Le sang de mes victimes tâche mes crocs, coule sur mon museau et goutte en un ploc régulier sur le sol terreux. Mes pattes griffues trempent dans la flaque pourpre qui est apparue devant moi. Mon pelage gris est devenu brun à cause de la boue qui s'y est incrustée. Babines retroussées, je regarde les loups avec haine. Nous les regardons avec haine.
- Alice, calme-toi !
Je gronde. Ils ne me comprennent pas. Ils ne comprennent pas ma soif de vengeance. J'ai fait ce qu'il fallait, à ceux qui le méritaient. Ils sont bêtes. Nous sommes des loups. Nous devons agir comme tel. C'est dans notre nature. Dominer ou être dominé. Ils ont fait leur choix, à eux d'en subir les conséquences.
- Alice !
Myriam. Mon unique amie. Cette louve bien trop faible m'a abandonnée. Pour son humanité ? Non non, pour un amour lâche et cruel.
- Arrête ça, s'il te plaît !
Mon petit-ami. Joe. Lui non plus ne me comprend pas. Il ne comprend rien. Il est trop occupé à chouiner lorsqu'il perd un combat et à agiter la queue dès qu'une femelle se dandine sous ses yeux. Piètre loup.
- Alice...
Et enfin, mon frère jumeau. Alexis. La même carrure. Le même regard. Des dominants. Sauf que lui n'a pas su voir son vrai potentiel, notre vrai potentiel. Il préfère rester un simple Omega, un déchet, un soumis mal aimé. Pathétique. L'Animal en moi veut tuer ces louveteaux mais l'Humain refuse. Cela ne changera rien, le Loup prend toujours le dessus. Il est fort. Trop fort.
Je me recroqueville, le poil hérissé, et bondit sur la femelle. Sans lui laisser le temps de se défendre, mes crocs se referment sur son bras frêle qui émet un craquement sinistre. Elle crie, se débat, tente de s'échapper à ma prise, sans succès. Je compte réitérer mon attaque mais une masse noire me saute alors dessus. Joe. Je lâche ma proie qui tombe au sol puis me débarrasse du loup sans difficulté et profite d'un moment d'inattention pour lui sauter à la gorge.
Crac.
Ses muscles se détendent et son corps s'affaisse. Ses yeux sont vides. Morts. Le goût ferreux du sang se répand dans ma bouche et il n'en faut pas plus pour que l'Humaine ne se mette à hurler. Elle supplie le Loup d'arrêter son massacre mais celui-ci la fait taire d'un seul grognement. Elle n'est pas assez forte. On s'attaque ensuite à sa première proie et l'achevons sans aucun remord. Le Loup se tourne ensuite vers mon frère, s'avance lentement, savourant avec délectation l'effroi qu'elle voit dans son regard. Alexis recule de quelques pas.
- Je ne me battrai pas avec toi.
Un ricanement nous échappe. Il abandonne aussi facilement ? Le Loup secoue le museau, amusée, et continue d'avancer. Le frère devient alors loup. Étonnement, il ne nous attaque pas. Sa queue est recroquevillée entre ses pattes, ses oreilles sont courbées en arrière tandis qu'il couine faiblement. Il se soumet à moi, à nous. Le Loup s'arrête puis le jauge. Satisfait, il bombe le torse et se pavane fièrement autour de lui. Il choisit de le laisser en vie, il pourrait nous être utile à l'avenir. L'Animal finit par s'asseoir et hurle sa victoire à sa déesse.
Un vent froid rentrait par la vitre passager entrouverte et traversait notre voiture de location en sifflant. Mes cheveux bouclés volaient dans tous les sens et s'amusaient à danser devant mes yeux, me bloquant la vue. Agacée, j'appuyai sur un bouton et la tempête qui commençait à prendre forme dans l'habitacle disparut. Un soupir satisfait s'échappa de mes lèvres. C'était tout de suite plus supportable. Alexis était à mes côtés et fixait la route sans broncher, les mains sur le volant, sa tête dodelinant de temps à autre au rythme de la chanson qui s'échappait du poste radio.
Alexis et moi étions jumeaux. Faux jumeaux en réalité. Nous avions beau être né le même jour, nous nous ressemblions vaguement, comme un frère et une sœur de quelques années d'écart, qui n'avaient en commun que le regard et la chevelure. On m'avait souvent demandé si il était mon cousin, voire mon petit-ami, et lorsque nous disions être jumeaux, cela en étonnait plus d'un.
