La dernière image de ma vie d'avant ? Mes créations sous les projecteurs, une ovation tonitruante, juste avant que le verdict ne tombe. Camille : 78 points. Chloé : 98. Vingt points de plus. Toujours.
Ce chiffre est devenu ma malédiction, l'ombre qui me suivait, me condamnant à l'échec défilé après défilé, année après année. Mon atelier en faillite, mes collaborateurs partis, mes amis lassés, même Marc, mon petit ami, me traitant de folle obsédée.
Le pire fut pour mes parents : j'ai vu leurs économies s'envoler, leur santé se dégrader, incapable de payer leurs traitements. Le jour de leur enterrement, j'ai tout abandonné.
Puis, une lumière aveuglante. Je me suis réveillée. Mon ancien atelier. Le soleil. Et sur le calendrier, la date fatidique du premier défilé qui a marqué le début de ma chute.
Marc entra, souriant, me tendant une broche "porte-bonheur". Chloé apparut, son sourire arrogant, répétant les mots exacts : « Vingt points. Peu importe ce que tu feras, je serai toujours vingt points au-dessus de toi. Toujours. »
La rage au ventre, l'écho de leur trahison et de ma misère passée, j' ai serré les poings. Cette fois, je savais. Et je n'allais pas la laisser me détruire à nouveau.
La dernière image de ma vie antérieure fut celle de mes créations, illuminées sur le podium, acclamées par la foule, juste avant que le score final ne s'affiche et ne me poignarde en plein cœur.
Chloé, mon ancienne meilleure amie, ma rivale de toujours, me surpassait encore de vingt points.
Vingt points.
Ce chiffre était devenu ma malédiction, une chaîne invisible qui me liait à l'échec. Peu importe mes efforts, la qualité de mon travail, l'originalité de mes designs, le résultat était toujours le même, défilé après défilé, année après année.
Chloé gagnait toujours, avec exactement vingt points d'avance.
Cette boucle infernale m'a tout pris. Mon atelier a fait faillite, mes collaborateurs m'ont quittée, et mes amis se sont détournés, lassés de mes écheces constants. Même Marc, mon petit ami, a fini par me mépriser publiquement, me traitant de folle obsédée par une rivalité inexistante.
Le pire fut pour mes parents. Ils avaient investi toutes leurs économies pour me soutenir, croyant en mon talent. Quand ils sont tombés malades, je n'avais plus un sou pour payer leurs traitements. Je les ai vus dépérir, impuissante, rongée par la culpabilité.
Le jour de leur enterrement, le ciel était gris et lourd. J'ai senti quelque chose se briser en moi. Je n'avais plus de raison de vivre. Je suis rentrée chez moi et j'ai perdu connaissance, mon corps et mon esprit ayant finalement abandonné.
Puis, une lumière violente m'a aveuglée.
J'ai rouvert les yeux.
J'étais dans mon ancien atelier, le soleil matinal inondant la pièce à travers les grandes fenêtres. L'odeur du tissu neuf et du café frais flottait dans l'air. Sur mon bureau, le calendrier indiquait une date qui m'a glacé le sang, c'était le jour du premier grand défilé qui avait marqué le début de ma chute, des années en arrière.
J'étais revenue dans le passé.
La porte de l'atelier s'est ouverte.
« Camille, mon amour, tu es prête ? C'est le grand jour ! »
C'était Marc. Il était là, souriant, avec le même regard que je croyais autrefois plein d'amour. Il tenait dans sa main une petite boîte en velours. Mon cœur s'est serré. Je savais ce qu'elle contenait, un bijou, une broche qu'il m'avait offerte pour me porter chance. Une broche que Chloé avait piégée.
Je n'ai rien dit, je le regardais, le souvenir de sa trahison encore vif.
Soudain, une autre voix, mielleuse et fausse, s'est fait entendre depuis l'entrée.
« Camille, ma chérie ! J'espère que je ne te dérange pas. Je suis juste venue te souhaiter bonne chance. »
Chloé.
Elle se tenait sur le seuil, son sourire arrogant déjà en place. Elle m'a regardée de haut en bas, son regard s'attardant sur les croquis épinglés au mur.
« Tes créations sont... intéressantes. Vraiment. Mais tu sais comme moi qui va gagner aujourd'hui. »
Elle a fait une pause, savourant son effet.
« Peu importe ce que tu feras, je serai toujours vingt points au-dessus de toi. Toujours. »
Le même discours. Les mêmes mots. La même certitude méprisante.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Cette fois, je savais. Et je n'allais pas la laisser me détruire à nouveau.
