Le visage appuyé contre la vitre, je regardai toute ma scolarité défiler, de l'école maternelle au coin de la rue jusqu'au lycée dans lequel j'étais jusqu'à l'année dernière, en passant par mon école primaire et le collège qui m'avait accueillit quatre ans. La voiture dépassa la rue de mon ancien lycée sans y tourner. Je vis que certains visages familiers attendaient déjà que le portail s'ouvre.
- Edwige, ne stresse pas, m'encouragea ma mère au volant. Tu vas te faire plein d'amis, tu as toujours été très douée pour ça.
Bien sûr, comme si elle en savait quoi que ce soit. Je pourrais être heureuse de ses compliments si ils étaient au moins crédibles.
- Et puis tu seras avec Lana, ajouta-t-elle.
Lana. Heureusement qu'on allait toutes les deux faire notre rentrée de première dans le même nouveau lycée. On désirait toutes les deux avoir la spécialité anglais et pour l'obtenir, il fallait changer d'établissement. Je sortis de ma rêverie quand ma mère se retourna vers moi avec un grand sourire.
- On arrive !
Elle ralentit devant le portail juste le temps de me laisser descendre et repartit aussi sec. Pas un "au revoir", pas un mot. Je ne me remis à sourire qu'en entendant une voix familière m'appeler.
- Edwige ! hurla une fille hystérique depuis derrière moi. Mon lapin !
Ça, c'était Lana. Je me retournai pour lui sourire et couru la voir en ignorant les gens qui nous regardaient bizarrement. Comme à son habitude, elle était habillée à la mode Bohème: cheveux tressés de rubans dénichées dans des brocantes, haut large et coloré, pantalon à pattes d'éléphant et motifs extravagants, imposants bijoux fantaisie et chaussures de deuxième main. Seules ses lunettes rondes faisaient exception à son style.
J'étais si contente de la voir qu'en courant, je me pris les pieds dans le trottoir et m'écrasai sur quelqu'un avec la grâce d'un cachalot. Il n'y a qu'à moi que ça arrive ?! Je poussa un cri avant qu'il ne soit étouffé par le fracas de nos corps s'écrasants au sol. Dieu merci, je n'avais pas eu mal. Or, pour lui... Il ne valait mieux pas se faire d'idées. Sans vraiment le vouloir, je m'appuyai encore d'avantage sur le garçon que j'avais bousculé -ou plutôt complètement renversé- pour me lever. Il faut savoir que, dans mon habileté légendaire, j'étais tombée, oui, mais sur lui qui, lui, avait bel et bien embrassé le trottoir.
- Putain ! Mais tu peux pas faire attention ?! s'exclama-t-il en me repoussant violemment.
Une petite voix me chuchota que moi aussi, à sa place, j'aurais tapé un putain de scandale. Mais d'un autre côté, je n'étais pas décidée à me confondre en excuses devant ce type qui m'agressait pour une petite chute. Ou alors, il t'agresse parce qu'en plus de t'être servie de lui comme d'un airbag, il s'est mangé le trottoir par ta faute. Je levai les yeux au ciel et le toisai avec le regard le plus noir que j'avais en réserve.
- Ça va, excuse moi, grognai-je en me relevant. J'ai perdu l'équilibre.
Il ricana amèrement, se relevant aussi pour me surplomber de toute sa taille. J'avais l'impression d'être toute petite tant il était imposant. Était-ce obligé qu'un abruti comme lui soit aussi bien foutu ?
- T'es nouvelle, toi, non ?
Sa remarque avait été prononcée sur un ton mauvais qui me fit réaliser tous les regards posés sur nous.
- Oui, répondis-je sèchement.
Un "Qu'est ce que ça fait ?" encore plus sec me traversa l'esprit mais je me dis que j'avais peut être déjà suffisamment abusé pour ma première matinée dans ce lycée. Et dire que le portail n'était même pas encore ouvert...
- Bravo, lança-t-il sur un ton cassant, tu as trouvé un bon moyen pour te faire remarquer dès le premier jour.
Il fit un pas vers moi et je me sentis presque défaillir tant sa présence était menaçante. Il y avait quelque chose de très brutal dans ses yeux qui me clouait sur place.
- Alors, t'as intérêt à faire profil bas, la nouvelle. Parce que si je déteste les idiotes qui courent sans regarder où elles vont, je déteste encore plus celles qui me répondent mal.
Piquée au vif, j'haussai un sourcil.