Mon frère tourna les yeux vers moi et je détournai les miens, faisant comme si de rien était. Puis, pensant qu'il était de nouveau concentré sur la route, je reposai mon regard sur lui et mes sourcils se haussèrent d'étonnement. Son visage était tordu en une grimace si atroce que je manquais de m'étouffer avec ma salive. Un grognement étrange mais amusé sortit de ma bouche.
- Tu es d'une laideur ! pouffai-je.
- Tu t'es vue ? répliqua-t-il, mort de rire.
- Eh !
Je lui frappai le bras et, faussement vexée, me tournai vers l'extérieur en fronçant les sourcils. Alexis prit une voix ridiculement féminine pour m'embêter mais je l'ignorai en me concentrant tant bien que mal sur les grands sapins et les bas-côtés recouverts de neige brumeuse. Je ne comptais pas craquer !
- On est encore loin ? demandai-je donc pour changer de sujet.
- Non, me répondit Alexis avec entrain.
Je soufflai bruyamment et m'affalai sur la porte. La ceinture de sécurité me scia les côtes mais je ne cherchai pas à bouger.
- Tu me répètes la même chose depuis une heure... Tu peux me le dire si tu t'es trompé de chemin, je ne vais pas te zigouiller.
- On ne sait jamais avec toi, se moqua mon jumeau. Et non, on est bien sur la bonne route. Mais si tu trouves que je roule trop lentement, tu me le dis et tu prends ma place.
- Non, ça va !
Je n'insistai pas plus, sachant que je risquais de devoir finir le trajet. J'avais conduit deux heures, juste avant son tour, ce n'était pas pour retourner au volant ! Alexis et moi avions passé notre code à Toronto l'année de notre seize ans, soit il y a un an de ça. Nous avions dû demander de l'aide à quelques loups solitaires traînant dans la grande ville pour nous payer nos heures et, heureusement, nous avions ensuite trouvé des petits boulots pour tout rembourser. D'ailleurs, le loup qui nous avait hébergé durant notre séjour en avait bien profité. Il faisait payer ses studios plus ou moins acceptable une fortune aux personnes comme nous. Soit disant que trop d'individus de notre espèce au même endroit pouvait alerter de grands clans et nous mettre en danger. Plutôt le mettre en danger. Mais, ces appartements et la présence de nos semblables nous avaient permis de ne pas être trop dépaysés. Car, se retrouver seul et sans repère, ça changeait de notre vie d'avant. Je l'avais cherché, je ne m'en suis jamais plainte mais ce fut plus compliqué pour Alexis. Et je comprenais.
Quittant mes pensées qui allaient finir par me rendre maussade, j'aperçus sur le bord de la route un panneau indiquant « Mills, cinq kilomètres ». Excitée, je le pressai d'accélérer en tapotant gaiment sur le tableau de bord. Alexis s'exécuta tandis que je trépignai d'impatience sur mon siège. Bientôt, maisons et bas immeubles apparurent d'entre les arbres et un sourire béat apparut sur mon visage. Je vis du coin de l'œil le visage de mon frère s'éclairer. Nous allions enfin pouvoir nous poser dans un vrai hôtel et non plus un petit motel suspect au bord de la route. Et peut-être même nous installer définitivement dans cette ville. Mills était une ville de réputation paisible de taille moyenne, d'environ vingt mille habitants, perdue au milieu d'une immense forêt. Un individu solitaire un peu étrange de notre espèce, notre voisin du dessus à Toronto, nous avait certifié qu'elle n'était sur le territoire d'aucune meute. Un endroit parfait pour disparaître.
Mon frère se gara et coupa le moteur. Il ferma les yeux un instant puis tourna le visage vers moi. Il me sourit, crispé mais impatient, et quitta la voiture. Sa porte claqua avec force, signe de son impatience, pourtant bien moins visible que la mienne. Je me détachai et me précipitai dehors. Le vent glacial revint valser à mes côtés et je l'accueillis cette fois-ci avec bonheur. Mes bottes s'enfoncèrent dans la neige.
- Bouge-toi, dit Alexis depuis le coffre. Tes fringues ne vont pas se porter tout seul.
