Vendredi 3 août 2007, quelque part dans le sud de la France
Diego, c'est le prénom qu'il porte depuis son arrivée sur Terre, observe le ciel, pensif. Cela fait plus d'une semaine qu'il a atterri ici et pour l'instant rien ne se passe comme il le voudrait. Bien sûr, c'était à contrecœur qu'il avait accepté cette mission, mais comment aurait-il pu en être autrement ? Même si on avait voulu lui en donner l'impression, la décision, en réalité, ne lui appartenait pas et il avait bien dû se résoudre à quitter sa planète. Mais pourquoi avait-il donc fallu que son tuteur et les Anciens de Juma le désignent, lui, Zarek, pour la mission ?
Quand Natacha entre dans la bibliothèque, Diego lui tourne le dos, il est en train de saisir un livre sur un rayonnage. Les yeux de la jeune femme s'attardent sur lui. Lorsqu'il se retourne, leurs regards se croisent un instant et Natacha doit se retenir à la table qui se trouve près d'elle.
- Quelle intensité dans le regard ! se dit-elle, c'est la première fois que je vois ça.
Diego la détaille brièvement. Une jeune femme qui possède certainement, au goût des Terriens, de nombreux attraits d'ordre physique. De beaux cheveux mi-longs d'un blond cendré et doré à la fois et une frange qui souligne joliment des yeux verts tirant vers le gris. Élancée, vêtue d'un simple jean et d'une tunique bariolée, elle affiche une grâce et une classe qu'elle ne saurait devoir à sa tenue. Diego ne lui donne pas plus de vingt-cinq ans. Il ne pourrait dire s'il la trouve particulièrement belle mais quelque chose chez elle retient son attention. C'est sûrement son regard, ce regard qui le fixe étrangement. Et en ce moment, il en est sûr, elle se pose exactement les mêmes questions que lui, même si, à priori, elle n'est pas censée pouvoir lire ses pensées.
- À moins que, se dit Diego, serais-je tombé sur une femme possédant un sixième sens ?
Si cela s'avérait être le cas, le hasard faisait bien les choses. Cette jeune femme arrivait vraiment à point nommé, juste au moment où il commençait à désespérer des facultés extra-sensorielles des Terriens. Car, si sur sa planète, il parvient aisément à communiquer par télépathie avec les siens, sur la Terre, c'est une autre paire de manches. En effet, depuis son arrivée, il n'est pas encore parvenu à utiliser ce mode de communication avec les hommes et les femmes qu'il croise, comme si certaines de leurs facultés étaient en sommeil et rendaient, de ce fait, toute possibilité de connexion avec eux impossible. Autrement dit, ils ont le matériel mais ne savent pas s'en servir ou n'ont pas encore compris qu'il fallait appuyer sur le bouton « marche » pour lancer la machine.
- Bonjour, euh, excusez-moi, je voudrais juste attraper le livre sur votre droite.
- Bonjour, oui, allez-y, je vous en prie, répond Diego, d'une voix faible et enrouée.
- Drôle de voix, se dit Natacha, elle ne colle pas du tout avec son physique.
Et tout haut :
- C'est le livre que vous venez de poser, je crois. Ça vous a plu ? Oh, mais vous ne l'avez peut-être pas lu ?
- Si, je l'ai lu mais j'avoue que je suis un peu déçu, j'ai pris ce livre car je pensais obtenir des réponses à mes questions et finalement après l'avoir terminé, je ne suis pas plus avancé qu'avant.
- Je vois, vous vous intéressez au paranormal alors ?
Elle se met à rire et reprend :
- Ma question a dû vous paraître stupide. Il est évident que si vous avez choisi ce genre de livre, c'est que vous vous y intéressez.
- Effectivement, mais vous vous y intéressez aussi apparemment ?
- On ne peut rien vous cacher. Tout ce qui a trait à ces questions me passionne. Mais, je sens une interrogation dans votre regard. Que voulez-vous savoir de moi ?
Natacha a posé cette question sans même s'en rendre compte. Elle s'en trouve déstabilisée pendant un court instant et se reprend rapidement :
- Euh, excusez-moi, vous devez me prendre pour une folle, je ne sais pas pourquoi je vous ai demandé ça.