- T'aime pas qu'on te réponde, c'est ça ? répliquai-je avec insolence. Alors tu ferais mieux de te trouver des idiotes à qui tu fais peur, pour leur sortir ton discours éclaté.
Je vis très clairement dans ses yeux que j'avais fais la connerie du siècle et je m'apprêtai à en subir les conséquences quand, du coin de l'œil, je vis plusieurs élèves se retourner vers le lycée. Derrière le portail, deux surveillants étaient en train d'arriver pour le déverrouiller et nous laisser entrer dans l'enceinte de l'établissement.
- Allez, viens, on s'en fout, lança un mec en essayant de capter l'attention du fou-furieux. Laisse tomber, on va aller voir nos classes.
- Grave, renchéri un autre en essayant de l'éloigner de moi. Grouille toi.
Leur intervention me soulagea profondément. Le taré, de son côté, ne semblait pas du tout prêt à lâcher l'affaire. Mais devant l'insistance de ses potes, il finit par me décrocher un regard qui voulait dire "C'est pas fini" avant de tourner les talons. Je le vis s'éloigner, entouré de quelques mecs qui lui tournaient autour comme pour le dissuader de changer d'avis et de venir me faire la peau tout de suite.
- Edwige, ça va ?! s'exclama Lana en me rejoignant. Ce... Ça va ?
Je haussai les épaules, encore profondément agacée par l'autre abruti.
- Quel con, lâchai-je. Si il croit me faire peur ! Mais qui il est pour me parler comme ça ?! J'ai perdu l'équilibre mais j'aurais pu m'excuser bien gentiment si il ne m'avait pas agressée comme il l'a fait !
Lana, avec un regard dur, posa sa main sur mon épaule. Elle avait l'habitude de mon caractère, ce n'était pas comme si on ne se connaissait pas depuis la primaire. Mais Lana était extrêmement non violente. Elle était un peu comparable à un ange venu me remettre dans le droit chemin. Les gens étaient souvent intrigués de nous voir nous entendre si bien, moi, la fille impulsive et elle, la fille douce comme un agneau.
- Allez, viens, on y va ! s'exclama-t-elle. Et tache de l'oublier... Pas de problèmes dès le premier jour, OK ?
- C'est bien parti, marmonnai-je en avançant avec elle vers le portail.
Je sentais toujours quelques regards curieux sur nous.
- Oui, avoua-t-elle avec un petit rire nerveux. Mais ne t'inquiète pas, cet énergumène va rapidement oublier.
Je ne répondis pas. Quelque part, je tirais une certaine fierté du fait de lui avoir répondu alors qu'il n'était visiblement pas habitué à ce qu'on lui tienne tête. Est-ce que j'étais trop belliqueuse, comme le disait Lana ? Sans doute que oui. Mais je n'aimais pas me laisser faire et dès notre premier jour dans ce lycée, c'était encore pire. Je crois que je préfère cent fois être connue comme la fille qui a manqué de respect à un mec complètement taré plutôt qu'en tant que celle qui s'est confondue en excuses devant lui comme une petite bête apeurée. Je ne voulais pas qu'il oublie que je l'avais envoyé bouler.
Lana m'entraîna avec bonne humeur au milieu de la foule d'élèves de premières pressés autour des listes de noms de chaque classe. Je mis un moment à comprendre les listes. Ils notent les noms par ordre alphabétique mais par celui du prénom et non celui du nom de famille. Ça avait fait rire Lana mais moi, j'avais juste trouvé cela bizarre.
- Première huit ! m'exclamai-je en fixant mon prénom vers le haut de la liste, entre une Cassandre et un Eyden.
Je descendis mon regard en cherchant désespérément celui de Lana, elle fut la plus rapide.
- Là ! cria-t-elle. Première huit, on est dans la même classe !
On s'extirpa de la masse de personnes, folles de joie. C'était complètement inespéré ! En étant dans la même classe, on allait pouvoir s'aider avec les devoirs ou faire les travaux de groupe ensemble en attendant de faire ami-ami avec d'autres ! C'était infiniment mieux que d'être chacune dans une classe. Mais mon enthousiasme retomba quelque peu en voyant le regard de Lana fixer un point par dessus mon épaule avec un air pas rassuré. Je me retournai et vis qui elle fixait: le mec que j'avais bousculé. Lui aussi tourna la tête pour me lancer un regard assassin. Je décidai de l'ignorer.
