Elise.
Je n'avais pas envie de sortir.
Ce n'était pas une question de fatigue, ni même d'humeur. Juste cette sensation familière, presque rassurante, de préférer le calme à l'agitation, le silence aux lumières trop vives. J'étais bien chez moi. Pieds nus sur le carrelage froid, cheveux encore humides après la douche, un t-shirt trop large qui sentait la lessive.
Camille, elle, n'entendait jamais ce genre d'argument.
- Élise, tu ne peux pas refuser encore. Ça fait trois semaines que tu me dis non.
Sa voix résonnait depuis le salon pendant que je fouillais distraitement dans mon placard. Je savais déjà que j'avais perdu. Avec Camille, c'était toujours comme ça : elle insistait sans hausser le ton, sans forcer, mais avec une détermination tranquille qui finissait toujours par me faire céder.
- Je n'ai rien à me mettre, répondis-je, tentative désespérée.
- Mensonge classique. Mets une robe noire. Tu en as au moins cinq.
Je soupirai en souriant malgré moi. Elle me connaissait trop bien.
J'attrapai la robe la plus simple. Pas moulante, pas provocante. Juste... moi. Devant le miroir, je pris le temps de m'observer. Brune, traits doux, regard souvent plus expressif que je ne l'aurais voulu. Je n'étais pas le genre de femme qui cherchait à attirer les regards. Et pourtant, ils venaient parfois sans que je sache pourquoi.
- Tu es très belle, lança Camille depuis l'encadrement de la porte.
- Ce n'est pas un concours, répondis-je en haussant les épaules.
- Justement. C'est pour ça.
Nous quittâmes l'appartement peu après. Dans la rue, l'air était frais, presque piquant. Camille marchait vite, enthousiaste, déjà plongée dans l'idée de la soirée. Moi, je me laissais porter. J'aimais sa présence. Elle parlait assez pour deux, ce qui me permettait de rester dans mes pensées.
Je n'attendais rien de cette sortie. Pas de rencontre. Pas de surprise. Juste un verre, peut-être deux, de la musique trop forte, et le plaisir simple d'être avec ma meilleure amie.
La boîte de nuit brillait au bout de la rue, façade illuminée, musique sourde qui vibrait jusque sur le trottoir. À l'intérieur, tout était mouvement. Corps serrés, rires éclatants, parfums mêlés. Les basses faisaient vibrer ma poitrine tandis que les lumières colorées découpaient les silhouettes.
Camille m'attrapa la main.
- Un verre d'abord.
Au bar, je m'adossai légèrement, observant autour de moi sans vraiment regarder. Des groupes d'amis. Des couples trop proches. Des regards qui glissaient, s'attardaient parfois. Je sentais ceux qui se posaient sur moi sans les chercher.
Je n'étais pas là pour ça.
Je portai mon verre à mes lèvres. L'alcool brûla légèrement ma gorge. Camille parlait, riait, racontait une anecdote que j'écoutais distraitement. Puis, sans raison précise, mon attention se fixa ailleurs.
Un groupe d'hommes, un peu plus loin.
Ils ne faisaient rien de particulier. Ils riaient entre eux, verres à la main. Pourtant, l'un d'eux attira mon regard. Grand. Costume sombre. Une présence qui se remarquait sans effort. Il ne cherchait pas à être vu, et c'était précisément ce qui le rendait différent.
Je détournai les yeux presque aussitôt.
Pourquoi lui ?
Je me reprochai cette curiosité inutile. Je n'étais pas venue pour analyser un inconnu. Pourtant, je sentais quelque chose d'étrange, comme une tension diffuse dans l'air. Pas un pressentiment. Juste une conscience plus aiguë de l'espace autour de moi.
Je dansai avec Camille. La musique était forte, enveloppante. Les mouvements devenaient plus naturels, plus libres. Je fermai les yeux un instant, laissant le rythme guider mon corps. Quand je les rouvris, mon regard croisa le sien.
Encore.
Cette fois, il ne détourna pas les yeux.
Mon cœur manqua un battement. Pas par peur. Par surprise. Il me regardait avec une intensité tranquille, sans insistance, sans sourire appuyé. Juste une attention pleine, directe.
Je ressentis une chaleur étrange, quelque part entre le ventre et la poitrine.
- Élise ? cria Camille pour couvrir la musique.
- Quoi ?
- Tu es avec moi ou tu es ailleurs ?
Je souris, secouai la tête.
- Je suis là.
Mais c'était faux.
Car même lorsque je me forçai à regarder ailleurs, je savais.
Je savais que son regard revenait parfois au mien.
Et je savais aussi que, sans comprendre pourquoi, je ne voulais pas qu'il s'en détourne.
Une soirée comme les autres, pensais-je.
Mais quelque chose, en moi, venait de s'éveiller.