Chapitre 1
C'est étrange quand même, si je vous dis vampire, vous allez tous visualiser la même chose, n'est-ce pas ? Des êtres immortels, particulièrement beaux, forts, suceurs de sang, etc. Pourtant vous n'en avez jamais vu ou côtoyé mais vous allez tout de même penser savoir de quoi je parle. Croyez-moi, si vous entamez la lecture de cette histoire, mettez de côté vos connaissances sur le surnaturel et en particulier ce qui concerne les vampires. Je peux vous le dire, tous nos récits, nos mythes et légendes à leur propos sont de belles conneries... Après tout, comment des créatures supposées être immortelles pourraient être sensibles à l'ail, au soleil, aux crucifix ou à de l'eau ? C'est assez paradoxal de penser que ces choses puissent avoir un quelconque impact sur des êtres aussi extraordinaires. En plus, il ne faut pas oublier qu'à la base, un vampire était un être humain, comme vous et moi. Or, il me semble qu'aucun humain ne soit allergique à l'eau... Bon d'accord, vous me direz, un être humain ne peut pas broyer le béton à main nue ou courir plus vite qu'un guépard. Il n'est pas obligé de se nourrir de sang et surtout n'est pas immortel, mais la base reste commune. Ensuite, il y a des nuances : les vampires ne sont pas vraiment immortels. Bien sûr, ils ne peuvent pas mourir de façon naturelle, comme nous, mais d'après ce que j'en sais, si on leur tranche la tête, si on leur transperce le cœur ou si on les brûle, ils perdront ce qui leur reste de vie. Pour ma part, je n'appelle pas ça être immortel, mais chacun aura son opinion sur le sujet.
Si je vous dis tout ça, c'est parce que moi j'ai pu en côtoyer de près. Naturellement, ça a radicalement changé ma vie et mes croyances et c'est ce que j'aimerais vous raconter.
Cela remonte à l'époque où j'avais dix-huit ans. Pour certains, j'avais une vie de rêve, je faisais même des envieux. Je dois bien admettre que je n'avais aucune raison de me plaindre, j'étais une privilégiée. Issue d'une famille plus qu'aisée, nous vivions dans un immense appartement en bordure de Central Park, un coin de paradis cerné par le béton et les moutons... D'un point de vue plus personnel, la nature avait fait preuve d'une insolente clémence à mon égard. Thomas, un ami lycéen accroché à mes basques comme un chien à son os, n'arrêtait pas de dire que Jessica Alba, dont il était fan, pouvait aller se rhabiller. Quel crétin celui-là ! Je n'avais rien en commun avec cette superbe actrice et je n'aurais jamais eu la prétention de lui faire de l'ombre. Même si, encore une fois, je ne pouvais vraiment pas me plaindre.
Mais tout ceci n'était que futilité à mes yeux. La vérité était que je n'allais pas très bien. Même si je pouvais avoir ce que je voulais en usant un peu de mes charmes et que j'étais entourée par quelques personnes intéressantes, je ne trouvais pas de sens à ma vie. Je ne connaissais personne partageant ma vision des choses. Les gens de mon entourage, principalement de jeunes universitaires, étaient des godiches profiteuses ou des débiles bavant sur mon décolleté. Ma vie se résumait à faire la belle à l'université et faire comme si tout ça m'apportait une quelconque satisfaction. Presque personne n'avait essayé d'aller voir au-delà des apparences. Personne, en dehors de ma meilleure amie Jess, n'avait su voir en moi une fille simple, détestant la poudre aux yeux et rêvant de choses censées être impossibles. Je pensais aussi être née à la mauvaise époque, dans un monde où tout n'est qu'une question d'argent et d'apparence. J'étais vraiment mal tombée, moi qui aspirais à des valeurs plus simples, à un monde où on peut saluer un inconnu sans le voir changer de trottoir ou s'agripper à son sac à main. Un monde où les apparences ne jouent pas un rôle aussi primordial, où personne ne craint de vieillir. Je m'étais vite rendu compte que, malheureusement, ma couleur de cheveux était plus importante que mon QI dans ce monde.