Diego l'interrompt :
- Ne vous excusez pas, vous avez peut-être lu dans mes pensées tout simplement. C'est vrai, depuis que je vous ai aperçue, je me pose des questions à votre sujet.
Natacha est quelque peu interloquée :
- Mais pourquoi ?
- C'est difficile à expliquer, mais voilà, surtout ne vous moquez pas de moi, je me demandais si vous ne posséderiez pas des facultés, comment dit-on ? extra-sensorielles ? enfin, si vous ne seriez pas un peu médium ou quelque chose dans ce genre.
- Alors là, je dois dire que vous m'épatez. C'est bien la première fois qu'on me pose la question seulement quelques minutes après m'avoir vue. Je ne suis pas à proprement parler « médium » mais comment avez-vous su ?
- Je ne sais pas, c'est votre regard, je crois, il a quelque chose de particulier, répond au hasard Diego avec un sourire qui fait briller ses yeux sombres.
- Eh bien, vous êtes très fort. Je suis en effet, euh voyante, dit-elle en marquant une certaine hésitation. J'en ai même fait mon métier. Je vois bien votre sourire ironique. Mais je vous rassure tout de suite, je n'escroque pas les gens, figurez-vous. Quand je ne vois rien, je le leur dis et ils ne paient rien, bien entendu.
- Depuis combien de temps exercez-vous, euh, ce métier ?
- Oh, pas très longtemps, un an à peu près. Et vous, attendez, ne dites rien, je parie que vous êtes chercheur ?
- Euh, on peut dire ça comme ça. C'est que, j'ai un peu de mal à imposer mes idées. Mais c'est vrai, vous voyez quelque chose à mon sujet ?
- Non, justement, je ne vois rien. Enfin si, je vois le ciel, enfin le cosmos, c'est tout. Ah, vous êtes astrophysicien peut-être ?
- Oui, c'est ça, mais je ne suis pas d'ici. Je fais, en quelque sorte, un voyage d'études et en même temps, je suis chargé de retrouver un ancien collègue dont nous avons perdu la trace. En tout cas, cela m'a fait très plaisir de vous avoir rencontrée. Vous habitez la région ?
- Oui, j'habite à cinq cents mètres d'ici. Ah, au fait, je m'appelle Natacha.
- Moi, c'est Diego.
- Vous n'auriez pas des origines mexicaine ou péruvienne par hasard ?
- On ne peut vraiment rien vous cacher.
- Bon, je dois vous laisser maintenant. Il faut que je retourne à mon cabinet. Ne riez pas. Je sais, ça fait pompeux de dire ça.
Natacha lui tend la main, Diego la serre énergiquement comme il l'a vu faire, lorsqu'il était en période d'observation Terrienne depuis Juma. La jeune femme porte soudain la main à son oreille gauche tandis qu'elle lâche la main de Diego. Un sifflement aigu et strident lui vrille le tympan.
- Qu'est-ce qu'il y a, ça ne va pas ?
- Si, si, j'ai juste entendu un genre de sifflement dans mon oreille.
- J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir, dit Diego, un sourire charmeur au coin des lèvres.
Il a décidément bien retenu les leçons apprises pendant son stage d'observation.
- En principe, je viens ici toutes les semaines, répond Natacha, en le fixant intensément.
- Il est bizarre ce type, se dit-elle, je n'arrive pas à le cerner. Une chose est sûre en tout cas, il est très beau, c'est peut-être justement ce mystère qu'il dégage qui le rend aussi séduisant.
- Bon, alors à bientôt j'espère. Au fait, je ne vous ai pas demandé où vous exerciez.
- Attendez, je vous donne ma carte.
Diego prend le petit bristol et le met dans sa poche. Il aura tout le temps de le regarder après.
- Et vous, au fait, c'est Diego comment ?
- Diego Copan. Mais je n'ai pas d'adresse dans la région, je suis juste de passage.
Après avoir quitté Natacha, Diego déambule, pensif, le long du trottoir et dirige machinalement son regard vers la vitrine du magasin sur sa gauche. En voyant son reflet dans celle-ci, il comprend mieux le choix des Anciens. Son aspect physique est semblable à celui des Terriens.
