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Vengeance sans moyen de rédemption

Vengeance sans moyen de rédemption

Auteur: RougeRubis
Genre: Histoire
Ceci n'est pas une histoire sur le pardon. Il n'y aura pas de rédemption. Pas de rédemption pour les coupables. Pas de rédemption pour la vengeresse. Pas de rédemption pour personne. Il y a quinze ans, Clara Lesage avait seize ans. Elle était belle, timide, aimée de sa petite sœur Alex. Invitée à une fête chez les Vane, l'une des familles les plus riches de la côte Ouest, elle n'en est jamais vraiment revenue. Cette nuit-là, quatre adolescents – Julian Vane, son cousin Marcus, son meilleur ami Daniel, et Thomas, fils d'un juge – l'ont violée en groupe. Ils ont filmé. La vidéo a fuité. Les parents ont tout enterré sous une montagne d'argent, de menaces et de silence. Six mois plus tard, Clara s'est pendue dans sa chambre. Alex avait treize ans quand elle a trouvé le corps de sa grande sœur. Elle a tenu sa main froide. Elle a lu sa lettre. Elle a promis, en silence, qu'ils paieraient. Tous. Aujourd'hui, Alex a vingt-huit ans. Elle n'existe plus. Son visage a été retouché par un chirurgien véreux dans une cave. Son identité – Alexandra Mercer – a été construite pierre par pierre avec des actes de naissance volés, des diplômes falsifiés et des morts complaisants. Elle porte des lentilles noisette pour cacher ses yeux vert clair – les yeux de Clara. Elle a appris à sourire sans chaleur, à mentir sans ciller, à tuer sans trembler. Son objectif : épouser Julian Vane. L'homme qui a filmé le viol. L'homme qui a ri. L'homme qui a oublié. Une fois mariée, elle fera tomber son empire, retournera ses alliés les plus fidèles, stérilisera sa lignée, et regardera sa famille – mère, père, cousins, amis – périr un par un. Accidents. Suicides. Incarcérations. Disparitions. Rien ne pourra jamais être relié à elle. Parce qu'elle ne laisse pas de traces. Et quand Julian sera au fond du trou, seul, ruiné, stérile, enfermé ou fou, elle s'assiéra en face de lui. Elle enlèvera ses lentilles. Elle lui rendra son véritable regard – celui de Clara. Et elle murmurera : « Tu te souviens d'elle ? C'était ma sœur. Ma grande sœur. Et tu l'as tuée. » Pas de coup de feu. Pas de poignard. Juste la vérité. La vérité est une arme bien plus lente. Et bien plus cruelle. Mais la vengeance a un prix. Plus Alex avance, plus elle se rapproche de l'abîme. Les nuits, elle rêve de corde et de sang. Les jours, elle sourit à l'homme qu'elle détruit. Les morts s'accumulent. Certains innocents. Certains moins. Mais tous étaient sur sa liste. Vengeance sans moyen de rédemption est un thriller psychologique d'une brutalité assumée. Scènes de sexe explicites, violences graphiques, manipulations glacées. Pour un public averti. Parce que la haine, quand elle est pure, ne mérite pas d'être édulcorée. « Une histoire de vengeance. Une pure haine viscérale qui permet de tenir debout. Il n'y aura aucun moyen de rédemption. Pour personne. »
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Chapitre 1 La femme qui n'existait pas

Newport Beach, Californie. 23 octobre, 22h47.

La pluie ne lave rien. Elle rend juste les cadavres plus difficiles à trouver.

Alexandra se gare à deux rues du bar. Pas de valet. Pas de témoin. Elle éteint le moteur de sa Toyota grise – une location payée en liquide sous un faux nom. Dans le rétroviseur, elle ajuste sa perruque. Blonde cendré. Plus courte que ses vrais cheveux. Elle porte des lentilles noisette par-dessus ses yeux vert clair. Personne ne verra jamais ses vrais yeux. Pas avant la fin.

Elle descend. Le talon de ses bottines noires touche le bitume mouillé. Une flaque reflète l'enseigne au néon : The Lighthouse. Un bar pour riches désœuvrés, faux airs de club privé, vraie porte dérobée pour ceux qui veulent acheter du silence.

Elle pousse la porte.