La sonnerie retenti peu de temps après cela. L'air était chargé à la fois d'excitation et de fatigue. Je suivis Lana (et quelques élèves que nous avions identifiés comme étant dans notre classe) jusqu'à la salle indiquée sur la fiche des premières huit.
- Oh, c'est pas vrai..., s'amusa Lana en regardant encore une fois par dessus mon épaule.
Le pire était à craindre. Et je ne fus pas déçue, c'était effectivement le pire: le colérique du portail.
- Tu crois qu'il est avec nous ou qu'il attend pour la classe d'à côté ? continua Lana.
Je coulai un regard discret vers lui mais j'avais la certitude qu'aujourd'hui, le sort s'acharnait réellement contre moi.
- Je ne pense pas qu'il soit avec les première sept, boudai-je en refaisant face à mon amie. Il est trop près des gens de notre classe.
- Peut être qu'il leur parle juste...?
- Peut être.
Bien que la situation avait quelque chose d'assez ironique, quand on y pense, je n'étais pas très amusée par celle-ci. Je n'avais aucune envie de me retrouver en classe avec lui, c'était tout simplement le meilleur moyen pour qu'il n'oublie pas notre petite altercation de ce matin. Et en vue de tous les élèves qui lui parlent, je n'ai peut être pas choisi de bousculer le type le plus méconnu du lycée.
Notre professeure principale (Madame Morin, prof de mathématiques, de ce que j'en ai vu sur la liste) finit par venir nous ouvrir la porte de notre salle.
- Je vais faire l'appel pour vérifier que personne ne s'est perdu en route, commença-t-elle en sortant ses fiches d'appel agrafées les unes aux autres. Ensuite, vous irez vous asseoir dans l'ordre par lequel je vous appellerai en partant du premier rang, près de la fenêtre. On pourra envisager des changements de place plus tard. Alice Martin ? Alexandre Fazon ?
L'appel se poursuivit et j'échangeai un regard déçu avec Lana : On ne sera pas à côté. Mon prénom arriva ensuite très vite.
- Cassandre Miller ? Edwige Clark ?
Échangeant un dernier coup d'œil avec Lana, j'entrai pour aller me placer près de la fenêtre, derrière ceux qui avaient déjà été appelés.
- Eyden Morgans ?
Je tournai la tête pour voir celui qui serait à côté de moi. C'est là que je sentis mon cœur rater un battement.
- Comme on se retrouve..., commenta le psychopathe du trottoir.
J'aurais voulu m'enterrer vivante. Combien de probabilités y avait-il pour que je bouscule un type ce matin, qu'il soit extrêmement agaçant, qu'on se retrouve dans la même classe et surtout, qu'on soit à côté ?! Je vais vous le dire, c'était proche de zéro et, encore une fois, c'est sur moi que le destin fait ses griffes !
Il me sembla qu'un long moment s'était écoulé pendant que je m'efforçais de sortir mes affaires et de regarder mon voisin de table à la dérobée. Du coin de l'œil, je voyais tous les autres élèves rentrer et s'approprier les places vides. Je ne me sentais pas de glisser un regard vers Lana. En fait, je savais déjà ce que ses yeux me diraient, "que j'étais foutue". Et ça, et bien je l'avais deviné. Surtout que mon cher camarade ne me regardait pas avec une très grande sympathie.
- Edwige..., lâcha-t-il finalement comme si il testait l'efficacité de mon prénom.
Son regard me transperçait à nouveau. Est-ce bien humain d'avoir les yeux aussi glacés ?
- Eyden, l'imitai-je insolemment.
La fille assise devant lui se retourna vers nous.
- Cassandre, chuchota-t-elle sur un ton mi blasé, mi irrité. Bon, vous comptez vous asseoir après les présentations ? On vous attend, là.
C'est à ce moment que je pris conscience de tous les regards tournés vers nous. On était les seuls abrutis encore debout, génial. Heureusement, la prof avait le nez dans ses fiches et ne semblait pas avoir remarqué. Je m'assis en vitesse et Eyden fit de même.
Le début des deux heures se passa sans accro ou presque. On nous avait distribué tout un tas de documents à faire signer dans la joie et la bonne humeur. Au bout d'un instant, mon voisin de table bien aimé intercepta une feuille verte qui devait me revenir et commença à lire à voix haute.
- Edwige Dinah Maria Clark... Née le 26 décembre...
Je sautai presque de ma chaise pour lui prendre la fiche des mains.
- Mais arrête ! m'exclamai-je. Rends la moi !