Sa taille moyenne, ses cheveux noirs, son teint légèrement hâlé et le regard perçant de ses yeux noirs en amande lui confèrent une ressemblance certaine avec un indien du Mexique, de sorte que la plupart des gens qu'il croise seraient surpris d'apprendre qu'il y a quelques jours encore, il vivait dans un autre système solaire. Pourtant cette ressemblance ne saurait être le fruit du hasard. Mais comment pourraient-ils imaginer, ces Terriens, que les habitants de Juma (c'est le nom de sa planète) avaient été en relation, à une époque lointaine, avec la civilisation Maya et qu'un contact avait pu s'établir entre ces êtres d'origine tellement différente ? Tout simplement parce que ce peuple Maya savait comment canaliser l'énergie cosmique, voilà pourquoi cette relation à l'échelle interplanétaire avait pu se nouer. Ensuite, les rapports étaient devenus de plus en plus étroits et à la fin, un certain nombre de ces hommes et ces femmes Mayas avait accepté de partir avec eux sur Juma sans espoir de retour. Alors, Jumariens et Terriens Mayas avaient fondé une nouvelle civilisation sur Juma qui avait poursuivi son évolution jusqu'à maîtriser, capter parfaitement les énergies et ondes cosmiques. Toutefois, malgré le fait d'avoir dû s'adapter à leur nouveau milieu, les anciens Mayas, appelés maintenant Jumayens, n'ont subi pratiquement aucune altération de leur matériel génétique. La volonté des Jumariens est que deux races bien distinctes se perpétuent sur Juma, alors pas question de se « mélanger ». D'ailleurs, pour l'instant, personne n'y trouve rien à redire. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, si ce n'est que depuis quelques années, la stagnation a fait place au progrès. Bien sûr, en matière de communication les Jumariens, comme les Jumayens, ont une longueur d'avance sur les Terriens puisqu'ils sont capables de « converser » par télépathie et n'usent plus trop leurs cordes vocales. Ils ne connaissent ni les guerres et la famine ne sévit nulle part sur leur planète ; tout est cadré, aseptisé, les corps comme les esprits. Pourtant, depuis quelque temps, les Anciens se posent des questions. Tout devient trop automatique, plus personne ne sait faire preuve d'intuition, ce mot même a été banni du langage. La devise sur Juma est « laissons faire le Grand Tout ». Ils pensent que tant que leurs énergies seront reliées convenablement au cosmos, rien de fâcheux ne pourra leur arriver. Un certain point leur pose malgré tout problème : à l'heure actuelle, sur leur planète, ne subsiste plus aucun « médium » (pour parler en langage Terrien). Ils sont donc dans l'impossibilité de communiquer avec leurs morts, ne trouvant plus personne capable de se connecter à la fréquence des âmes des disparus. Cette maîtrise des âmes qui leur échappe commence sérieusement à les inquiéter, comme les interpelle également le fait que les Terriens, en ce moment, ont l'air de faire n'importe quoi et ne se servent pas de leurs facultés à bon escient. La soif de matérialisme, chez eux, va tout détruire s'ils n'y prennent pas garde. Cela serait bien dommage d'autant que les Anciens de Juma aimeraient bien faire de la Terre, une annexe de leur planète, celle-ci commençant à se faire vieille.
C'est la raison pour laquelle, il y a un an, ils ont décidé d'envoyer un des leurs sur la Terre pour tenter une expérience dont la raison « officielle » est la suivante : un Jumarien peut-il s'adapter à la vie et à « l'esprit » Terrien ? Un Jumarien, rebaptisé pour l'occasion Moïse, avait donc été « largué » sur Terre, muni au préalable d'un capteur/émetteur d'ondes vibratoires et de tout ce qu'il faut pour passer inaperçu. Il ne restait plus au pseudo-Moïse qu'à se trouver du travail. Or, depuis quinze jours maintenant, l'équipe scientifique de Juma n'a plus de nouvelles de lui. On en arrive donc au motif de la mission de Diego : retrouver Moïse en se faisant aider d'une femme « médium » qu'il devra, une fois la mission terminée, ramener avec lui sur Juma afin qu'elle les aide à relancer le processus médiumnique sur leur planète.