À l'intérieur, ça sent le cuir humide, le whisky bon marché et le mensonge. Des hommes en costume à cinq mille dollars regardent des femmes en robe trop courte comme si elles étaient des parts de marché. Alexandra ne fait pas partie de ce monde. C'est pour ça qu'elle est là.

Elle s'assoit au comptoir. La barman – une rousse avec des cernes jusqu'aux pommettes – lui jette un regard en coin.

- Qu'est-ce que je te sers ?

- Whisky. Sec. Sans glaçons.

La rousse hausse un sourcil. « T'es sûre ? » Alexandra pose un billet de cent sur le comptoir.

- Gardez la monnaie.

Le verre arrive. Elle boit une gorgée. L'alcool brûle sa gorge. Elle aime cette douleur. Elle la garde un instant, comme un secret.

Derrière elle, une voix. Grave, humide, trop confiante.

- On a déjà couché ensemble ? Parce que j'ai l'impression de te connaître.

Elle ne se retourne pas tout de suite. Elle boit une deuxième gorgée. Elle compte jusqu'à quatre, lentement. Un. Deux. Trois. Quatre.

Elle pivote.

L'homme a la trentaine. Costume noir, pas de cravate. Une cicatrice sur la lèvre supérieure remonte vers la narine gauche. Beau, dans le genre prédateur. Ses yeux sont bleus, trop clairs, comme ceux d'un chien qu'on aurait laissé trop longtemps sans sommeil. Elle connaît ce regard. Elle l'a étudié pendant des années.

Julian Vane.

Elle lui sourit. Pas un vrai sourire. Un muscle qui se contracte.

- Tu te trompes, dit-elle. Mais tu vas apprendre.

Il rit. Un rire franc, désarmant. C'est son arme à lui. Il croit que tout le monde succombe à son charme. Il a raison. Jusqu'à ce soir.

- Je m'appelle Julian, dit-il en s'asseyant à côté d'elle sans y être invité.

- Je n'ai pas demandé ton nom.

- Tu le demanderas.

Il appelle la barman. « Deux whiskys. Les meilleurs. » Alexandra ne proteste pas. Elle observe ses mains. Longues, fines, pas une callosité. Des mains qui n'ont jamais travaillé. Des mains qui ont tenu un téléphone portable, un soir d'été, il y a quinze ans, pour filmer une fille qui pleurait.

Elle boit son deuxième verre.

Ils parlent. De rien. De la ville, de la pluie, de son accent inexistant. Elle invente une vie : consultante en art, récemment arrivée de New York, une galerie qui a fermé, des collectionneurs morts. Des détails qu'il ne pourra jamais vérifier. Il la croit. Parce qu'elle est belle. Parce qu'elle est froide. Parce que les hommes comme Julian confondent le mystère avec l'invitation.

À minuit, il lui propose de monter dans sa chambre.

- Je ne couche pas le premier soir, dit-elle.

- Je ne parlais pas de coucher.

Elle le regarde. Elle sait qu'il ment. Elle sait qu'il pense qu'elle va dire oui. Toutes les femmes disent oui à Julian Vane.

Elle se lève.

- Alors montons.

---

La chambre est au troisième étage. Vue sur l'océan, lit king size, draps en lin italien. Il referme la porte derrière elle. Elle entend le verrou claquer. Elle n'a pas peur. Elle a attendu cette nuit pendant quinze ans.

Il l'embrasse. Ses mains sont partout, pressées, comme s'il voulait la consommer avant qu'elle ne disparaisse. Elle le laisse faire. Pas par soumission. Parce qu'elle a besoin qu'il la sous-estime.

Il la pousse sur le lit. Elle ne résiste pas. Il déchire presque sa robe. Elle ne dit rien. Elle regarde le plafond. Un léger détail – une tache d'humidité. Elle la fixe. Elle pense à Clara. À la dernière fois qu'elle l'a vue vivante, Clara portait une robe bleue. La même couleur que cette tache.

Il entre en elle sans précaution. Elle ferme les yeux. Elle dissocie. Son corps bouge, répond, gémit quand il faut gémir. Mais son esprit est ailleurs. Il est dans une cave. Il est devant une liste de noms. Il est avec Ours, en train de planifier.

Quand il jouit, il s'effondre sur elle. Il pèse. Il sue. Il murmure : « T'es incroyable. »

Elle ne répond pas.

