Vingt ans que je l'ai épousée ma co-locataire ; c'était dans son village natal, nous étions une dizaine, non par confinement mais par manque d'argent. On s'était promis de faire la fête plus tard, avec nos amis. Mariés de l'an 2000, sympa ce coup du hasard ; alors cette année 2020, pour l'anniversaire des vingt ans, c'était le bon moment pour la faire, cette fête. Mais covid en a décidé autrement, on a tout repoussé.
Deux semaines déjà qu'on se côtoie au quotidien ; je redécouvre le son de sa voix, ses envies, ses manies, son amour, ça c'est moi. On redevient intimes.
Finalement, on va attendre un peu avant de se dire oui pour la deuxième fois ; faisons d'abord connaissance, ne pressons pas les choses. On a toujours aimé les préliminaires. Ça me revient.
Confinés de Français
Confinés les Français ! interdit de sortir, sauf pour une pratique sportive d'une heure. Dans un rayon de un kilomètre. Tu parles.
Ouais, à la campagne on est bien mieux que dans le béton des citadins. Ah ! Ces gros imbéciles à nous prendre pour des ploucs. J'en ris aujourd'hui. Par ici, il y a bien plus de vaches que d'habitants, si je veux croiser quelqu'un qui fait son footing, je dois aller à la ville voisine, à cinquante kilomètres.
Personne ne fait de footing ici, c'est un truc de feignant ça ; on n'a pas besoin de pédaler ou de courir pour entretenir la forme, ils n'ont qu'à venir passer quelques jours avec nous ; le soir quand tu rentres t'as pas envie de sortir un vélo ou une paire de baskets. Un coup de journal télévisé devant un bol de soupe et hop, au lit.
Et puis si je veux croiser quelqu'un, je dois prendre ma voiture, mon voisin le plus proche, c'est la ferme de l'André. Paraît même que je ne peux pas aller le voir, l'André. Il est à plus d'un kilomètre. Stupide règlement. Nous, c'est toute l'année qu'on est confinés, si tu vas par là.
Ce matin, Robert notre gendarme, il m'a mis une amende quand je suis allé au village chercher mon pain pour la semaine, je n'avais pas d'autorisation dérogatoire.
Mais c'est quoi ce pays ?
Par Aragos et Tataremis
- Capitaine nous avons un visuel
- Ah, alors à quoi ressemblent donc ces petits êtres. Je suis bien curieux de les voir de mes yeux. John, projetez sur l'écran principal.
- Oui capitaine.
Sur l'écran géant de la passerelle de commandement apparaît une vue aérienne d'un camp militaire ; aménagé en hôpital de campagne pour accuser la crise de la covid et accueillir les cas de contamination ; les hommes, en combinaison jetable de papier bleuté, portent tous un masque, des gants et des protections aux pieds.
- Par Aragos, qu'ils sont laids ces humains.
- Oui capitaine, bien loin des images que nous avions d'eux.
- Certes. Nos données doivent être obsolètes, l'évolution John.
- Oui, selon mes sources, ils devraient être vêtus d'animaux morts et habiter dans des trous à même le relief de la planète. Regardez capitaine, les images sont nettes sur cette revue du 13 mars 1966 : « Newlook for ever, spécial bêtes à poils. »
- Effectivement. Profitez pour mettre à jour nos données, John
Sur l'écran principal, l'agitation du camp reste palpable ; à l'instant, une ambulance s'immobilise et délivre un lit, que l'équipe médicale s'empresse de pousser sous les tentes.
- John, activez la vision infrarouge. J'aimerais comprendre ce qu'ils font sous ce tissu.
- Oui capitaine.
On distingue nettement des formes rougeâtres au travers des toiles ; deux urgentistes s'empressent d'intuber le patient et de le relier à une assistance respiratoire.
- Par Aragos et Tataremis, qu'est-ce qu'ils font ?
- Capitaine, le vivavirius temporel mesure un taux de vie plus faible sur la personne allongée que sur celle debout. Ah, maintenant le taux remonte. Je crois que leurs vies dépendent de ces machines, capitaine.
- Eh bien nous arrivons trop tard John, ce peuple arrive à son terme ; assisté par machine pour survivre. Nous n'y trouverons pas de main-d'œuvre valable pour nos mines de diamants. Avertissez le haut commandement, nous quittons l'orbite terrestre et nous nous dirigeons vers Mars ; allons rendre visite à ce peuple de petits verts, avec un peu chance, ils seront en bien meilleure santé.
- Bien capitaine. On détruit avant de partir ?
- Non John, ils n'en ont plus pour longtemps, laissons-les à leur triste sort.
Et voici notre belle planète bleue sauvée une nouvelle fois de l'envahisseur intergalactique.