C'est à l'endroit même où avaient été captées pour la dernière fois les vibrations émises par Moïse que Diego avait atterri. Mais plus ce dernier y réfléchit, plus il se demande si les Anciens ont fait le bon choix en choisissant Ismak (c'est le nom que portait Moïse sur Juma) pour cette mission.
Dans un autre système solaire, sur la planète Juma et plus précisément dans une pièce ronde aux parois vitrées, règne une certaine effervescence qui ne se traduit pourtant par aucun bruit de voix. Un dialogue muet s'est instauré entre trois hommes, copies quasi conformes de Terriens, à la différence qu'ils ne possèdent pas de système pileux. En fait, la population de Juma est divisée en deux « ethnies », comme le diraient les Terriens, dont les différences sont essentiellement d'ordre physique. Tout d'abord celle des Jumariens, peuple d'origine, majoritaire sur la planète. Ces hommes et femmes affichent une grande taille, un corps maigre, aucun système pileux et des yeux bleu pâle aussi clairs que le cristal. L'autre partie de la population se compose de Jumayens. Leur physique se caractérise par une certaine ressemblance avec leurs ancêtres, les Mayas, dont ils ont conservé les traits principaux. Et pour que les descendants de ces deux ethnies conservent leurs traits et leur héritage génétique, Jumariens et Jumayens ne doivent en aucun cas avoir de rapports sexuels.
- Les nouvelles de Zarek (Diego) ne semblent pas très bonnes ?
- C'est vrai, il a du mal à établir un contact avec les Terriens. Peut-être aurions-nous dû les larguer ailleurs qu'en France ? Dans cette région du globe, les esprits sont assez fermés, paraît-il. Oui, en plus, d'après nos observations, dans la région précise du sud-ouest où il se trouve et, où, je l'espère Ismak (Moïse) se trouve aussi actuellement, les gens sont plutôt réputés pour faire un usage excessif de leur langue.
Cela choque toujours autant les Jumariens de constater l'importance que revêt la parole chez un Terrien. Sur Juma, on « parlait » beaucoup aussi autrefois, il y a très très longtemps, mais on avait fini par conclure que tout cela ne servait qu'à gaspiller de l'énergie, d'autant plus que, sur leur planète, les Jumariens naissent avec des cordes vocales légèrement différentes de celles des Terriens, peu adaptées à une diffusion correcte de la parole. Aussi, petit à petit chacun avait-il pris l'habitude de communiquer autrement. Au départ, cela s'était avéré difficile et puis, au fil du temps, la télépathie avait fini par devenir un moyen comme un autre de communication qui se substituait très souvent à la parole. Aucune anarchie des pensées ne règne pourtant sur Juma. Sur cette planète, rien ne se fait dans le désordre et surtout pas les communications. Il n'est pas question et même imaginable que qui que ce soit veuille s'immiscer dans les pensées d'autrui. Tout est codifié. Une personne qui souhaite s'entretenir avec une autre lui envoie un signal, une vibration, et, à ce moment-là seulement, le dialogue peut s'instaurer. Bien sûr, ils utilisent la parole également. Ils avaient, d'ailleurs, bien été contraints de le faire pour préparer Ismak (Moïse) et ensuite Zarek (Diego) à leur voyage. Un système de mémorisation avait même été créé à cette occasion pour leur permettre d'assimiler les langues parlées sur la Terre. Il faut dire que les Jumariens savent utiliser à bon escient les circuits renfermés dans les cellules de l'univers et s'en servent comme moyen de transport de l'information. Des capteurs de vibration avaient également été installés il y a des années sur la Terre, et plusieurs voyages d'études avaient été nécessaires avant de pouvoir envisager la mission qui les occupe actuellement.
- Il est tout de même inimaginable qu'il nous soit impossible de canaliser Moïse, fait remarquer Liko, un homme qui pourrait avoir un certain âge mais dont la peau est pourtant aussi lisse que celle d'un bébé, qui s'est joint à l'échange télépathique.
- Nous sommes aussi étonnés que toi mais peut-être que ses vibrations ont été brouillées par je ne sais quel appareil des Terriens qui émet des ondes.
- Oui, je crois que c'est la réponse la plus plausible mais c'est tout de même très étonnant. Je suis en train de me demander si nous n'aurions pas dû choisir un Jumayen plutôt pour cette expérience. Leur physique n'aurait pas attiré l'attention sur Terre, tandis que celui de Moïse...