Il s'endort en moins de cinq minutes. Elle attend. Elle compte sa respiration. Elle écoute son rythme cardiaque ralentir.

Puis elle se lève doucement.

Ses pieds nus sur le parquet. Pas un bruit. Elle ouvre sa valise – qu'il n'a pas fouillée, jamais, parce qu'il est trop sûr de lui. Elle en sort un petit appareil photo, un enregistreur, une pince à épiler en métal.

Elle revient au lit. Elle écarte délicatement les doigts de sa main gauche endormie. Elle glisse la pince sous son ongle et prélève une microscopique trace de peau. Pas assez pour qu'il se réveille. Assez pour un test ADN plus tard – pour confirmer ce qu'elle sait déjà.

Elle photographie son visage endormi. Ses mains. La cicatrice sur sa lèvre. Elle prend son portable sur la table de nuit. Toujours sans code – les hommes comme Julian n'ont rien à cacher, croient-ils. Elle ouvre ses messages. Elle lit. Elle envoie une copie de sa conversation avec son avocat sur son propre téléphone, un modèle jetable acheté cash.

Elle repose le portable. Elle range tout.

Elle reste un moment au bord du lit. Elle regarde sa poitrine se soulever. Une machine respiratoire. Un tas d'os et d'arrogance.

Je vais tout te prendre, pense-t-elle. Ton argent, ta famille, tes amis, ta beauté, ta raison. Et quand il ne restera rien, je te dirai pourquoi.

Elle s'habille. Elle sort sans bruit.

Dans le couloir, elle sort un deuxième téléphone. Un message à un contact enregistré sous le nom « Ours » :

« Je suis entrée. Il ne se méfie de rien. Planifie l'accident pour le cousin. Dans trois semaines. »

La réponse arrive dix secondes plus tard :

« Reçu. Prends soin de toi. Et n'oublie pas : il ne faut jamais qu'elle sache que tu existes encore. »

Alexandra efface le message. Puis elle sourit. Pas un sourire de joie. Un sourire de couteau qu'on aiguise depuis quinze ans.

Elle descend l'escalier. Elle traverse le bar vide. La barman est partie. Un homme de ménage passe la serpillière sur le sol où elle a dansé des heures plus tôt.

Elle sort.

La pluie a cessé. Elle allume une cigarette. Elle fume en regardant l'océan noir. Elle pense à Clara. À la corde. À la dernière fois qu'elle a entendu sa voix.

« Tu me protégeras, petite sœur ? »

Alexandra jette son mégot dans une flaque. Elle le regarde s'éteindre.

- Je te protège, murmure-t-elle.

Elle monte dans sa voiture. Elle disparaît dans la nuit.

Chapitre 2 Le rapprochement

Une semaine après la nuit au Lighthouse. Newport Beach, 30 octobre, 19h42.

Alexandra n'a pas appelé Julian.

C'était son plan : une nuit, un verre, une impression. Puis disparaître assez longtemps pour qu'il pense à elle, mais pas assez pour qu'il l'oublie. Laisser le vide travailler pour elle.

Ça a marché.

Elle le sait parce qu'il est là, à vingt mètres d'elle, dans cette galerie d'art minable où elle a posé sa candidature deux jours plus tôt par pure coïncidence. Coïncidence voulue, évidemment. Elle a payé le propriétaire pour qu'il l'engage. Elle a glissé le nom de la galerie dans une conversation avec un ami de Julian. L'ami a parlé. Julian est venu.

Le hasard n'existe pas. Le hasard, c'est elle.

Ce soir, la galerie expose un photographe local. Des clichés noir et blanc de la côte Ouest, vagues et rochers, formatés pour les riches qui veulent croire qu'ils aiment l'art. Alex porte une robe noire, sobre, les cheveux relevés. Elle tient un verre de vin blanc qu'elle ne boit pas.

Julian entre seul. Elle le voit dans le reflet d'une vitre. Il regarde autour de lui, fait semblant de s'intéresser aux photos, cherche quelqu'un.

Il la cherche.

Elle attend qu'il s'approche à trois mètres. Puis elle "le remarque". Un petit sursaut. Un sourire poli.

- Julian.

- Alex. Je ne savais pas que tu travaillais ici.

- Je viens de commencer. Consultant en art, tu te souviens ?