Tout ça pour dire que j'étais lentement tombée dans une déprime invisible et inquiétante. Bien sûr, je n'étais pas du genre à le montrer. Non, je faisais partie de ceux qui souffrent en silence, qui gardent la tête haute et un large sourire, même quand ça va mal. Encore une histoire d'apparence et il faut bien dire que ça arrange tout le monde. Réfléchissez un peu, combien de personnes restent près de vous quand vous osez dire que ça ne va pas ? Et combien se barrent en employant un prétexte bidon parce qu'ils ne savent ni quoi dire ni quoi faire ou, tout simplement, parce que côtoyer des déprimés les gonfle ? Peu importe, de toute façon, personne, même pas Jess, je pense, ne pouvait se rendre compte de mon malaise et ça m'allait très bien. Je n'avais vraiment pas envie de me livrer en plein jour et surtout tenter d'expliquer ce qui n'allait pas. Eh oui, quand on déprime on se referme sur soi et on se fabrique une carapace. Mais on sait que cette carapace se fissure, toute seule, chaque jour qui passe parce que son poids devient toujours plus difficile à porter.
Mais je m'égare, désolée. Je voulais juste vous parler de la rencontre qui a bouleversé cette vie si banale. Ça s'est produit un soir où, comme très souvent, j'observais Central Park depuis le toit de mon immeuble. Je n'aurais jamais cru qu'il m'aurait suffi d'un clin d'œil pour obtenir un double de la clé permettant d'y accéder. Je n'aimais pas jouer de mes charmes de la sorte mais, parfois, ça avait du bon.
Mes avant-bras étaient en appui sur la rambarde en métal me séparant du vide. J'imaginais ce que pourrait être ma vie si la magie, les créatures de science-fiction ou les super héros existaient. J'aimais m'accrocher à l'espoir que, quelque part, quelqu'un ou quelque chose puisse sortir de l'ordinaire. Qui n'a jamais rêvé d'un débarquement d'extraterrestre, de se faire mordre par une araignée radioactive ou d'être sauvé par quelqu'un possédant des pouvoirs surnaturels ? Eh bien, moi, c'était mon cas. Seulement voilà, tout ceci n'existait pas, ou du moins, c'est ce que je croyais.
Je regardais les gens en bas, rentrant chez eux après une journée de travail de plus. Je n'ai jamais compris pourquoi l'être humain s'impose des contraintes qu'il n'a pas envie de suivre. Qui aime se lever tôt et rentrer tard ? Qui aime prendre les transports bondés matin et soir ou être coincé dans les embouteillages des grandes villes jour après jour ? Personne... et pourtant tout le monde le fait. Enfin, tous ceux qui ont la chanced'avoir ce Saint-Graal qu'on nomme travail.
Je les regardais tous, à environ cinquante mètres en dessous de moi, et je me les représentais comme un troupeau de moutons, incapable de faire autre chose que de suivre les règles établies par une poignée de gens ayant juste fait un peu plus d'études que d'autres. Pitoyable. Tout ça me foutait en rogne et accentuait la peine qui régnait en moi. Les morceaux d'Alicia Keys, qui passaient dans les écouteurs de mon téléphone, n'aidaient pas à me faire sentir mieux mais j'aimais écouter des morceaux tristes dans ce genre de moment.
C'est à peu près à ce moment-là, et dans ces circonstances, que mon destin bascula. Il avait tenté de m'avertir mais, à cause de la musique, je n'avais pas entendu les jointures, de la rambarde, se plaindre sous mon faible poids. J'avais juste senti une absence de résistance au niveau de mes avant-bras puis une légère inclinaison vers le vide. Bien sûr, je n'avais pas d'ailes à déployer pour m'en sortir, j'étais désespérément normale. La chute était, donc, inévitable normalement. Pourtant, à ma grande surprise, j'étais immobilisée dans cette position inclinée. Tout comme moi, un morceau de la rambarde pendait dans le vide. La rouille avait fini par avoir raison de la structure en ferraille. Heureusement, elle ne s'était pas détachée du reste. Les dégâts, en bas, auraient pu être très graves !
Sur le coup, je n'avais pas compris ce qu'il s'était passé. J'étais restée, un instant qui me parut une éternité, en inclinaison au-dessus du vide, les yeux écarquillés, cherchant une explication à ce phénomène.
- Qu'est-ce que...
C'est là que j'avais senti une sensation étrange au niveau de mon épaule droite. J'avais l'impression qu'un morceau de métal froid s'y était agrippé et me retenait. Je reprenais un peu de consistance, consciente que cette chose me maintenait en vie. Je m'étais, ensuite, sentie lentement tirée en arrière, écartant définitivement tout risque de chute. Mes deux pieds bien à plat, je prenais conscience que mon cœur cognait ma poitrine comme s'il voulait s'en échapper. Je n'avais vu personne sur le toit, j'y étais toujours toute seule d'ailleurs, donc je commençais un peu à flipper.
