À mes amis animaux**
Le combat est à son comble dans la cave de cet immeuble d'une vétusté telle qu'il fut laissé à l'abandon pour devenir, d'une année à l'autre, ce lieu sordide et pourtant si convoité lors de ces rassemblements entre jeunes désœuvrés.
Cette nuit-là, l'astre lunaire parade sous un ciel encore envieux d'une chaude journée, déclinant sur la terre, tel un réverbère, son halo de lumière. Gardienne de l'éternité, cette lune rougie par endroit du feu d'un soleil ardent, un regard tristement sombre déployé sur elle, le ciel se laisse griser peu à peu pour pâlir à son tour. Troublant éclat d'une nuit sans fin sur une lune pensive et morose à la fois, qu'un nuage en passant tout près d'elle permet de masquer les misères d'en bas.
Entre les cris de ceux venus s'éclater là et les hurlements de leurs compagnons à quatre pattes tendant vers ce ciel devenu soudain ténébreux, le vacarme devient insoutenable. Si le mal se doit d'exister ce soir-là ; il exulte avec rage à présent, exhortant à sa manière tous les corps d'animaux meurtris à force de se battre. Les murs de béton résonnent tant, qu'ils lâchent à leur tour le venin sorti tout droit des entrailles de ce monde aberrant. Des yeux rougis, exorbités par la violence naît l'affront tandis que les injures renforcent le mépris. La fureur du combat entre animaux déclenche peu à peu chez leurs maîtres cette passion frénétique qui engendre la haine. Celle-ci leur explose à la face dans un premier temps, puis à gorge déployée pour se ramifier enfin sur les corps de certains avec acharnement. Le torse trempé, recouvert d'un débardeur kaki, les jeunes gens, le muscle arrogant, reluisent de cette matière devenue si visqueuse qu'elle dégage, à force de l'entretenir, une odeur sui generis et fétide à la fois. Image ou prestige, tous ou presque arborent sur leur peau un signe distinctif, un tatouage pour le moins raffiné, exprimant pour certains la représentation charnelle de leurs vérités. Quant aux autres, moins bien lotis pour la plupart, ils laissent s'écouler sur leurs chairs appauvries, le bariolage de quatre sous, leur servant de label qu'ils souhaitent celui des zonards. D'autres frimeurs encore, l'arme blanche à la ceinture, harponnent dans le lot, ceux non moins hâbleurs mais nouveaux venus, s'exposant là, une chaîne rutilante en bandoulière en signe de bravade. Entre ces murs devenus étroits, dans ce mélange des corps de l'homme et de la bête où l'impulsion de la cruauté domine, et sous l'emprise de l'alcool, le délire s'empare alors de tous et de chacun, exception faite des chiens autrement éprouvés. Le glas finissant de tinter, il invite la semeuse à faucher au passage les corps des combattants d'animaux sans vie. Pour certains d'entre eux, haletant et geignant de douleurs, un soupir pour finir dans les bras de la mort venue se rassasier sous ces quelques mètres carrés de béton.
Dans cette atmosphère viciée, la cruauté bien installée fait son chemin. D'un côté, les petits malins se frottant les mains avant de compter les billets, de l'autre des animaux cruellement blessés. Nulle fatalité dans cet antre où les seules larmes invisibles au regard des humains sont celles des bêtes inanimées. Naturellement, ces pleurs n'atteignent pas les autres, les chiens sur le point de se taire à jamais, hurlant de douleur en appelant la mort à la rescousse. Qu'importe à présent, vainqueurs ou vaincus, les animaux baignent dans un flot d'indifférence, mais plus encore dans leur sang. Tels les vaincus car leur sort en est jeté et leurs corps bientôt enterrés dans quelques terrains vagues. Quant à leurs congénères, ou ce qu'il en reste, en piteux état ou pour avoir cédé, ils seront revendus ou bien abandonnés jusqu'à leur triste sort. Mais que dire du sujet victorieux, ce rescapé prometteur ou vainqueur entravé, contraint puis glorieusement soumis, pour qui l'avenir sera tout autre ? En attendant son heure, cette nuit achevée ne sera qu'une trêve, une de plus, durant laquelle il subira malgré lui et sans la partager, la joie intempestive de son maître plus lucre que sensible. L'affection pour son toutou, enfouie sous quelques liasses de billets, et sa réputation aidant, il ne lui restera plus qu'à imaginer le moyen de dépenser ce fric acquis avec l'acharnement du désespoir, celui de plus d'un animal ayant combattu contre un adversaire, son congénère, devenu aussi belliqueux que lui.