Je le rejoignis en grommelant et tendis les bras. Un immense sac à dos noir y atterrit, suivi d'un plus petit, le mien. Je mis le premier sur mon dos et attrapai le second par la bandoulière. Alexis portait quant à lui nos deux valises au poids conséquent. Une fois le coffre complètement vide, je pris les clés de la voiture dans sa poche de manteau et fermai notre moyen de transport en un bip strident. Puis, nous nous dirigeâmes vers notre nouvel habitat, qui semblait n'attendre que nous, à une vingtaine de mètres de nous.
Notre hôtel était un bâtiment banal, pas très haut ni trop large, qui se fondait au milieu des maisons encore décorées des restes de Noël, fêté il y a à peine un mois. Cet hôtel était le seul de la ville, Mills n'étant pas une ville très touristique, nous avions réservé notre séjour des mois à l'avance, pour ne pas risquer de finir sans toit sur la tête en plein mois de février. En plus de ça, les chambres était peu cher et rentraient parfaitement dans nos maigres moyens. L'endroit parfait pour disparaître.
Je poussai la porte d'entrée et une cloche annonça faiblement notre arrivée. Un souffle chaud et agréable nous frappa au visage et je frissonnai face à ce changement de température. Je tins la porte pour laisser Alexis passer puis entrai à mon tour, les yeux parcourant l'entrée des yeux. Un comptoir recouvert de paperasse se dressait au fond de la pièce. A gauche, une imposante cheminée chauffait la pièce. Des flammes rougeâtres ondulaient dans la cavité. Alexis s'avança dans le hall, se stoppa au comptoir et posa les lourdes valises au sol. Ne voyant personne, il se pencha légèrement.
- Il y a quelqu'un ? demanda-t-il.
Un couinement surpris vint de sous le comptoir, suivi d'un bruit sourd et d'un outch étouffé. Alexis et moi nous regardâmes et je le vis se retenir de rire. Une femme apparut alors, les joues cramoisies et la main posée sur son front. La vingtaine, des joues rebondies encadrées par une chevelure blonde platine et la silhouette tout en chair, elle s'excusa de sa réaction en un balbutiement à peine compréhensible. La femme posa un tas de feuilles sur les autres, sûrement celles l'ayant faite se cogner.
- Nous avons réservé une chambre, lui dit mon jumeau dans un sourire.
- C'est à quel nom ?
- Clay et Erika Johns, répondis-je en sortant et en lui tendant nos cartes d'identité.
Pour pouvoir refaire notre vie, nous avions dû changé d'identité. Pour les humains, Alexis et Alice n'existent pas. Nous avions donc trouver des faussaires pour nous fournir en cartes d'identité factices. Ce ne fut pas difficile à trouver, étant donné qu'il en regorgeait dans le monde lycan. Tous les loups solitaires, ou presque, souhaitaient oublier leur vie précédente. Être exclu de sa meute était un sujet très tabou et cela donnait une très mauvaise réputation, d'où le grand nombre de changements d'identité. Cela permettait aussi de devoir raconter son histoire parfois sombre ou délicate aux nouveaux lycans que l'on rencontrait. Mais les faux papiers étaient très chers et nous avions travaillé encore plus pour parvenir à amasser assez d'argent. Nous étions donc deux frère et sœur, Clay et Erika Johns, de vingt-et-un et dix-huit ans, nés à Toronto. Deux humains sans problèmes, sans études, sans famille, décidés à se créer une nouvelle vie pleine de bonheur.
Nous vérifiâmes notre réservation avec la femme de l'accueil. Au vu de notre projet, nous ne pouvions dépenser que peu d'argent avant notre installation définitive. Nous avions donc choisi de demander une chambre pour deux et avions pris le luxe d'inclure les petit-déjeuners et les dîners à l'hotel jusqu'à la fin de notre séjour. La femme nous rendit nos papiers, puis nous assomma avec d'innombrables informations quelconques qui, face à ma fatigue, ne furent bientôt plus écoutées. Voyant mon état, Alexis me proposa de monter sans l'attendre. L'hôtesse ne tarda pas à poser les clés de notre chambre sur le comptoir.
- Je vais me renseigner sur les emplois disponibles dans le coin, ajouta-t-il en poussant les clés vers moi.