- Je me souviens de tout.

Il y a une pause. Elle baisse les yeux une seconde – une posture de timidité feinte. Il mord à l'hameçon.

- Je n'ai pas eu de tes nouvelles, dit-il.

- Je n'aime pas faire semblant qu'une nuit signifie plus qu'elle ne vaut.

- Et si elle valait quelque chose ?

Elle le regarde droit dans les yeux. Lentilles noisette en place. Sourire contrôle.

- Qu'est-ce que tu veux, Julian ?

- Un verre. Pas plus.

Elle hésite. Pas trop, pas trop peu. Cinq secondes de silence.

- D'accord. Un verre.

---

Le bar s'appelle The Narrows. Plus chic que le Lighthouse. Moins de putes déguisées en héritières. Ils s'assoient dans une alcôve, loin des regards.

Il commande un Old Fashioned. Elle un gin tonic.

- Qu'est-ce que tu fais dans la vie, vraiment ? demande-t-il.

- Je te l'ai dit. Consultante en art.

- Les gens comme toi ne finissent pas dans des bars à coucher avec des inconnus.

- Les gens comme moi ?

- Intelligente. Belle. Distante.

Elle rit doucement. Un rire qu'elle a répété devant son miroir cent fois.

- Tu m'as draguée, Julian. Je n'ai pas couché avec toi par hasard. J'avais envie de toi. C'est tout.

- C'est tout ?

- C'est tout.

Il la regarde. Elle soutient son regard sans broncher.

Il cherche une faille, pense-t-elle. Il ne trouvera rien.

Ils parlent pendant deux heures. Il lui raconte son travail, sa famille, son frère – non, son cousin – Marcus, qui est un con mais un con fidèle. Ses parents, Eleanor et Charles, qui lui mettent la pression pour qu'il se marie. Elle écoute. Elle hoche la tête. Elle pose des questions aux bonnes secondes.

Elle ne parle presque pas d'elle. Un peu de New York. Un peu d'une enfance dans l'Oregon. Des parents morts. Pas de sœur. Pas de Clara. Pas de douleur.

À la fin de la soirée, il la raccompagne à sa voiture. Il ne tente rien.

- Je peux te revoir ? demande-t-il.

- Tu peux essayer.

Elle monte dans sa voiture. Elle démarre. Elle ne se retourne pas.

Dans le rétroviseur, elle le voit la regarder s'éloigner.

Un de plus, pense-t-elle. Un de plus dans ma main.

---

Chez elle, elle envoie un message à Ours.

« Rapprochement réussi. Il veut me revoir. On avance. »

Ours répond : « L'accident pour le cousin, toujours dans deux semaines ? »

« Oui. Mais pas avant que je sois officiellement sa copine. Il faut que ma présence dans sa famille paraisse naturelle quand Marcus mourra. »

« Tu es glaciale, Alex. »

« Je sais. »

Elle éteint son téléphone. Elle se démaquille. Dans le miroir, elle voit son vrai visage – celui que personne ne voit. Les lentilles enlevées, ses yeux vert clair brillent.

Elle voit Clara. C'est toujours Clara qui la regarde.

- Encore un peu, murmure-t-elle. Encore un peu, et ils commenceront à tomber.

---

Trois jours plus tard.

Julian l'invite à dîner. Chez lui. Une maison sur la côte, moderne, moche, trop grande pour un homme seul. Il cuisine – mal, mais elle fait semblant que c'est bon.

Après le dîner, ils couchent ensemble.

Pas comme la première fois. Pas d'urgence, pas d'alcool. Il est lent, presque tendre. Elle ferme les yeux et pense à autre chose. À la femme de ménage de Marcus qu'elle devra peut-être neutraliser. À Ours qui commence à flancher. À la prochaine étape.

Quand il jouit, il dit : « Je crois que je tombe amoureux de toi. »

Elle pose sa tête sur son torse. Elle écoute son cœur battre.

- Laisse-toi faire, murmure-t-elle. Laisse-toi faire.

Laisse-toi couler, pense-t-elle.

---

Une semaine plus tard.

Julian la présente à son cousin Marcus. Déjeuner dans un club privé. Marcus est plus jeune que Julian, plus beau, plus con. Il la drague ouvertement devant Julian, qui rit nerveusement. Alex sourit, polie, mais elle note tout.