C'est ainsi que, cette nuit-là, Voyou le pitbull sortit vainqueur de la rivalité des hommes et de leur goût du paroxysme. Dans ses yeux, subsiste encore le feu qui engendre la folie et sème la mort. La lèvre du haut déchirée pendille, gênant son souffle haletant, tandis qu'il s'ébroue maladroitement. Les quelques ampoules suspendues çà et là au-dessus de son corps, portent tort aux ombres en les multipliant, tandis que de temps à autre, une main leste venue cogner l'une d'entre elles donne à ce décor des allures d'outre-tombe. C'est à ce moment-là, la fureur du combat oubliée, que l'on peut apercevoir ce malheureux chien, le corps sanguinolent, tremblant mais raide sur ses pattes, chercher son maître du regard.
L'épais voile de fumée au plafond s'efface par endroit pour se fondre dans cet espace où l'ombre des vivants flirte avec celle de la mort. Les habitués de ces combats illicites, antagonistes de cette barbarie, se font face à leur tour. De clameurs en ricanements, à la colère exacerbée, tout ce petit monde d'êtres humains gesticule et parle fort. Les perdants de cette nuit sans fin s'indignent, déplorant leur victoire, soufflée le temps d'une mise à mort, « par la faute de ces sales cabots », s'écrient certains. Tombés en disgrâce face à leurs pairs puis dépouillés de leur mise, ces humains irresponsables sont-ils capables d'imaginer une seule seconde que l'on puisse mourir en sacrifiant sa vie ? Sans doute que oui cependant qu'il ne s'agit pas de la leur. Et qu'importe pour ces non-passionnés, sinon de pratiques barbares, la vie de ces adversaires malgré eux, foudroyés d'un arrêt du cœur ou bien de peur face à leur destin. Tant de corps inertes et enchevêtrés vont être dispersés puis jetés n'importe où dans un quelconque terrain vague où ils seront négligemment ensevelis. Tandis que ceux encore vivants, mais en piteux état, gisent là sur le sol à attendre de leurs maîtres qu'ils décident de leur sort. Ces maîtres, méritants sans vergogne, indignes, qui, l'argent des paris dans les poches, fanfaronnent dans cette arène d'immeuble ensanglantée, leur chien dans l'antichambre de la mort. La plupart d'entre eux, de jeunes gens du quartier, vivent cette pratique avec délectation, poussant leur délire jusqu'à l'extrême, prêts à le revivre au plus tôt. C'est ainsi que leur forfait accompli et sans le moindre remords devant la souffrance de leur compagnon, ils décident de la revanche à prendre au plus tôt. Une brève inspection sur les corps amoindris de la part des acteurs de cette boucherie organisée, un coup de pied aux flancs pour donner du ressort à ceux-ci, et, chaque négociateur en verve reprend les paris, non sans avoir et selon son intime conviction, fait monter les enjeux. L'argent, unique fondement de ces combats barbares et illégaux se révèle néfaste à cette race d'animaux déjà tant décriée par le commun des mortels, mais qui s'en soucie au fond vraiment. Son extinction plus que probable mettrait fin à l'espèce d'animal qui ce soir souffre à force de cruauté, en soignant tant bien que mal ses morsures, léchant ses plaies ouvertes comme ils le peuvent. Enfin, et sans se soucier le moins du monde de ces détails qui dépassent leurs pensées, chaque participant, ivre de bibine et d'orgueil, parade sous le regard triste des animaux meurtris dans leur chair. Qu'importe, la date d'un nouvel affrontement sera fixée, les animaux soignés et préparés au prochain combat seront prêts à lutter pour leur survie au nouveau rendez-vous. Pendant ce temps, lourd de conséquences pour leur renommée, les déçus de la nuit évacuent les lieux, traînant dans leur sillage les cadavres de chiens dissimulés dans de grands sacs plastiques.