- Encore 15 ans ? T'es jeune.
Putain mais on est de la même année... Il m'envoya balader à chaque fois que j'essayai d'atteindre la feuille et continua de lire, imperturbable.
- Adresse : 2 rue du...
- Mais tais toi ! Rends moi ça !
- Spécialités : Géopo, SES, anglais. LV2 : Chinois...
Il fit une pause pour me regarder alors que j'essayais toujours de lui prendre la feuille des mains.
- Tu fais Chinois ? Mais on a que Espagnol et Allemand, ici.
Je l'ignorais et me saisis de la feuille pour la ranger sur ma table, loin de lui. Je lui lançai un regard noir et il sourit, une petite fossette se creusait sur sa joue. Et mon dieu, ce sourire... C'était la première fois que je le voyais. Même quand il parlait avec les autres gens dans le couloir, je ne l'avais pas vraiment vu sourire.
Je détournai précipitamment le regard, me rendant compte que ce n'était sans doute pas normal de le fixer ainsi. Cependant, je sentais toujours ses yeux bleus sur moi qui me brûlaient la peau.
- Du coup, tu fais comment pour le Chinois ?
J'hallucine. Il avait l'air de vraiment s'y intéresser, en plus. Donc le mec me fait comprendre qu'il compte m'enterrer sous un des pauvres arbres du lycée et maintenant il s'intéresse à mon parcours scolaire. Super, je vais de ce pas ajouter "lunatique" à la liste non exhaustive des trucs qui déconnent chez lui.
- Je vais prendre Espagnol, lançai-je en haussant les épaules, méfiante. C'est plus simple.
- OK.
Wow, un glaçon, ce mec. Je me détournai pour accueillir mon cahier de liaison qu'on distribuait. Pour une fois qu'ils sont stylés et pas d'une couleur délavée ! J'inscrivis avec soin mon nom et commençai à remplir quelques informations du début.
Le temps passait lentement avec la prof qui parlait dans le vide et la masse de documents qu'il fallait nous distribuer. Je jetai des regards en biais à mon voisin de table qui avait sorti son téléphone. Je tendis le bras vers sa fiche verte et commençai à la lire. Il me regarda faire du coin de l'œil, haussant légèrement les sourcils, un mince sourire aux lèvres. Bipolaire, ce type.
- Eyden James Morgans. Né le 13 janvier. T'es vieux et tu portes malheur.
Il leva les yeux au ciel, essayant de me reprendre la feuille mais je l'esquivai, un sourire revanchard aux lèvres.
Je grognai en découvrant ses spécialités. Il avait les mêmes que moi et faisait aussi Espagnol. Je lui lançai un regard agacé qu'il ne calcula pas et poursuivis ma lecture.
En voyant le nom de son père, je me demandai si il n'avait pas des origines américaines ou au moins d'un pays anglophone. Et puis, sans raison apparente, j'eus envie de le piquer.
- Y'a marqué que t'as un sale caractère.
- Au moins, j'suis beau gosse.
J'éclatai de rire, surprise par son égo surdimensionné. Il me regarda mal et je me mordis les lèvres pour arrêter de rire.
- Pas comme toi qui ressembles à un poux, enchaîna-t-il en baissant à nouveau les yeux sur son téléphone.
Je grognai et détourna le regard en croisant mes bras sur ma poitrine. Je l'entendis souffler du nez en se fichant de moi. Je lui donnai un coup agacé sur l'épaule.
- D'accord, dit-il. Donc tu me tombes dessus, je me mange le trottoir parce que tu me prends pour un matelas te protection et maintenant tu me frappes ?
Je lui filai une pichenette accompagnée d'un regard énervé. Il attrapa mon poignet au vol et rangea son téléphone dans sa poche en une seconde avant de tourner son regard vers moi. J'avais l'impression qu'un courant électrique partait de sa main pour passer dans tout mon bras puis dans tout mon corps.
- On se calme, la nouvelle.
Je remarquai que la prof avait les yeux rivés sur nous et lui le vit aussi. C'est pourquoi, sans me lâcher, il descendit ma main sur la table mais maintient sa prise sur mon poignet. La prof détourna le regard pour répondre à un élève qui lui posait une question et je soupirai.
- Lâche moi, espèce d'abruti.
- D'abruti ? sourit-il en s'amusant à jouer sur la table avec mon poignet que je ne contrôlait plus. C'est tout ce que t'as en réserve ?
