappelais ainsi que nous avions eu des relations intimes , que je n'étais ni une de ses employées ni une petite amie qu'il pouvait régenter à sa guise .
- D'ailleurs , ta compagne sera furieuse si tu m'emmènes , non ?
- Inès n'est plus un problème, déclara-t-il avec hauteur .
- Pauvre Inès !. Chassé sans explications !
Laissant la portière ouverte, André s'approche de moi . Mon instinct me souffle de fuir, mais je refuse de lui obéir. J'ai affronté trop d'épreuves pour détaler à la première difficulté. Je suis beaucoup plus forte qu'avant, non ?
- Installe-toi dans la voiture, ou je t'y fais monter de force .
- Je voudrais bien voir ça ! Nous sommes en Côte d'Ivoire ... On ne kidnappe pas les gens en pleine rue, ici .
Je ne sais pas trop ce qui m'arrivait . Je suis soulevée en l'air, et renversée sur son épaule avant même d'avoir pu esquisser un geste.
- Pose-moi par terre ! ( en criant et en lui tapant le dos de mes poings) tandis qu'il m'emportait vers la voiture .
La seconde d'après, je me sens basculer vers le sol , et je m'accroche à lui de crainte de tomber. Mais il me dépose sans ménagement sur le siège arrière, se glisse près de moi en un clin d'œil, puis claque la portière . Je me rue vers la portière opposée, mais celle-ci était verrouillée . La voiture se met aussitôt à rouler , en prenant de la vitesse .
Je m'affale sur le siège en fixant mon ravisseur d'un œil noir . Il semblait content de lui . Mon cœur battait la chamade, je suis tendue à l'extrême, prête à m'enflammer comme de l'amadou .
- De quel droit oses-tu... ?. Si on t'a vu, tu auras de sacrés ennuis...
- Ça m'étonnerait , répondit-il, son regard gris brillant dans la pénombre. Et maintenant, dis-moi où tu habites, et mon chauffeur te ramènera chez toi . C'est tout de même plus pratique, non ?
Je le foudroye du regard .
- Allons, Liya , parle . Il est tard, et tu as l'air fatiguée .
Si grande que fût mon envie de refuser mais je consens à donner mon adresse . Je n'avais guère le choix... Et je devais récupérer Erwan . En voiture, j'arriverais plus tôt que d'habitude, et ma voisine ne s'en plaindrait sûrement pas .
- Serais-tu tourmenté par ta conscience ? Me lança-t-il lorsqu'il eut communiqué l'adresse au chauffeur .
Il éclate de rire .
- Et puis quoi encore ?
Sa réaction me blesse, mais ne me surprend guère. Ne m'avait-il pas jetée dehors sans l'ombre d'un scrupule, refusant ensuite tout contact avec moi ? Ce genre d'homme n'avait évidemment pas de cœur.
- Alors, pourquoi te montres-tu si généreux ?
Il promène son regard sur moi, et je sens sur ma peau une chaleur diffuse, très révélatrice. Je serre les dents, résolue à refouler toute attirance pour cet homme . Avant de rencontrer André , je m'étais cru maîtresse de mes émotions . En quelques instants, il avait pulvérisé cette illusion. Et il la pulvérisait de plus belle à présent. Mon corps ne voulait rien savoir des sentiments que André m'inspirais depuis un an... Le mépris ! L'aversion pure et simple !
- Parce que j'ai besoin de toi, ma belle , répondit-il .
Je soupire , la gorge nouée. Il m'a dit des mots semblables, lors de cette fameuse soirée. Et moi, comme une idiote, j'ai mordu à l'hameçon. Cet épisode m'a fait définitivement perdre ma naïveté. Un milliardaire ne tombait pas amoureux, en quelques heures, d'une jeune fille sans sophistication, vierge par-dessus le marché . Non, il n'y avait pas eu de coup de foudre entre nous .
- Besoin de moi ? Désolée, mais la réponse est non .
- Tu n'as pas encore entendu ma proposition, fit calmement remarquer André .
- La réponse sera non de toute façon. J'ai déjà eu droit à une proposition de ta part . Je sais à quoi m'en tenir, merci .
Il secoue la tête comme s'il était déçu .
- Je te préférais à Abidjan .
- Evidemment ! J'étais intimidée et faisais ce que tu demandais . Mais j'ai retenu la leçon .
- Tu aimes être serveuse,ma belle ? Tu aimes cette promiscuité avec des hommes qui se permettent des privautés parce qu'ils te croient à vendre, comme les boissons et les biscuits apéritifs ?
- Non, je n'aime pas ça ! . Mais je n'ai pas de qualification...
- Et si je te proposais une meilleure situation ?
- Je ne serai pas ta maîtresse !
Il me regarde d'un air interdit, puis éclata de rire une fois de plus, et je me sens rougir, mortifiée . Après avoir vu la femme qui l'accompagnait ce soir, je pouvais réellement imaginer qu'il s'intéressait à moi ? Il l'avait pourtant fait, un an plus tôt. Je ne l'avais pas rêvé : Erwan en était la preuve.
- Tu es charmante ! Je n'ai pas besoin de payer pour avoir une maîtresse . Si je te choisissais pour occuper cette... position, je suis sûr que tu ne refuserais pas. Il était décidément d'une impolitesse sidérante !
- Tu fréquentes les bars , malgré ton manque flagrant d'intuition ? . Je m'étonne que tu ne sois pas déjà ruiné, vu la conclusion que tu tires alors que tout indique le contraire .
- chérie , soupira-t-il, tu es vraiment bête ! Comment avons-nous été ensemble dans le même lit , déjà ? Oh ! oui, ça y est, tu cherchais à m'embobiner...
Je rougis de plus belle au souvenir de nos ébats , et je ne donnais pas la peine de protester, persuadée qu'il ne me croirait pas, de toute façon.
- Tu aimes les femmes dociles, c'est clair. Et qui n'ouvrent jamais la bouche .
- Ce dont tu es incapable, grommela-t-il.
- Très bien, dis ce que tu as à dire. Qu'on en finisse .
Je me sens comme électrisée sous son regard intense . Malgré moi, j'étais tentée de me laisser happer par ce regard, de m'y noyer...
- Je veux que tu sois l'égérie de mon parfum audacieuse !
Audacieuse , je m'en souviens très bien, était le parfum emblématique de Néves cosmétiques . Celui pour lequel j'ai posé à Abidjan .
- Ce n'est pas drôle .
- Je ne plaisante pas, Liya . Je veux que tu poses pour Audacieuse .
- Je l'ai déjà fait, et ça n'a pas marché, il me semble .
- C'était une erreur de jugement . Que nous pouvons rectifier maintenant .
- Je ne crois pas que ce soit possible .
Comment je vais vivre à Abidjan avec un bébé de trois mois ? Ce n'était sûrement pas ce qu'envisageait André !
- Bien sûr que si, affirma-t-il. Je te paierai beaucoup plus que ne le fait le bar . Tu poseras pour les prises de vue, tu seras présente aux manifestations de promotion, et tu en seras généreusement récompensée. Tu as tout à y gagner, Liya .
Je pense à mon bébé qui dormait dans un berceau de seconde main, au petit appartement défraîchi que je partage avec angi, avec sa chaleur , ses tapis fanés, ses appareils ménagers toujours en panne... Ce n'était qu'un triste logement, et j'aurais donné cher pour le quitter, pour offrir à mon bébé de meilleures conditions d'existence. Mais si André était en train de se moquer de moi ? S'il ne cherchait qu'à me punir de lui avoir dissimulé la vérité à Abidjan ?