Le héros de cette nuit mouvementée, un truand nommé Gréco, fait tournoyer la laisse de cuir épais au-dessus de sa tête. Gagnant sans conteste, adulé par des admirateurs zélés, il savoure sa énième victoire, négligeant pour un temps Voyou son pitbull. Celui-ci, indifférent à cette agitation, épuisé et tête basse, se fraye lentement un chemin, puis, sans se faire remarquer, se dirige vers la sortie. Demeuré seul avec ses acolytes, Gréco flairant l'aube naissante met soudain fin à l'enthousiasme général en annonçant son départ. D'un geste large de la main, comme pour en faire « mousser » certains, il exhibe une dernière fois l'épaisse liasse de billets. Puis, las d'arborer ce à quoi il tient tant, il jette un regard morne sur sa montre tout en remerciant pompeusement l'assistance. L'heure est venue pour lui d'abandonner ce lieu souillé qui, à force de le fréquenter, lui donne la nausée. Il décide alors de ce qu'il reste de nuit afin de disparaître avec son chien pour se fondre dans ce décor qu'il connaît par cœur se perdant dans l'obscurité.
Son coup de sifflet n'étonne pas ses comparses, son coup de gueule non plus lorsqu'il ordonne à chacun de sortir du carré. Consciente à son tour de la nécessité de changer d'air, la petite troupe s'engage vers la sortie dans un désordre parfait. La plupart d'entre eux tenant à peine debout, tels des exaltés, hurlant tous présents à son incitation à fêter l'événement dans un bar de nuit. Ce moment de gloire si bénéfique aux uns fut propice à Voyou, lui permettant de masquer son absence afin de fuir au loin.
Au-dehors, l'air vivifiant les surprend tous, même Gréco, ivre de joie et d'alcool, que cette soudaine fraîcheur revigore. Sorti de sa torpeur, il réalise qu'il manque l'essentiel à l'autre bout de sa laisse. Son sang ne fait alors qu'un tour tandis qu'il bouscule le monde accroché à ses basques cherchant son chien du regard et de tous côtés. À ses appels incessants succèdent les coups de sifflet crachés comme des promesses de coups cuisants vers l'animal disparu.
Sûr de lui, dissimulant à peine son inquiétude, persuadé que Voyou va apparaître, Gréco hurle sa rage en insultant le « sale clébard » qui daigne ainsi lui désobéir tout en lui promettant une sévère correction ! Visiblement vexé et fou de rage, l'homme ne lutte plus contre l'anxiété qui ronge son esprit. Persuadé de la fidélité de son chien et pour ne pas perdre la face, il siffle désespérément sans voir venir qui que ce soit. Cette ultime tentative qu'il veut autoritaire ayant échoué, Gréco admet, grâce à son entourage, la gravité des blessures de Voyou l'empêchant sans nul doute de le rejoindre, celui-ci l'attendant sagement dans un coin de l'immeuble. Cette éventualité prise en compte, l'homme décide de regagner les lieux encore chargés des miasmes de l'enfer. Son bandana ajusté sur le crâne et sa lampe de poche dans une main, aidé de ses acolytes, il entreprend de fouiller l'endroit, balayant les murs du faisceau de lumière sorti de la torche. N'y tenant plus à force de craindre le pire, il fait le jour en allumant une à une chaque lampe dans les couloirs et sur la pièce tout entière, libérant d'un seul coup ses espoirs de retrouver Voyou. Mais il se rend à l'évidence ; les tripes et le corps noués par les ressentiments, il prend peur en sentant la colère, son ennemie jurée, l'envahir peu à peu. La mine déconfite et le regard torve, soudain démuni face au vide laissé par son chien, il maugrée à son encontre quelques vaines paroles puis lance violemment sa lampe contre un mur. L'humiliation plus que le chagrin atteignant son ego il s'enfuit précipitamment de ce repaire afin d'extirper de son être la fureur qui l'étreint. Comment cette sale bête avait-elle osé lui faire un coup pareil ?