Le premier défilé de la saison a eu lieu, et comme dans ma vie antérieure, mes créations ont reçu un accueil chaleureux. Les juges semblaient impressionnés, les murmures dans le public étaient positifs. J'ai senti une lueur d'espoir, une petite voix me disant que peut-être, cette fois, les choses seraient différentes.
Puis les résultats sont tombés.
Mon score était de 78. Un excellent résultat, qui aurait dû me garantir la victoire.
Le score de Chloé s'est affiché juste après : 98.
Vingt points.
Exactement vingt points de plus.
La prédiction de Chloé s'était réalisée. Le public a applaudi sa victoire écrasante, tandis que je restais figée, le souffle coupé. Ce n'était pas possible. Comment ? Comment pouvait-elle savoir ?
Après le défilé, elle est venue me voir en coulisses, son trophée à la main.
« Alors, Camille ? Qu'est-ce que je t'avais dit ? Vingt points. C'est mon chiffre porte-bonheur, on dirait. Et ton chiffre maudit. »
Son rire était comme du verre brisé.
« Ne le prends pas mal. Tu es douée, mais tu n'es tout simplement pas à mon niveau. »
Je sentais la rage monter en moi, mais je me suis forcée à rester calme. J'avais encore deux compétitions pour comprendre son secret. Je ne devais pas laisser la colère m'aveugler. J'ai serré les poings et j'ai quitté les coulisses sans un mot, le regard de pitié de mon professeur d'art et de design me suivant.
Pour le deuxième défilé, j'ai travaillé jour et nuit. J'ai repoussé les limites de ma créativité, j'ai utilisé des techniques innovantes, des tissus que personne n'osait toucher. Mon mentor, le professeur, était venu voir mon travail et m'avait assuré que j'avais une pièce maîtresse entre les mains, quelque chose de jamais vu.
Le jour J, ma collection a fait sensation. C'était un triomphe. Le public était debout, les applaudissements résonnaient dans toute la salle. Marc, à côté de moi, semblait sincèrement heureux, mais je voyais maintenant la fausseté dans son regard.
Les scores sont apparus.
Mon score : 85. Encore plus haut que la dernière fois.
Le score de Chloé : 105.
Le système de notation ne montait normalement que jusqu'à 100. Les juges avaient dû lui accorder des points bonus pour son "génie". Vingt points d'écart. Encore.
La réalité m'a frappée avec la force d'un marteau. C'était un schéma. Un schéma impossible, illogique, mais bien réel.
Chloé est revenue me voir, son sourire encore plus large.
« Incroyable, n'est-ce pas ? On dirait que plus tu t'améliores, plus je deviens brillante. C'est presque comme si ton talent me nourrissait. »
Elle s'est approchée, baissant la voix pour que seul moi puisse l'entendre.
« À propos, j'ai entendu dire que la santé de tes parents n'est pas au top. C'est dommage. Le grand prix de la finale pourrait vraiment t'aider, non ? Pour payer leurs factures médicales... Quel dommage que tu ne le gagneras jamais. »
Cette fois, sa cruauté a touché une corde sensible. La pensée de mes parents, de leur visage inquiet dans ma vie passée, m'a donné la force de continuer. Je ne pouvais pas abandonner. Pas pour eux.
Pour la finale, j'ai mis tout ce qu'il me restait. Mon âme, mon cœur, mes espoirs. Je devais gagner. Pas pour la gloire, pas pour la reconnaissance, mais pour l'argent. Pour sauver mes parents. J'ai créé une robe qui était plus qu'un vêtement, c'était une œuvre d'art, une histoire tissée de fils d'or et d'argent.
Le défilé final était un événement national. La pression était immense. Ma création a été le clou du spectacle. Le silence qui a suivi sa présentation était plus éloquent que n'importe quel applaudissement. C'était un silence de respect, d'admiration totale. Même les juges avaient les larmes aux yeux.
Puis, les scores finaux.
Mon score : 95. Un score presque parfait.
Le silence s'est fait dans la salle. Tous les regards étaient tournés vers l'écran.
Le score de Chloé est apparu.
115.
Vingt. Points.
Le monde s'est effondré autour de moi. Les applaudissements pour Chloé ressemblaient à un grondement lointain. Je sentais les regards se tourner vers moi, certains pleins de pitié, d'autres de mépris. J'ai vu Marc applaudir Chloé avec un enthousiasme que je ne lui avais jamais vu.
Je ne pouvais plus respirer. La salle a commencé à tourner. Tout est devenu noir.
Je m'étais effondrée.