- Je suis bien élevée, marmonna-je en essayant de brusquement dégager ma main.
Échec de la mission.
- C'est pas l'impression que j'ai eue ce matin, déclara-t-il d'un ton neutre.
Je levai les yeux au ciel. J'allais répliquer quelque chose de probablement violent qui aurait mis en péril la survie de mon poignet mais le garçon devant moi se retourna soudain pour parler à Eyden. Lui aussi s'interrompit en voyant que ce dernier tenait ma main sur la table. Il releva les yeux.
- Eh ben, vous avez signé l'armistice bien plus tôt que ce que je pensais, s'exclama-t-il d'un ton légèrement moqueur.
Je le reconnus comme étant un des garçons qui avait essayé d'éloigner l'autre fou furieux de moi, devant le lycée. Je lui dois la vie.
- J'ai l'air d'avoir fais la paix avec cette écervelée ?! s'exclama Eyden en levant mon bras pour appuyer ses dires.
Oula on se calme ou mon bras va se détacher...
- Alexandre ! Je suis de ce côté, arrête de bavarder avec tes voisins de derrière, lança la prof avec humeur.
Le garçon soupira et se retourna docilement.
- Oui, Madame Morin, répondit-il d'une voix enfantine.
Cette dernière, blasée, leva les yeux au ciel avant de s'intéresser à un autre cas.
- On dirait que tu la fatigues moins que l'année dernière, commenta Cassandre, la fille devant Eyden.
- On est que le jour de la rentrée, reprit l'autre sur un ton qui en disait long. Nous deux, c'est pour la vie, elle ne peut pas m'oublier !
Cassandre éclata de rire et Alexandre se balança en arrière sur sa chaise pour parler à Eyden. Celui-ci s'avança sur sa table pour l'entendre et je fis de même pour capter la conversation.
- Je voulais te montrer Ludovik. On dirait qu'il s'entend bien avec la fille qu'il a à côté...
Je me retournai avec Eyden pour suivre le regard du garçon. Le taré eut un sourire diabolique.
- J'crois qu'il a fait une touche. Il a intérêt à me raconter ce que se passe avec cette fille.
- Vous parlez de Lana ?
À l'entente de ma question, ils se tournèrent vers moi.
- Tu la connais ? demanda Alexandre.
J'allais répondre mais Eyden me coupa.
- Ouais. C'est en allant voir cette fille qu'elle m'est rentrée dedans comme un bulldozer.
Je lui lançai un regard noir et il sourit en coin. Décidément, cette année, ça promet.
Sous un regard en biais de la professeure, Alexandre remit sa chaise sur ses quatre pieds et prit une fausse posture d'élève sérieux et attentif qui fit pouffer de rire Cassandre. Je regardai à nouveau Lana. C'est vrai qu'elle a l'air de m'avoir oublié avec son beau... Comment ils ont dit qu'il s'appelait, déjà ? Ludovik. Elle aussi, elle a intérêt à me raconter après les cours.
Je rougis en prenant conscience que ma main était toujours retenue par celle du psychopathe lunatique assis à côté de moi.
- Ça t'ennuierait de me rendre ma main ?
- Nan, t'es dangereuse, murmura-t-il.
On dirait un gamin.
- Tu es vachement violente, comme fille. Tu me choques.
Je soupirai, amusée, et laissai ma main en place.
- T'as qu'à pas m'embêter et je ne te ferai pas de pichenette.
Il esquissa un sourire.
- Je te crois pas, la tigresse.
- On a quelque chose à noter, tu devrais me lâcher.
- Je suis dans le regret de t'annonce qu'on ne notera rien, alors...
Je soufflai bruyamment avant de continuer à mi-voix à cause du silence qui se propageant peu à peu dans la salle. Tous commençaient à recopier ce que la prof inscrivait au tableau.
- Râh mais c'est ça ta vengeance pour t'avoir bousculé ?!
Il me regarda dans les yeux, tirant légèrement sur mon bras pour me rapprocher de lui.
- Crois moi, murmura-t-il, si que je te tienne le poignet te perturbe déjà, la suite va t'achever.
Sur ce, il me lâcha et se mit à noter ce qu'il y avait au tableau comme si rien ne s'était passé.
La sonnerie annonçant la fin des cours avait à peine sonné que tout le monde se ruait déjà dehors. Je coulai un regard vers le malade mental qui m'avait tenu compagnie toute la journée pendant que je rangeais mes affaires.