Il fulmine à l'approche des copains dont certains redoutent sa colère préférant tourner les talons, tandis que ceux de la même trempe, les potes les plus proches, se proposent de l'aider aux recherches. Le temps presse pour Gréco que la perte de Voyou rend de plus en plus irascible. Après avoir exhorté ses amis à le découvrir au plus vite, il invite le petit groupe à se séparer. Ils sont quatre, aussi, deux d'entre eux examinent l'immeuble de nouveau tandis que José et lui font le tour de celui-ci en explorant le moindre recoin. Tous, ayant pour consigne de ne plus lâcher le chien une fois déniché. La traque s'installe à l'intérieur comme à l'extérieur du gigantesque lieu de perdition des animaux. Des cris aux jurons, aux sifflements stridents qui écorchent les oreilles, tout est mis en œuvre pour appeler l'animal à venir les rejoindre, tandis qu'au fur et à mesure chacun élargit son champ de recherches. L'aube est proche et les exaspérations prennent le pas sur les aspirations à retrouver l'animal qui demeure introuvable. Les heures passent et pas de Voyou, dans aucun recoin et abri visité, revisité nulle trace de lui. Le désordre commence à régner sur le comportement des jeunes gens en mal de cette source de profit soudain disparue surtout chez Gréco dont le visage est marqué par la lassitude et un courroux à présent exacerbé. Sous sa pâleur des mauvais jours, l'homme s'exprime avec violence contre son rebelle de chien, étant à présent certain que le molosse s'est bel et bien fait la malle.
Pour sa bande de dégénérés tout comme pour lui l'avenir s'assombrit soudain. À la lumière des massacres dont tous se repaissent des nuits entières succède telle une fatalité dont celles confuses où l'argent va sérieusement manquer parce que Voyou s'est échappé. Dans ce dédale de caves et couloirs aux escaliers de chaque immeuble proche de cet enfer, rien n'est laissé au hasard, aucun pouce de terrain, refuge et abri susceptibles d'accueillir Voyou, qui ne soient visités, explorés. Aucune trace de l'animal pour conforter les jeunes gens dans leur désir de le retrouver. Gréco n'en finit pas de se répandre en injures de toutes sortes, pestant contre la terre entière mais plus encore contre lui-même pour tant de négligence. Il savoure le ridicule de la situation en passant du rire sarcastique aux larmes d'amertume pour avoir laissé s'envoler l'oiseau rare. Le visage bouffi d'orgueil, se cramponnant à sa chevelure hirsute afin de contenir cette rage destructrice émanant de son être, il fulmine. Ses comparses, vainement compatissants tentent de le raisonner, lui suggérant que des Voyous il s'en trouve à la pelle. Ils sont pourtant aussi décontenancés que lui et tout aussi énervés alors qu'ils tentent de le calmer sans succès ! Gréco est hors de lui et rien ne semble avoir vraiment de sens à ses yeux appesantis de sommeil et larmoyants, des yeux qu'il tient levés au ciel rendant ce dernier responsable de ce mauvais coup du sort. La pilule est dure à avaler pour ce loubard en mal de vivre, rendu vulnérable par la perte de son chien. Tel un prince déchu face aux siens, il apparaît affligé à ses amis tandis qu'une main secourable se pose sur son épaule en le faisant tressaillir, le surprenant dans ses pensées répressives. Gréco s'en saisit brutalement, faisant hurler de douleur l'énergumène qui a osé le déranger. Ce geste maladroit n'était pas le bienvenu de la part du jeune homme qui braillait sa douleur suppliant Gréco de le lâcher. La main quasiment dévissée de son poignet, José implore son ami de reprendre ses esprits et de le libérer de son emprise. Gréco hébété ne réagissant pas, José dans un sursaut et malgré la crainte d'une copieuse réplique, ose une initiative désespérée et de son autre main, administre un coup de poing à Gréco afin de le tirer de sa torpeur d'autant qu'il leur fallait à tout prix quitter ce lieu où l'odeur de la mort subsistait. José