Marcus a une cicatrice sur la main droite. Une manie de se ronger les ongles. Il boit du bourbon, pas du whisky. Il est allergique aux cacahuètes.

Utile, pense-t-elle. L'allergie, c'est toujours utile.

Ce soir-là, elle appelle Ours.

« Marcus. Le poison. Pas encore mortel. Juste de quoi le rendre malade la première fois. L'accident viendra après. Il faut qu'on pense à un problème de santé. »

« Tu es sûre ? »

« Je n'ai jamais été aussi sûre de rien. »

Elle raccroche. Elle regarde l'océan par la fenêtre de son appartement. Les vagues s'écrasent sur les rochers. Comme Clara s'est écrasée sur le sol, sa corde autour du cou.

Je t'ai promis, petite sœur, pense-t-elle. Je n'oublie pas.

Chapitre 3 Le virage

Trois semaines après le dîner chez Julian. Newport Beach – Côte sauvage, 21 novembre, 23h07.

La Porsche Cayenne noire de Marcus Vane ronronne sur la route de corniche.

À l'intérieur, Marcus est seul. Il rentre d'une soirée entre amis. Il a bu – trois whiskys, peut-être quatre. Il ne sait plus. La tête lui tourne un peu, mais rien d'alarmant. Il connaît cette route par cœur. Il l'a prise mille fois.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que ses whiskys contenaient une dose légère de GHB. Pas assez pour le rendre inconscient. Assez pour ralentir ses réflexes de quelques fractions de seconde.

Ce qu'il ne sait pas non plus, c'est que ses freins ont été trafiqués trois heures plus tôt. Un petit réservoir d'huile hydraulique percé à l'arrière. La pression va chuter. Progressivement. Juste assez pour qu'il ne puisse pas s'arrêter à temps.

Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'Alex l'attend.

---

1,2 kilomètre plus loin.

Alex est garée sur un chemin de terre, à l'abri des regards. Elle a les mains sur le volant. Elle ne fume pas, ce soir. Elle écoute la mer. Elle attend.

À côté d'elle, Ours est dans une camionnette blanche, posté plus loin, prêt à intervenir si quelque chose dévie.

- Il approche, dit Ours par téléphone.

- Je sais.

Elle l'a repéré. Les phares de la Porsche dansent dans les virages.

- Tu veux vraiment qu'il survive ? demande Ours.

- Paraplégique. C'est ce qu'on a dit. La colonne doit prendre cher, pas la tête.

- C'est un coup de chance, pas une science.

- Alors prie pour qu'il ait de la chance.

Elle raccroche.

---

Le virage.

Marcus aborde le lacet à 110 km/h. Un peu vite pour cette route. Mais il est pressé de rentrer. Il a sommeil.

Il tourne le volant.

La direction assistée répond bien. Les freins aussi – il ralentit un peu. Tout semble normal.

Sauf que la pression dans les freins chute brusquement.

La pédale s'enfonce trop loin. Trop vite.

- Merde.

Marcus pompe. Rien. La voiture accélère dans le virage. Il tourne plus fort. Les pneus crissent. Le bas-côté défile.

Il n'y a pas de garde-fou.

La Porsche quitte la route. Elle plonge dans le ravin. Elle rebondit deux fois sur les rochers. Le toit se plie. Les vitres explosent. Marcus est secoué comme un pantin. Sa tête cogne le montant. Sa colonne – T10, T11 – se brise sous l'impact.

La voiture s'arrête au fond, cinquante mètres plus bas. Sur le flanc. Les roues tournent encore dans le vide.

Marcus n'a pas perdu connaissance. Il entend les gouttes d'huile tomber sur la pierre. Il sent ses jambes.

Non. Il ne sent pas ses jambes.

- Non, non, non, non...

Il essaie de bouger. Rien. Ses orteils ne répondent pas. Ses genoux ne répondent pas.

Il hurle.

Personne ne l'entend.

---

23h24.

- Ça y est, dit Ours. Je l'ai vu passer. La voiture est en bas. Je descends.

- Pas trop près, dit Alex.

- Je sais. Juste pour voir s'il bouge.

Silence. Alex regarde l'heure. Les secondes tournent.

Ours revient après cinq minutes qui semblent une éternité.

- Il bouge. Les bras. La tête. Il crie.