- Quoi, je vais te manquer ? T'inquiète, la nouvelle, on se revoit demain.
Je n'avais même pas vu qu'il avait remarqué que je le regardais !
- Pff... Je vais savourer chaque seconde passée sans toi, répliquai-je en passant mon sac sur mon épaule.
J'allais sortir de notre rangée mais il me bloquait le passage. Et de l'autre côté, il y a le mur !
- Eyden, tu peux te pousser, s'il te plaît ?
Il me fit une pichenette sur le front avant de terminer de ranger ses propres affaires. Je devins rouge de colère.
- Mais t'es super chiant ! Je regrette vraiment, mais alors là VRAIMENT de t'avoir percuté ce matin !
- J'espère bien, je me suis mangé le sol.
Je soupirai, levant les yeux au ciel.
- Laisse moi passer.
- Le mot magique.
- Je te l'ai dis tout à l'heure !
Je coulai un regard désespéré vers Lana qui m'attendait dehors en train de parler à son cher Ludovik.
- S'il te plaît, marmonnai-je, vaincue.
Il sourit et se décala tel un gentlemen.
- Allez, bouge.
- Bâtard.
Je traçai jusqu'à la porte avant qu'il ne tente autre chose pour me faire perdre du temps. Lana ne me calcula même pas quand je posai un pied en dehors de la salle, trop occupée à parler à son voisin de table. Un mec grand avec un style un peu particulier... Ce qui semblait être des tatouages sur le bras, un style de rock star, une coupe de cheveux faisant penser à une greffe de hérisson sur son crâne et un fin trais d'eyeliner faisant ressortir ses yeux noisette. Bizarre... Mais mignon, dans son genre. Cependant, je dois bien avouer qu'il a l'air beaucoup plus gentil et cool que mon propre voisin de table, cet espèce de brute. Un coup dans mon dos me fit brutalement sortir de mes pensées. Eyden venait de me bousculer !
- Mon p'tit Ludo ! s'exclama-t-il en interrompant la conversation de son pote et Lana. Tu nous présente pas ?
Eyden fit un sourire charmeur à Lana et je crus que j'allais le frapper.
- M'appelle pas comme ça, sombre abruti, grogna Ludovik.
Même comme ça il a toujours l'air aussi inoffensif... Lui et Eyden à côté, on voit toute suite qu'il y en a un qui fait plus mâle Alpha que l'autre... L'autre, il fait nounours métalleux.
- Lana, je te présente le type qui se prétend être mon meilleur ami depuis la maternelle : Eyden. Ne fais pas attention à son côté charmeur, c'est un briseur de cœur.
Le concerné sourit comme flatté.
- Et Eyden, je te présente Lana, ma charmante voisine de classe au sourire resplendissant...
Je ris intérieurement devant la couleur étonnamment rouge que prenaient les joues de Lana. Elle, qui avait la peau couleur caramel, pouvait se vanter de ne pas virer au rouge comme moi lors d'un fou-rire. Mais là, cocotte, t'es grillée. On dirait bien que ce p'tit Ludo a une touche.
- Lana, puis-je t'arracher à ton voisin de table préféré ? demandai-je gentiment pour lui épargner la gêne de répondre. Il va falloir qu'on rentre...
Elle hocha la tête, reconnaissante et toujours aussi rouge.
- À demain, Ludovik...
Il lui offrit son plus beau sourire.
- À demain, Lana.
Oula la... J'en connais une qui a passé une meilleure rentrée que moi !
- Alors ?! la pressai-je une fois qu'on fut un peu éloignées des deux garçons. Qu'as tu à dire pour ta défense ?
Elle éclata de rire, gênée comme jamais.
- Wouha, murmura-t-elle, je l'aime déjà...
- Déjà ? riai-je.
- Non, enfin oui... Enfin, il me plaît beaucoup, c'est tout.
Je souris. Ça faisait deux ans que je n'avais pas vu Lana aussi contente en parlant de quelqu'un. Elle est bi-sexuelle et son dernier amour était une fille assez... Badgirl. Enfin bref, comme avec tous les Badboys et Badgirls, ça s'est mal terminé et Lana s'est montrée très désintéressés de toutes les autres personnes qu'elle avait pu rencontrer depuis. Aujourd'hui est un grand jour !
- Et toi, déclara-t-elle pour changer de sujet tandis qu'on allait à ce qui semblait être notre arrêt de bus. Ça va mieux avec monsieur grincheux ?
Je ris à l'entente de ce surnom. On pouvait difficilement mieux faire !