Je hochai la tête sans rien ajouter avant de me diriger vers l'ascenseur, une valise dans chaque main. Je montai jusqu'à notre étage avant de m'aventurer dans le couloir à la recherche de notre numéro. Je manquai par deux fois de trébucher à cause de mes valises, plus particulièrement quand je croisai un homme imposant qui prenais une bonne partie du passage. Mon corps se crispa sans raison quand je passais à côté de lui, et mon regard chercha alors curieusement le sien pour comprendre la raison de cette gêne. La dernière fois que j'avais ressenti ça était il y a quelques mois, quand j'avais fait la rencontre de nouveaux loups. L'homme se pencha soudain vers moi en fronçant les sourcils et le nez. Si j'avais été complètement humaine, je ne l'aurais même pas remarqué mais ma vision plus précise avait pu percevoir ce léger mouvement. Mon coeur manqua un battement. Perturbée, je brisai le contact et accélérai le pas jusqu'à la porte de ma chambre.
- Trouvé ! soufflai-je, impatiente.
J'insérai la clé dans la serrure et pénétrai dans la pièce avec précipitation, voulant m'échapper le plus vite possible. J'aperçu du coin de l'oeil qu'il avait la tête toujours tournée vers moi et un frisson me traversa. Ce n'est qu'avec la porte fermée que je me permis de me détendre. Aussitôt, mille questions envahirent ma tête. Était-il comme moi ? M'avait-il reconnue comme un membre de sa race ? Je me rassurai tant bien que mal, me rappelant que la ville était aux dernières nouvelles sur aucun territoire.
Il n'était probablement qu'un homme intéressé par moi ou, au pire des cas, un loup solitaire de passage comme nous l'étions. Une fois la panique passée, je levai les yeux vers l'intérieur de la pièce et poussait dans un coin lointain de ma mémoire ces hypothèses improbables. C'était une chambre de taille moyenne avec deux lits une place, une grande armoire en bois sombre, une table ronde entourée de trois chaises, une vieille et imposante télévision et un bureau. Je posai les sacs au sol et me dévêtis avant d'aller m'affaler sur un des lits que j'auto-proclamai mien. Je me tortillai sur le matelas, en savourai le confort, et me débarrassai de mes bottes encombrantes. Je fermai les yeux et profitai du calme environnant. Il me semble même assoupie quelques instants tant le silence était agréable. Silence qui fut brisé lorsque mon faux jumeau pénétra dans la pièce. Premièrement, il ouvrit la porte trop fort et elle claqua contre le mur. Second point, il lâcha presque la dernière valise au sol qui fit un bruit monstre.
- Fais moins de bruit ! m'exclamai-je en me redressant sur mes coudes. Tu vas emmer...
La fin de ma phrase se perdit alors qu'Alexis me sautait dessus, en criant comme un guerrier. Je me protégeai le visage de mes bras mais le reste de mon corps se désintégra face à son poids de plume. Je laissai échapper un cri de souffrance.
- Alexis ! m'écriai-je en gigotant dans tous les sens. Tu pèses une tonne, bouge de là !
- Je ne pèses pas une tonne c'est toi qui est aussi musclée qu'un cure-dents !
Je lui tapai l'arrière du crâne et lui assénai un coup de pied dans le mollet. Alexis se poussa sur le côté en gémissant et en faisant semblant de pleurer, sûrement pour m'imiter. Très mauvaise imitation. Je m'assis et croisai mes bras sur ma poitrine en plissant les yeux dans sa direction. Il éclata de rire en voyant ma tête.
- Arrête de te moquer !
Cela le fit glousser encore plus fort. Levant les yeux au ciel, je lui laissai le temps de se calmer, ce qui dura une bonne poignée de minutes. Je remarquai qu'Alexis n'avait pas réagi à l'odeur de l'homme que j'avais croisé. Bien qu'il ne s'était pas transformé depuis deux ans, mon frère jumeau devait tout de même avoir encore l'odorat entraîné pour reconnaitre les odeurs des lycans. Je m'étais simplement montée la tête toute seule
- Alors ? demandai-je, rassurée. Il y a du travail dans le coin ?
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- Mais tu peux faire plein d'autres choses ! insistai-je en enfilant mon manteau. Il doit y avoir d'autres emplois ici. Et puis on peut changer de ville pour trouver ailleurs !