- Les jambes ?

- Immobiles.

- Alors c'est bon.

Elle ferme les yeux un instant. Une bouffée de chaleur monte dans sa poitrine. Ce n'est pas de la fierté. C'est autre chose. Une forme de plénitude glacée.

- Appelle les secours, dit-elle. Anonyme.

- Maintenant ?

- Maintenant.

Elle entend Ours composer le 911. Sa voix déformée, un peu plus grave que d'habitude.

« Accident sur la route de la côte sauvage, à trois kilomètres au sud du belvédère. Une Porsche noire dans le ravin. Un blessé, conscient. Dépêchez-vous. »

Puis il raccroche.

- On se casse ? demande Ours.

- On se casse.

Alex démarre. Elle s'éloigne. Dans le rétroviseur, elle voit les lumières de la ville en contrebas. Elle pense à Clara. À ses yeux verts. À sa lettre.

« Je t'aime, petite sœur. Ne me venge pas. Vis. »

Trop tard, pense Alex. J'ai choisi.

Hôpital de Newport Beach – 5h17.

Alex n'est pas venue. Pas cette fois.

Elle a envoyé un message à Julian à minuit – après que les secours ont été appelés, mais avant que la famille ne soit officiellement prévenue. Il fallait qu'elle paraisse naturelle.

« Je n'arrive pas à dormir. Tu es réveillé ? »

Il a répondu une heure plus tard, la voix brisée : « Marcus a eu un accident. Je suis à l'hôpital. Je te rappelle. »

Elle a attendu deux heures. Puis elle a envoyé : « Je viens. De quel hôpital ? »

Il a donné le nom. Elle a attendu encore une heure avant d'arriver. Assez pour qu'il ait eu le temps de voir les médecins. Assez pour que sa présence soit un réconfort, pas une intrusion.

Dans le hall, elle traverse les couloirs. Elle passe devant des visages épuisés. Des familles qui attendent. Des infirmières qui courent.

Julian est assis sur une chaise en plastique, les mains jointes, la tête baissée. Sa mère Eleanor est à côté de lui. Charles Vane fait les cent pas.

- Julian, dit-elle doucement.

Il lève la tête. Il a les yeux rouges. Il se lève et la prend dans ses bras sans un mot.

- Qu'est-ce que disent les médecins ? demande-t-elle.

- Sa colonne est touchée. Il ne sent plus ses jambes.

Elle le serre plus fort. Elle fait semblant de retenir ses larmes.

- Je suis désolée, Julian. Je suis tellement désolée.

Elle l'est, sincèrement. Désolée que Marcus soit encore vivant ? Non. Désolée que Julian souffre ? Pas une seconde. Désolée de devoir jouer la comédie ? Parfois. Mais elle joue.

Eleanor la regarde. Ce soir, la méfiance a disparu. Elle voit une fille qui tient son fils debout. Une fille qui n'a pas fui. Une fille qui pourrait être digne des Vane.

- Reste avec lui, lui dit Eleanor. Il a besoin de toi.

Alex hoche la tête. Elle s'assoit à côté de Julian. Elle prend sa main.

Elle pense à Marcus, là-haut, dans une chambre aseptisée, en train de comprendre qu'il ne marchera plus jamais.

Bienvenue dans ta nouvelle vie, pense-t-elle. Elle ne durera pas longtemps. Mais elle te semblera infinie.

Trois jours plus tard.

Marcus sort du coma.

Les médecins confirment : paraplégie complète. Il ne remarcherra jamais.

La mère de Marcus s'effondre. Charles Vane paie pour les meilleurs spécialistes. Julian promet qu'on trouvera une solution.

Alex est là. Discrète. Elle ne s'impose pas. Elle apporte des cafés. Elle écoute. Elle dit les mots qu'il faut.

Mais elle ne monte pas voir Marcus. Pas encore.

Elle attend.

Elle sait qu'elle aura son moment. Un moment où elle pourra entrer dans cette chambre, déguisée ou non, et lui dire la vérité. Un moment où il comprendra que ce n'est pas un accident.

Ce moment viendra.

Mais d'abord, il doit souffrir. Il doit passer des nuits à fixer le plafond, à ruminer, à désespérer. Il doit toucher le fond.

Et quand il sera au plus bas, pense-t-elle, je viendrai le chercher.

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