- Oui et non, grognai-je en reprenant ma mauvaise humeur.
D'un haussement de sourcil, Lana m'invita à continuer. Je soufflai bruyamment pour exprimer mon mécontentement.
- Et bien on peut considérer que ça va mieux parce qu'il me regarde un peu moins mal mais il n'en reste pas moins agaçant et on dirait qu'il compte vraiment me pourri la vie !
Le bus arriva enfin. Je traînai Lana au milieu de la masse de personnes pour accéder le plus vite à l'entrée et nous avoir les meilleures places.
- Rôh, tu exagères ! s'exclama-t-elle en se laissant entraîner comme une poupée de chiffon. Je suis d'accord qu'il fait très Badboy mais on est pas dans une série télé américaine ! Il ne va pas pousser les autres à te harceler et lancer des rumeurs sur toi pour au final t'avouer qu'il t'aime comme un fou et que c'est sa manière d'exprimer ses sentiments parce que monsieur est toxique... Quoi que.
Je devins écarlate devant son sourire diabolique.
- Tu as raison. On est pas dans une série, il va vraiment finir avec la cheffe des cheerleaders, reine du bal de promo.
- On a pas de Cheerleaders et le bal craint un peu.
Je soupirai.
- Bon. Alors, il terminera avec la fille cinquante pour cent plastique, cinquante pourcent pétasse et cent pourcent Barbie débile. On a ça aussi en France, non ?
Après une rentrée épuisante comme celle-ci, je fus presque heureuse de rentrer à la maison. "Presque" parce que sitôt le palier franchit, je me sentis terriblement vide et las. En fait, vivement demain.
Je montai les escaliers quatre à quatre et me réfugiai dans ma chambre avant de me jeter sur mon lit et mon ordinateur. Tiens, des mails...
J'avais reçus un long mail de Mathéo, mon ami qui avait déménagé en Martinique et qui me demandait comment s'était passée ma rentrée. Je me ferai un plaisir de lui parler de mon voisin de table perturbateur et des amourettes de Lana...
Et il y avait aussi un mail que je n'espérais plus voir. J'en sautai presque au plafond ! Heureusement qu'il n'y avait personne à la maison pour m'entendre hurler de joie.
Il y a une semaine de ça, trop agacée d'envoyer ma candidature à plein de petits boulots sans jamais obtenir une réponse favorable, j'ai décidé de tricher et d'envoyer ma candidature à plein en même temps sans même regarder de quoi il s'agissait et en faisant plus ou moins des copiés-collés pour chacun. Et si, par chance, j'en avais plusieurs qui me relançaient, je n'avais plus qu'à choisir l'offre que je préférais et envoyer balader les autres !
J'eus du mal à comprendre de quel petit boulot il s'agissait. En parcourant le message très formel et cordial, je fus surprise de constater qu'il faisait référence à une offre d'emploi pour du baby-sitting. Il était même rédigé par la secrétaire du type qui voulait bien de moi ! Et ma joie redescendit en flèche quand je vis qu'il y avait un entretient d'embauche avant d'avoir le poste. Tout ça pour un job de baby-sitter. On aura tout vu !
Le nom de mon potentiel employeur, Lionel Morgans, me rappelait quelque chose mais impossible de savoir exactement quoi. Je fis un tour sur internet pour en savoir plus et manquai de m'étouffer devant les résultats. C'était un homme riche, visiblement très riche, américain, travaillant comme PDG de je ne sais qu'elle entreprise à renommée mondiale... Et moi qui me disais que son nom m'était familier. Pourtant, n'était sûre de n'avoir jamais vu son visage. Seuls ses yeux très bleus m'étaient quelque peu familiers mais, me connaissant, je serais parfaitement capable de m'inventer ce genre de souvenirs.
Je ferai plus de recherches à son sujet plus tard ! Je retournai lire le mail de sa secrétaire, Sandra Jolie. Je devais donc garder un œil sur ses deux enfants de huit et six ans. Une fille, Elia, l'aînée et son petit frère, Yohann. Mon dieu, j'ai du mal à croire que c'est réel, ils doivent être super riches...
Je retournai sur ma page Google et laissai mes yeux vagabonder sur les photos impressionnantes de maisons, de voitures et de tout un tas de choses magnifiques que je ne pourrais jamais m'acheter. Dites moi que je ne suis pas en train de rêver !