- Alice, tu sais bien que l'on n'a pas assez d'argent pour payer un autre hôtel ou même pour rouler jusqu'à retrouver une plus grande ville. Cette ville est notre meilleure option pour rester incognito, on nous l'a certifiée. En plus de ça on va bientôt rendre la voiture !
Je levai les yeux au ciel.
- Je sais bien... Mais de là à faire une formation pour être esthéticien !
Je retins avec beaucoup de mal mon sourire. L'idée de faire ce métier l'ennuyait déjà assez, alors si j'osais le narguer avec ça, j'allais passer un sale quart d'heure. Alexis avait demandé à l'hôtesse le journal de la ville pour regarder les annonces d'emplois. Il lui avait aussi demandé conseil mais la jeune femme était peu renseignée. Elle luit avait tout de même assuré qu'un centre esthétique cherchait une personne et qu'il pouvait même se faire former là-bas si besoin. L'autre proposition, qui était d'être vendeuse dans un magasin de lingerie féminine, lui était tout aussi peu rutilante. Malgré son désintérêt flagrant, il semblait avoir déjà accepté sa possible future situation.
- On peut toujours aller vivre dans les bois, proposai-je en fermant mes bottes. Il doit y avoir des biches à chasser.
- Mais bien sûr, ricana froidement Alexis en ouvrant la porte de notre chambre. Devenons des habitants de la forêt, vivons tous les deux au beau milieu des sapins et devenons amis avec les buissons. C'est sûr qu'on va faire long feu !
Je fis une grimace. Évoquer ce type de train de vie ne fut pas ma meilleure idée. Retrouver la vie en forêt signifiait se rappeler. Et moi, plus que tous, souhaitait oublier comment c'était. Comment ça s'était terminé.
Nous quittâmes l'hôtel à la recherche de quoi manger.. Nous commençâmes à déambuler dans les rues, les chaussures crissant dans la neige, pour visiter la ville qui allait nous accueillir pendant plusieurs semaines. Comme nous étions proche du centre de Mills, nous croisâmes quelques humains malgré la température plutôt basse. Un commercial se situait à une dizaine de minutes de notre lieu d'hébergement et nous y arrivâmes rapidement. Là, nous trouvâmes un petit restaurant typique. Le déjeuner fut simple et rapide, étant donné que nous n'avions pas de temps à perdre. Il fallait trouver un travail, et vite. Nous nous laissâmes tout de même le temps de savourer des queues de castor, des beignets canadiens recouverts de sirop d'érable. Je laissai mon contact au serveur avant de partir. Alexis lâcha un grand soupir de soulagement en sortant du restaurant. Je levai les yeux.
- Tu exagères, lui dis-je sans me détourner de mon objectif. Tu dis ne pas vouloir vivre en forêt mais tu ne supportes pas de rester enfermer avec des humains.
- Les humains sont puants, inutiles et irrespectueux, ce n'est pas ma faute ! grogna-t-il. Ils s'aspergent toujours de parfum ou de crèmes chimiques au lieu d'apprendre à se respecter entre eux et à suivre la hiérarchie. C'est écoeurant. Tu le sens bien toi aussi, non ?
Je secouai la tête.
- Nous sommes presque comme eux. Ne fais pas comme si les nôtres étaient exemples de respect et de gentillesse, soufflai-je avec amertume.
Mon frère soupira. Il avait bien du mal à comprendre le fonctionnement des humains, et cela faisait partie de l'un de nos plus grands sujets d'opposition. Pour notre espèce, l'esprit de meute était capital. Mais j'en avais toujours manqué, et c'était maintenant aussi le cas pour mon jumeau. Par ma faute. Nos deux années de vagabondage semblaient avoir effacé de son esprit toutes les horreurs que les loups pouvaient faire aux leurs, voire même aux humains. J'avais beau être la source de son malheur, le voir tant idolâtrer un peuple parfois si haineux avait tendance à me révolter. Toutefois, je ne me permettrai pas de m'opposer à lui à ce sujet. Mes torts étaient bien plus inexcusables que la vision biaisée qu'il avait de notre passé.
- On voit rendre la voiture dans deux heures et demi, dis-je pour changer de sujet. Autant profiter du temps qui nous reste pour aller demander aux magasins du centre commercial si ils recherchent des employés.