avait réussi à se défaire de cette compression malvenue, il sourit enfin car le coup avait eu l'effet escompté sur Gréco soudain sorti de sa léthargie et lâchant prise enfin. Ce dernier demeura pantois un instant et fut étonné de ne pas rendre coup pour coup puis après avoir grimacé, il s'enquit de quitter l'endroit avant que qui que ce soit ne les surprenne. Ils prirent leurs jambes à leur cou pour fuir vers la ville qui s'agitait doucement. Après avoir couru comme s'ils avaient le diable à leurs trousses, ils mirent une bonne distance entre eux et ce quartier de la Côte d'Argent qui ne reluisait guère à cette heure de la matinée malgré les efforts d'un soleil printanier. Quelques pâtés de maisons plus loin, ils retrouvèrent, épuisés mais soulagés, les prémices d'une vie qui prenait sa revanche sur le monde qu'ils venaient de quitter. D'autres immeubles encore, moins imposants ceux-là mais assez hauts pour cacher la misère de toute une population, concentrée, mais si débordante d'enthousiasme, s'offraient à eux. Là, ils ne craignaient plus ni réprobations ni châtiments d'aucune sorte car ils étaient chez eux dans cette cité oubliée par la société. La vie reprenait donc ses droits dans chaque rue ou sur chaque trottoir vibrant de l'air chaud du matin et de l'ardeur de chacun à égayer l'endroit. Seules tristes figures au milieu de ces gens aguerris d'une vie de labeur, ils passaient outre, indifférents, évitant les sourires et autres expressions amicales qui leur étaient tendus. Aussi, quand d'autres autour s'agitaient, mettant en scène un jour nouveau, ils se trouvaient tous les quatre, à ressasser ou pleurer leur néfaste veillée. Le jour se levait, assombri pour cette jeunesse mouvante, épuisée par le sommeil et aigrie de la vie. Penché douloureusement sur des pensées obscurcies des brumes de l'alcool et autres effets pervers, Gréco se traînait derrière ses compagnons, ruminant ses déboires. Son jean aux plis en accordéon posé sur des baskets aux lacets largement défaits était usé à force de frotter le macadam. Le sweat-shirt à capuche, le plus large possible, servait d'écran publicitaire à une marque connue, celle-là même qui ornait la casquette vissée sur sa tête et qu'il portait, la visière contre sa nuque, son bandana en dessous, toujours serré sur son crâne. Cette allure qui lui donnait l'air nonchalant cachait le feu qui brûlait en lui depuis des lustres, idem pour ses potes qui n'avaient pas assez de la largeur du trottoir pour étaler leur aspect débonnaire afin de préserver l'image qu'eux seuls avaient d'eux-mêmes. De devantures de magasins en entrées d'immeubles aux rues à traverser, le chemin était long pour retrouver enfin le taudis qui leur servait de logis. Une main crispée sur la laisse de Voyou et dans l'autre une cigarette qu'il fumait sans vraiment l'apprécier, Gréco marmonnait en se rongeant les sangs. L'air ténébreux, le regard contemplatif tourné avec appréhension vers l'adresse qu'il occupait, il se voulait serein, attendant de Voyou qu'il en surgisse brusquement pour courir à sa rencontre. Ses pas pesants martelaient le trottoir semblant égrener les secondes qui le séparaient de chez lui, lorsque Samir, le sourire large et généreux se présenta à lui. Les yeux brillants sous un air jovial papillotaient tant qu'ils ne savaient où se poser, allant du bout de la rue à ce pan du mur attenant à l'entrée de l'immeuble.
À l'affût de la moindre parole sortant de la bouche de son bègue d'ami, Gréco houspilla Samir rudement, jusqu'à être agacé par sa mine réjouie. Las d'en attendre un seul mot, il lâcha le bonhomme pour rejoindre à grands pas l'endroit du mur indiqué par l'index du jeune homme lui montrant des traces de sang sur le mur. La façade de ce bâtiment, vieux de quelques années à peine, était couverte de tags de toutes sortes, de chaque côté, ainsi que largement au-dessus d'un trou béant faisant office d'entrée principale.