De retour sur le mail, je le relis plusieurs fois de suite avant de trouver le prix au quel j'allais peut être être payée. Bon... Il n'y a pas six zéros derrières mais cette offre est bien supérieure à toutes celles que j'ai pu voir pour d'autres jobs de baby-sitter !
En contemplant le nom de l'adresse, je me mis à rêver d'une villa semblable à celles que j'avais vues en photo. Je retournai sur ma page internet avec l'eau à la bouche et me renseignai d'avantage. Apparemment, la ville voisine à la mienne est la ville d'origine de monsieur Morgans. C'est apparemment aussi là où il s'est marié et là où il a débuté sa carrière. Il y serait revenu avec ses trois enfants quand sa femme est décédée, il y a quelques années. Enfin, je ne m'étonne pas trop de ne pas avoir spécialement entendu parler de lui avant mais il y a comme un certain nombre de types pleins aux as dans les environs.
Je me forçai à arrêter de me documenter sur ce type. Après tout, je n'aurai sûrement pas le poste. Il y a un entretient d'embauche ! J'avoue que j'aime me démarquer dans ce genre de domaines mais lui, il a flingué toute ma confiance en moi !
J'écrivis une réponse à Mathéo pour tout lui raconter et envoyai une demie douzaine de messages à Lana pour la tenir au courant de mon job de rêve.
De plus, j'ai rarement été aussi contente en entendant ma mère rentrer à la maison. Je me précipita en bas pour lui raconter.
- Maman ! J'ai eu une réponse à mes mails, j'ai une offre pour être baby-sitter !
Elle posa son sac à main sur la table et commença à enlever ses chaussures et son manteau.
- C'est bien. Que dit le mail ?
- J'ai deux enfants à garder, une fille de huit ans et un garçon de six, pour...
- Tu as sortis les poubelles ? me coupa-t-elle.
Je perdis mon sourire, n'apprécient pas qu'elle ne m'écoute jamais complètement.
- Non, mais...
- Edwige ! Je t'avais demandé de le faire ! s'énerva-t-elle. Et puis...
- Ça va, j'y vais ! l'interrompis-je en serrant les dents.
J'y allais, fis tout comme il le fallait et quand je revins, je vis qu'elle s'était saisie de son téléphone. J'attendis patiemment, toujours d'aussi mauvaise humeur, qu'elle ait terminé. J'attendis bien cinq minutes avant qu'elle daigne enfin me donner de l'attention.
- J'ai juste un entretien d'embauche à passer, sa secrétaire m'a écrit que je pouvais y aller mercredi...
Je m'arrêtai en constatant qu'elle n'avais pas l'air de m'écouter. Le regard dans le vide, elle devait toujours penser à ce qu'elle écrivait sur son téléphone. Elle finit par bouger et se diriger vers le frigo pour l'ouvrir. Je la suivis et me remis à parler.
- Je peux y aller mercredi ?
- Tu veux manger quoi, ce soir ? Plus dinde ou escalope ?
Je vis rouge.
- Maman !
Elle leva les yeux au ciel comme si c'était elle la plus agacée.
- Escalope, alors, déclara-t-elle.
Elle partit à l'autre bout de la cuisine avec l'emballage et je la suivis à nouveau.
- Maman, je te parlais !
- Quoi..., marmonna-t-elle en chauffant les plaques de cuisson. Ton père va bientôt rentrer.
- Est-ce que je peux y aller mercredi ?
- Ça dépend, dit-elle, il y a quelqu'un pour t'accompagner ? Tu as beaucoup de devoirs ?
- Je n'ai pas beaucoup de cours le jeudi..., commençai-je.
- Tu sais que ni ton père ni moi ne pouvons t'emmener..., enchaîna-t-elle.
- J'irai en bus.
- Je ne sais pas si c'est une bonne idée... Tu sauras faire ? C'est où ?
- Pas loin du tout, assura-je. Je prendrai mon téléphone et je prendrai le bus en sortant du lycée. Peut être même que Lana m'accompagnera.
Elle soupira.
- Bon, très bien. Mais si il t'arrive quelque chose, je ne pourrai pas...
- J'y arriverai, promis-je. Ce n'est pas comme si c'était la première fois que je prenais le bus...
Enfin, sur ce trajet là, si. Mais ça ira.
- Bon, d'accord, céda-t-elle. Tu en parleras avec ton père quand il rentrera.
Je souris. Il est encore moins attentif qu'elle. Je pourrai demander n'importe quoi, il me dira oui pour que je me taise.