- Mais tu sais bien que si cela avait été le cas la mission n'aurait plus eu aucune raison d'être.
Les trois Anciens, comme on les nomme sur Juma, se dévisagent, pensifs. Ce sont eux les instigateurs de la mission. Ils continuent de se poser des questions quant au bien-fondé d'avoir envoyé Ismak (Moïse) sur Terre. D'autant plus que cet homme d'une trentaine d'années, Jumarien « pure souche » n'avait encore jamais eu l'occasion de « sortir » de leur système solaire.
Bien sûr, cela concordait avec la raison officielle qu'ils avaient fournie à la population de Juma : envoyer quelqu'un vierge de toute image préconçue de la planète Terre pour tester ses facultés d'adaptation dans un milieu étranger. Mais en réalité, s'ils avaient choisi Ismak, c'était pour une tout autre raison, assez obscure et que seuls ces trois hommes connaissent. Il faut dire que l'homme qu'ils avaient désigné leur donnait du grain à moudre. Il faisait partie d'une minorité de Jumariens qu'ils étudiaient depuis pas mal de temps et qui leur causait du souci. Heureusement, la petite pilule bleue qu'ils lui faisaient avaler quotidiennement, comme à tous les habitants de Juma, empêchait son caractère particulier de prendre une tournure quelque peu excessive.
En fait, Jumariens et Jumayens sont drogués à leur insu. D'où leur apparente apathie, l'inexistence de leurs émotions. En fait, les seules personnes, pouvant vivre naturellement sans qu'une parcelle de leur esprit soit bridée perpétuellement, sont les Anciens dont Liko, Arzak et Kozna font partie. Tout est dirigé par eux, ils établissent les règles de la société communautaire et ont la main mise sur toute la planète. Aussi, sont-ils curieux de savoir de quelle manière va réagir Moïse au contact d'une civilisation « débridée ».
- Et si nous nous exercions un peu à parler ? lance Kozna d'une voix éraillée, à peine audible.
Les autres le regardent, interdits.
- Oui, je trouve que nous n'utilisons pas assez ce moyen de communication, nous devons nous servir de nos cordes vocales plus souvent, faute de quoi, un jour, il ne nous sera plus possible d'émettre un seul son. En plus, dans un futur proche, il se peut que nous en ayons besoin.
Les quatre autres n'ont pas l'air d'être d'accord avec lui.
- Et pourquoi donc ? demande Arzack qui s'est efforcé de poser la question à haute voix.
- Parce qu'il se peut que nous ayons à faire un petit voyage, répond Kozna qui se félicite intérieurement d'avoir eu l'idée d'ôter les pilules bleues du bagage de Moïse.
Moïse est complètement déboussolé, il pensait pourtant être libre sans son capteur/émetteur d'ondes vibratoires mais c'est loin d'être le cas. Au contraire, depuis qu'il s'en est débarrassé, il se sent perdu.
- Je n'arriverai jamais à le récupérer, se dit-il piteusement
Le petit appareil revêtait le même aspect qu'une montre. Il lui avait donc suffi de le détacher pour s'en débarrasser. Puis, il l'avait tout simplement jeté dans une poubelle de son quartier.