Décoratifs et de couleurs, certains se noyaient sous un flot d'autres graffitis incisifs et noirs ceux-là, dissuasifs, déversant les rancœurs de ce quartier en perpétuelle révolte. Accroupi près de ses amis, Gréco s'empressa d'observer ce que Samir venait de découvrir. Ce qu'il en déduisit lui fit afficher un sourire de satisfaction, en effet, en relief sur un des bas-côtés du mur, une tache visqueuse, assez étendue, d'un rouge sombre et que l'on ne pouvait confondre avec de la peinture s'offrait à son regard scrutateur. Il palpa aussitôt entre ses doigts ce sang qui maculait cet endroit du mur et le sol de gouttelettes éparses se dirigeant vers les étages. Le cri d'approbation qu'il lança à la face de ses amis fut d'une telle puissance qu'ils en tombèrent le cul par terre. Gréco se précipita dans l'immeuble donnant libre cours à sa joie intempestive. Il ne faisait plus aucun doute pour lui que ce brave toutou, dont il n'avait jamais douté, était passé par là et l'attendait sagement devant la porte. Il gravit les marches quatre à quatre afin d'y retrouver son chien. Samir et Allan en firent tout autant sans José qui, intrigué, suivait une à une les traces de sang menant à l'extérieur et laissées par l'animal. Quelques-unes de ces taches se dirigeaient vers le hall de l'entrée, pour probablement finir au quatrième étage comme il s'y attendait, tandis que d'autres, à distance inégale et plus fraîches celles-ci, ressortaient côté opposé, pour suivre le chemin inverse. Il n'eut pas à attendre bien longtemps avant d'entendre les hurlements de Gréco dévalant l'escalier plus vite qu'il ne l'avait monté. À la tête qu'il faisait, il comprenait qu'il avait raison de penser que le « brave toutou », las d'attendre, avait fugué pour voir ailleurs s'ils y étaient, ou qui sait, mourir tout simplement dans une lente agonie. L'état pitoyable dans lequel il se trouvait et vue la masse de sang perdue depuis les combats, sans soins immédiats, il ne faisait aucun doute qu'il soit mort. Cette race d'animaux, combattants sans fin, prisonniers de la cruauté des hommes, gravement blessés, sans soins immédiats, n'avait aucune chance de rester en vie bien longtemps, et pour José, le doute n'existait plus dans son esprit. L'amitié qu'il portait à Gréco était sacrée mais son attachement à Voyou, s'il ne datait pas d'aujourd'hui, s'avérait si fort chaque jour qu'il se reprochait bien souvent sa lâcheté, car l'animal était un être exceptionnel à ses yeux. Comme le lui rappelait son impétueux ami, « ce n'est qu'un chien après tout, et un chien de combat ne fait guère de sentiment, nous non plus... OK ! ». Sans doute avait-il raison mais cette vérité-là n'était pas la sienne et Voyou avait quelque chose dans le regard qui avait touché sa sensibilité mais José n'avait plus jamais parlé ainsi de Voyou à Gréco. Celui-ci se trouvait à présent dans la rue, plus vindicatif que jamais à suivre les traces laissées par le chien. La bête devait souffrir mais qu'importait, il vociférait, admonestant les voisins comme les passants ébahis en les agressant plus sûrement qu'il ne les suppliait de n'avoir pas su s'occuper de l'animal blessé. José demeura impassible face à cet être véritablement désaxé, n'ayant jamais atteint un tel paroxysme de haine, de violence et de douleur à la fois. Il en fut si indigné qu'il préféra laisser ses compères continuer sans lui cette démonstration de force. Témoin depuis toujours des humeurs fantasques de son ami, il décida dès cet instant de mettre de la distance entre eux et lui, pour un temps du moins. L'état d'esprit dans lequel il se trouvait ce matin lui ôta tout regret concernant le coup asséné à Gréco et, en y repensant, elle lui procurait même une certaine satisfaction tandis qu'il s'éloignait en pensant à Voyou. Les bruits de la rue ne l'empêchaient nullement de se souvenir de cette nuit et de toutes les autres avant elle où il assistait sans y prendre goût aux massacres de chiens. Lié à Gréco par des années d'obligations ou autres services rendus, il subissait sans broncher son emprise grandissante, le privant le plus souvent de l'unique argument qu'il possédait depuis toujours ; sa conscience. Combien