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À un dimanche d'été.
À celui que je ne rencontrerai jamais.
À tous ceux qui n'ont jamais cru en moi
À ces trente dernières années sans Noëls ni dimanches.
Écrire, c'est ne pas pouvoir éviter de le faire.
Marguerite Duras
Écrire, c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître des cendres.
Blaise Cendrars
J'ai dit une nuit que l'homme de ma vie serait un livre.
Faux.
Les hommes de ma vie seront des livres
L'homme de ma vie sera une page blanche.
Franche.
C'était juste après une escapade au bord d'un hiver en plein océan que cette jeune femme, pas encore confirmée définitivement, décalée, m'a avoué, sans même imaginer jusqu'à mon prénom, mes projets naissants :
« Faites-moi vivre un roman. »
C'était il y a presque trois ans, c'est si présent, si signifiant que, cet après-midi d'automne, je comprends mieux ce qu'elle m'a confié, ce qui m'a désarmé... Ce que je ne peux plus retenir, comme elle me fait, parfois et depuis cet été, souffrir, ce qu'elle ne sait contenir.
Écrire.
Alors puisque seule l'encre sait l'atteindre, la convaincre, je vais coucher sur papier ce que mes mots, ces dérives que j'assume mal, seul ou dans son absence, le temps d'un roman ou d'une saison, de cet été ou printemps qui me l'enlève chaque année comme un amant, je veux donc cracher ces maux qui s'installent depuis quelques pages, depuis que je ne suis plus dans son sillage, ce personnage de fiction.
Ce héros qui me rassurait, moi et mes trente ans, la nuit où elle m'a offert son amour, ce premier manuscrit où elle m'a mis en scène, où elle était encore dans mes bras lorsque l'écriture la prenait.
Cette preuve écrite qui vaut tous les contrats d'eau bénite.
Mais c'était avant qu'elle s'enflamme pour un autre, un inconnu ou un irréel au charisme insolent, à la présence provocante et déroutante pour notre histoire d'amour, cet être que je ne suis plus, cet homme qui en veut plus.
Elle est née à vingt-sept ans d'une naissance désirée, la sienne, de cette nuit d'hiver où elle a décidé de décider.
Puis, subitement, comme par confirmation ou présent somptueux, elle a rencontré l'écriture. Pure. De cette encre qui s'empare d'un corps et d'une âme, sans flou ni fugue de temps en temps, lorsqu'on étouffe d'instants répétés ou d'avenir différé, non.
Sinon elle l'aurait croisée comme auparavant, lorsqu'à douze ans elle était déjà trop nostalgique pour ne pas écrire, trop triste au fil des saisons pour ne pas espérer l'accalmie, une rémission sur ces tourments d'adultes qui la dévastaient à l'âge des goûters aux pommes, des parfums de cannelle qui nous rappelle les vacances en bord de mer ou de tendresse, les premiers baisers volés et respirés sur une musique d'été ou de grillons.
Cliché ou manque, on écrit ses ratés, ses utopies.
Elle s'est immiscée définitivement dans l'encre de sa vie, dans ses futurs d'escales ou de dérives, dans tous les naufrages que seules ses insomnies de papier froissé sauront rescaper, l'écriture comme bouée de sauvetage, les secondes où ces vagues à l'âme deviennent une déferlante sans état d'âme.
Drame de son caractère qui est plus trempé qu'insipide.
Apatride.
Je me suis assis pendant qu'elle écrit debout, ça aussi il faudra l'expliquer, assis pour dire ou lui écrire, mais je pense ne pas en avoir le talent ni la souffrance, tout ce qu'elle n'osera avouer sur papier, tout ce qu'elle dégueule depuis sa première injustice, tout ce qu'elle épuise dans sa tête et qui ne se concède ou ne s'achève qu'en rêve, une trêve qu'elle réclame depuis ses quatorze ans épuisants.
Insistants.
Je veux nous évoquer puisque je suis l'homme de sa vie, puisqu'elle est la femme de ma vie, l'écrivain de mes crépuscules, de celui qui nous a embrasés un soir de presque canicule pour un hiver sans écharpe ni doudoune.
De cette seconde qui a bouleversé mon existence.
Bouleverser est plus qu'indiqué lorsqu'un être qui n'a rien à voir avec le monde artistique rencontre un écrivain qui est quasiment autiste.
Mais c'est certainement un pléonasme, pardonnez mon innocence, elle est la première artiste que j'aime et j'imagine que ses congénères sont identiques, semblables.
Invivables.
« J'ai besoin de te tromper à l'écrit. »
Voici ce qu'elle m'a répondu, ce dont elle a convenu comme réponse à toutes celles qui me rongent lorsque je songe à cette lecture, cette fraude, c'est inadmissible que je me sois autorisé, impassible.
Elle était trop distante, trop heureuse et ravissante, à l'écart et avec le sourire, alors forcément ou par irrespect, j'ai cru qu'elle avait croisé une histoire, un autre regard que le mien, en retard depuis quelques nuits.
Un besoin humain qui est banalisé, avoué, voire revendiqué trop souvent et par vantardise ou même compris au nom d'une liberté (?), d'un épanouissement (?), d'une mode, oui !
Sans conviction pour ma vision de l'amour, du couple, plutôt une déroute, une manière de crever à petit feu, puisque le sien s'éteint en allant se rallumer ailleurs. Sans pudeur.
Je n'en ai eu aucune à l'effeuiller, à pénétrer cette intimité de papier qu'elle protège comme un enfant, un pan de son être, une confession qui pourrait se faire blessure ouverte. À celui qui en abuserait, qui s'en servirait.
Je m'en suis mordu les doigts et les lèvres au moment où mes yeux, ses voyeurs, ses violeurs d'âme, se sont enivrés de ce flot noir déversant ses manques notoires, ses plaisirs solitaires ou adultères.
Trop noire pour l'imposture, cette écriture large et oblique, tracée à l'improviste, sans plan ni direction, afin de ne rien manquer, ne rien oublier et qui dénote cette fulgurance dans son tempérament, cette folie vive pour l'insouciance. Ce plongeon dans cet océan qui me l'enlèvera et qui une fois rassasié de ses dons, me l'échouera.
Ma dérive est celle qu'elle noie sur papier, discrète et méticuleuse, contraire de ce qu'elle transpire, inconnue lorsque la porte claque sur une impulsion ou qu'elle me largue en pleine rue, en proie à ce que je n'ai jamais souffert ou espéré.
La sensation d'être.
Bref, je l'ai lue...
Et je ne m'y suis pas vu.