Moïse était arrivé un an plus tôt par une belle nuit d'été. Grâce au système supraluminique mis au point par les scientifiques de Juma, son vaisseau, muni d'un générateur d'hyper propulsion, avait permis à lui et un autre passager de rejoindre la planète Terre en utilisant l'hyperespace, en deux jours seulement. À peine Moïse déposé sur Terre, l'autre passager avait réenclenché la procédure pour retourner sur Juma. Moïse s'était retrouvé seul, dans un champ, près d'une grande ville dans le sud de la France. Heureusement, la mission avait bien été préparée au préalable sur Juma. Pendant trois années, il avait étudié les langues, le mode de vie et même les religions Terriennes. En plus, muni de son capteur/émetteur d'ondes vibratoires, il pouvait être localisé depuis Juma et, en appuyant sur un petit bouton intégré au système de l'appareil, il lui était même possible d'envoyer un message codé aux Jumariens, un message qui serait, en quelque sorte, téléporté sur sa planète. En repensant à tout cela, il se maudit de l'avoir jeté sur un coup de colère. Car s'était bien la colère qui l'avait conduit à faire ce geste inconsidéré. Qu'est-ce qu'il croyait en venant sur Terre, que tout allait marcher comme sur des roulettes, qu'il lui suffirait d'avoir un emploi, un appartement et qu'aussitôt il serait intégré à la population ? Il n'avait pas assez bien réfléchi à sa mission avant. Si cela avait été aussi simple, on ne l'aurait pas « expédié » sur cette Terre justement pour tester les possibilités d'adaptation d'un Jumarien à la vie Terrienne. Depuis qu'il est arrivé dans cette ville française, il ne s'est fait aucun « ami », comme disent les Terriens. Il travaille comme laveur de carreaux dans une société de nettoyage. Ce travail lui convient assez bien car il lui permet d'être plus ou moins en contact avec le ciel. Les bâtiments de verre de Juma lui manquent horriblement. Ici, tout est sombre, il y a des toitures presque partout, des volets, les portes ferment « à clef », autant de choses qui n'existent pas sur sa planète. Et puis, les gens ont l'air méfiants, ils le regardent toujours d'une drôle de façon. C'est sûrement à cause de son absence de cheveux et de sourcils. Ils doivent penser qu'il est malade. C'est dans un moment de révolte qu'il avait décidé de se débarrasser du capteur, pensant qu'en coupant le cordon avec les siens, il aurait beaucoup plus de chance de devenir un vrai Terrien.
- Bon, il faut que j'arrête de me lamenter, ça ne sert à rien, se dit-il en se levant du banc où il était assis depuis quelques minutes.
C'est samedi et il ne travaille pas. Ce matin, il s'est levé tôt pour tenter de voir le soleil se lever. Il est maintenant presque midi. Dans le jardin public, il croise des gens, les uns rient, d'autres se disputent. Deux jeunes filles se demandent si elles ne vont pas aller au cinéma dans l'après-midi pour revoir « La Guerre des Mondes ».
- Tiens, se dit Moïse, depuis que je suis arrivé ici, je n'y ai encore jamais mis les pieds dans leur « cinéma ». Après tout, je ferais bien de faire comme elles, ça me changerait les idées.
Dans l'après-midi, comme prévu, Moïse se rend au cinéma de son quartier où La Guerre des Mondes est à l'affiche. Quand il en sort, deux heures plus tard, on ne peut pas dire que son moral ait remonté. Au contraire, le film ne lui a pas plu du tout, il serait même plus en colère que le matin.
- Mais qu'est-ce c'est que ce film ? Ils sont tout juste capables d'aller sur la lune et ils croient tout savoir des êtres qui peuplent le cosmos. Ces Terriens me déçoivent de plus en plus.
Il est tellement pensif, qu'il bouscule, sans s'en rendre compte une femme qu'il croise sur le trottoir.
- Et l'ami, où tu vas comme ça ?
Moïse l'observe un instant. Quelle vulgarité se dégage de cette personne ! Il n'a pas encore compris pourquoi les Terriennes éprouvent le besoin de se maquiller de cette façon. Quelle différence avec les Jumariennes et les Jumayennes, des femmes qui, à l'image de leur planète, sont la discrétion même, portant toutes de grands bandeaux blancs et de longues tuniques amples d'une blancheur immaculée. En fait, le blanc est la teinte de prédilection sur Juma. Il n'y a pas de place pour la fantaisie là-bas. Quant aux maisons, elles seraient qualifiées par les Terriens de temples voire de pyramides. Faites de matériaux ressemblant au verre, au cristal et à l'argent, leurs dômes sont orientés vers le ciel afin d'être reliées à l'énergie cosmique. Les êtres comme les maisons sont transparents. Là-bas, rien ne se cache, pas d'individualisme, l'ensemble du peuple œuvre pour la communauté. Perdu dans ses pensées, il s'aperçoit qu'il a dépassé son appartement et se trouve devant une des cathédrales de la ville.
- Tiens, une de leurs fameuses « églises », ça me fend le cœur quand je pense de quelle manière ils ont détourné la religion des ancêtres de mes compatriotes Jumayens.