de fois le sablier de sa petite existence a-t-il offert de temps à cet irresponsable donneur de leçons, convaincu de sa raison ? Parmi ses admirateurs, séduits par sa beauté sauvage et son corps d'athlète, nombreux furent ceux qu'il dupa dans ce quartier où l'apparence domine. Aussi, personne jamais, encore moins lui José, n'osa mettre en doute son talent de hâbleur ni la pertinence de ses propos lorsque le besoin s'en faisait sentir, était-ce de l'appréhension ou de la peur ? Sa suffisance ne vint que bien plus tard, lorsque la soumission de certains à sa volonté, opprimés ou non, firent corps avec son altière personne, grandissant son image, pour en faire un chef de bande, Gréco avait bien changé. Devenu le pivot de ce petit monde d'indisciplinés, il attira sur lui les feux de la rampe de cette petite banlieue, jusqu'à, peu à peu, faire le tri dans le rang de ses admirateurs. Les souvenirs de ses débuts parmi eux troublaient José, longtemps assujetti aux dures lois de la rue, le minus qu'il était aux yeux de tous, devint avec fierté le cadet d'un Gréco ambitieux. Celui-ci sachant manier son monde, se vit aussitôt promu au grade de « couillon » de service auprès de cet homme d'influence, pour le rester jusqu'à ce jour. Il n'en alla pas de même pour la bande qui, à force de conflits d'ambition et autres prises de position de certains à refuser son autorité, explosa pour se reformer ailleurs laissant à leur dévouement les incorruptibles Samir, Allan ou bien José. Les amis d'autrefois devinrent donc les farouches adversaires d'aujourd'hui qui las de se faire la guerre, trouvèrent le moyen de se battre afin de conquérir cet espace déserté de la ville par les autorités. Ce fut Gréco le précurseur de ces combats entre pitbulls, les idées ne manquant pas chez lui pour donner du piment à sa vie, tout en empochant de l'argent facile, les autres n'avaient qu'à suivre bien entendu. Le cadet José s'en voulait de n'avoir pas envoyé tout balader plus tôt, et il n'était même pas sûr à cette heure de laisser tomber son copain, malgré le peu d'atomes crochus, restant entre eux. Vingt-quatre heures réparatrices dans le giron familial qui devait le croire mort à cette heure et il y verrait plus clair : pour le moment, l'épuisement prenait le pas sur son raisonnement, il lui fallait dormir... dormir. Indolent comme à son habitude, il marcha d'un pas effacé vers la petite maison qu'il occupait avec sa mère ! Une maisonnette plutôt située à quelques kilomètres de la ville. Le soleil déjà haut dans le ciel et la foule tout autour lui donnait le vertige, les véhicules sur les grandes artères aussi. Son trouble était tel durant quelques secondes, qu'il sentit poindre en lui un profond désarroi, une indicible sensation le faisant frissonner jusqu'à provoquer le malaise. Mettant cela sur le compte des vapeurs de l'alcool et sans s'en inquiéter davantage, il choisit néanmoins de faire une halte sur un des bancs publics offerts au repos du promeneur. Peu enclin à affronter la colère de sa mère dans l'état où il se trouvait, il décida sagement de prendre une option sur son manque de sommeil. Allongé inconfortablement sur le dos, la casquette à visière posée sur le nez, il se glissa lentement dans les bras de Morphée, offrant à l'existence ses tracasseries et autres spéculations malsaines. Le manège de la vie n'en finissant pas de tourner tout autour de ce parc sans que la moindre parcelle de son corps frémisse, il s'endormit enfin, profondément. Ce fut à elle seule cette impression évanescente qui contraignit son être à émerger de son sommeil. Un frôlement d'abord, telle une caresse suscitant son imagination et qu'il prend pour un rêve en essayant de le chasser en dodelinant doucement. Sa lassitude est pesante sur son corps endolori, aussi se tourne-t-il lentement sur le côté tout en geignant, laissant son être abuser encore de ce repos compensatoire. Le corps replié sur lui-même malgré la dureté du siège, il s'abandonne délicatement sur ce qu'il croit être un songe, le bras ballant retombant mollement sur le gazon. Séduit par les rayons du soleil apaisant sa solitude, il n'oppose nulle résistance à ce nouvel endormissement.