On m'apprend qu'il y a plusieurs bons restaurants à Toulouse-en-Québec, des tables réputées : on y vient des quatre coins du monde pour déguster des crevettes de Matane. Je me dis que c'est vraiment le village idéal pour moi. En marchant sur la rue principale (la seule), je tombe sur Marie et sa fille blonde, un peu boulotte. La sœur de Marie les accompagne. C'est une harpie au crâne rasé qui traite sa nièce comme une chienne. Toutes les dix secondes, elle lui crie dessus : « Au pied, j'ai dit ! » cependant, ni la fille un peu boulotte ni sa mère obèse ne s'offusquent de ce comportement outrageant.
Un fou furieux traverse la rue en vociférant des insanités du genre : « Ma gang de "tabarnaks", vous pouvez "manger d'la marde" ». J'adore ce village ! Pourtant, aussitôt, je suis dans un autre rêve. La maison fissurée m'obsède tout autant, mais j'ai des choses plus urgentes à faire. Je viens de commettre le braquage du siècle avec deux complices, des types que je n'ai jamais vus de toute ma vie. Nous avons huit millions de beaux billets dans nos sacs et je cherche une occasion de leur faucher le magot. J'échafaude toutes sortes de plans foireux auxquels je renonce lorsque je réalise qu'il ne s'agit pas de liasses de billets de banque, mais de simples chèques en blanc qu'il me sera impossible d'encaisser.
L'ordinateur est en panne, mais il me parle : « Je suis désaffectueux », répète-t-il d'une voix suave.
Le postier n'apporte pas le colis que j'attendais, mais un autre, beaucoup plus gros, contenant un zèbre à rayures mauves. Le zèbre se met à brouter les chèques de banque et mes complices commencent à s'énerver. Le plus malingre des deux, qui se trouve également être le plus débile, me demande jusqu'à quelle heure la poissonnerie restera ouverte. C'est un zèbre nain qu'on m'envoie, mais il semble pourvu d'un appétit d'ogre et il ne restera bientôt plus rien de notre illusoire fortune.
Dans le train qui me ramène à Toulouse-en-Québec, je croise une amie Fesse-de-Bouc. Une fille qui arbore d'innombrables tresses, une espèce de Méduse inoffensive, presque trop belle pour être vraie. Nous nous émerveillons de cet incroyable hasard : c'est la première fois que nous nous rencontrons en personne. Son mec reste planté près d'elle, impassible, tandis que je la drague. Le visage du type est ravagé par l'acné juvénile et semble être sur le point d'exploser. Ils m'invitent pour le réveillon. C'est la grève des transports et j'ai oublié mon sac de voyage devant la gare. Chez ce jeune couple, après m'être mouché, je jette mon mouchoir dans le four où la dinde de Noël est en train de cuire. « Oh merde ! »
Je réalise que je suis complètement nu. Je donne la réplique à une jeune actrice qui répète son texte. Il est question d'Hitler et... de sa vision du Québec. D'énormes crevettes de Matane sont posées sur une pile de papiers. Sur l'écran de l'ordinateur, des images s'animent quand la jeune actrice récite le passage correspondant. Des paysages défilent sous nos yeux : Trois-Rivières sous les bombardements nazis, Montréal sous les décombres, la ville de Québec engloutie par un raz-de-marée... La jeune actrice a maintenant le visage de mon amie Fesse-de-Bouc. Je lui dis : « Désolé pour la dinde, mais elle l'a vraiment cherché ! »
Soudain, je suis de nouveau avec mes complices de tout à l'heure, au volant d'une voiture décapotable. L'un d'eux est déguisé et maquillé comme une femme. Il a vraiment l'air ridicule avec sa perruque blond-platine, ses talons aiguilles et sa robe trop ajustée. Il court en criant : « Vas-y, démarre ! Démarre ! » Il saute à l'arrière et nous éclatons de rire. Nous sommes en cavale et rien ni personne ne peut nous arrêter.
D'un seul coup, je rapetisse. Je ne suis pas plus grand qu'une sauterelle et j'échappe de justesse à une série d'accidents : je me traîne au bord de la route et les piétons passent bien près de m'écraser. Je me retrouve à nouveau en compagnie de mes complices : nous sommes perdus dans la forêt, mais plusieurs indices me laissent croire que nous sommes tout près de notre objectif. Nous suivons la voie ferrée. Derrière la colline se trouve un ranch tenu par une très belle femme. Je m'aventure sur ses terres et elle me demande ce que je fais là. « Tu es bien trop jeune », dit-elle. Par bravade, je lui réponds que je suis docteur. « Vous êtes médecin ? » demande-t-elle, émerveillée. « Non. Je suis docteur en sociologie. »
Finalement, nous sommes assiégés dans cette grande maison de ferme par des gangsters. L'un de mes complices les a aperçus par une fenêtre : ils enlèvent les cadavres des gens qu'ils viennent de supprimer. Une fillette se trouve dans la maison : c'est la fille de la propriétaire du ranch. Je ne supporte pas l'idée qu'elle soit en danger. Je la soulève – elle est si légère que je peux la mettre sous mon bras et courir sans me fatiguer. Une fuite éperdue. Sur la voie ferrée, je fais des bonds prodigieux, mais chaque fois que mes pieds touchent les rails, je reçois une forte décharge électrique. À la fin de cette course effrénée, je suis exténué, mais la fillette est saine et sauve. Je la dépose dans les bras de sa mère en murmurant à son oreille : « Ne lui dites pas qu'elle a des ailes ».
Elle s'appelle Brindille, me dit sa mère. Elle est maintenant si petite qu'elle tient dans une boîte d'allumettes. La mère a égaré la boîte d'allumettes dans laquelle se trouve sa fille. Elle croit l'avoir déposée par erreur dans le bac de recyclage. Je suis très inquiet pour la fillette. Je retrouve la boîte d'allumettes, mais Brindille n'y est plus : la boîte est remplie d'eau de pluie. La mère de Brindille est très calme, malgré ces circonstances alarmantes. Elle me raconte alors cette histoire totalement déplacée : « Je conduisais la voiture l'autre jour, et la petite était assise sur le siège arrière. À un certain moment, elle s'est levée, s'est penchée sur mon épaule et m'a murmuré à l'oreille : "Maman, est-ce que les arbres ont un sexe ?" » Elle éclate de rire. Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de drôle. Je réponds qu'il serait peut-être temps de signaler la disparition de la petite, mais cette idée aussi la fait se tordre de rire. Un instant plus tard, elle est étendue sur la table de la salle à manger et je suis debout sur sa tête. Je lui masse le front avec mes pieds. Je suis si léger qu'elle ne ressent aucune douleur, pas le moindre inconfort. Si léger qu'au bout d'un moment, je me mets à l'éviter pour de bon et à tournoyer gracieusement au-dessus d'elle comme une espèce de derviche volant.