Voulant comprendre ce qui venait de se passer, j'avais ôté mes écouteurs, laissant la musique continuer mais je ne voulais pas qu'elle me perturbe dans mes réflexions.
- Fais un peu attention la prochaine fois.
Cette voix... impossible à décrire mais c'était un enchantement de sensualité surnaturelle qui s'inscrit en vous et imprègne tout votre être. Envoûtante et irrésistible, elle fit s'envoler ma trouille et je m'étais surprise à fermer les yeux pour l'apprécier davantage. Je profitais de cet état de grâce pour me retourner et voir celui qui m'avait sauvé, puisque c'était une voix d'homme. Je m'étais retrouvée presque nez à nez avec lui. Aujourd'hui, je trouve ça encore bizarre de l'avoir rencontré pile un soir ou je pensais à des créatures surnaturelles. Bon d'accord, ce n'était pas si étonnant que ça puisque j'y pensais presque tout le temps.
À première vue, j'aurais dit qu'il devait être Japonais. Pas très grand, moins que moi avec des talons, et un peu fluet, mais il dégageait une impression de force incroyable, créant un contraste vraiment étrange. Ce qui me frappa le plus c'était son visage. Il ne présentait aucune imperfection, pas un bouton, grain de beauté, petite ride, rien... sa peau était lisse et blanche donnant une impression de douceur alléchante. Il essayait de le dissimuler derrière de longues mèches noires mais ce n'était pas suffisant pour ne pas remarquer son surréaliste regard gris clair. Captivant, je ne pourrais pas mieux dire. Il paraissait très jeune aussi. Sur le coup, je lui aurais donné peut-être seize ou dix-sept ans mais ça ne collait pas. Je n'aurais su dire pourquoi mais j'étais sûre qu'il était beaucoup plus vieux que ça.
- Ferme la bouche, c'est gênant.
Cette voix, encore... Elle m'empêchait de reprendre totalement mes esprits mais, heureusement, ses paroles avaient réussi à se frayer un chemin jusqu'à ma cervelle de piaf. Rouge de honte, je refermais la bouche en m'apercevant que j'étais en admiration devant un parfait inconnu, bouche bée comme une gamine devant un boys band. Je me sentais ridicule mais je n'arrivais pas à retrouver ma sérénité habituelle. C'est ça qu'on appelle un coup de foudre ? Jusqu'à présent, ça ne m'était jamais arrivé, j'étais donc en droit de me poser la question. Le pire, dans tout ça, c'est que ses mots n'étaient pas forcément agréables.
J'avais dû rester muette trop longtemps et avoir l'air un peu trop bébête puisqu'il commençait à se diriger vers la porte métallique qui débouchait sur la cage d'escalier de l'immeuble. Il avait l'air de flotter, comme si ses pieds n'entraient pas vraiment en contact avec le sol. Je trouvais ça de plus en plus étrange mais, en même temps, terriblement attirant.
Je ne sais pas si l'effet de sa voix s'était dissipé ou si c'était parce qu'il ne braquait plus son regard sur moi mais j'avais tout de suite senti un changement. Une sorte de libération, comme si mon esprit venait de s'échapper d'une prison. Je pouvais à nouveau réfléchir et penser normalement. C'est à ce moment-là que j'avais pris la pleine mesure de ce qui venait de se passer. J'avais failli mourir et il m'avait sauvé. Je ne l'avais jamais vu, je ne savais pas d'où il sortait et pourtant il était présent pile au bon moment. Tout ceci était surréaliste et j'en avais la tête qui tournait.
- Attends, qui...
Je me sentis vaciller, mes jambes ne me portaient plus. Une chaleur désagréable me parcourrait l'échine et un voile noir passa devant mes yeux, je tombais à nouveau... Pas pour les mêmes raisons mais c'était sans doute trop d'émotion en peu de temps.
Alors que mes genoux auraient dû cogner le sol pour amortir ma chute, je n'avais rien senti, si ce n'était une nouvelle sensation de fraîcheur. J'étais toujours debout ? Comment ? Pourquoi ?
La vue quelque peu troublée, j'avais l'impression qu'on m'appliquait quelque chose de frais sur le front. Après les bouffées de chaleur, cette fraîcheur me faisait un bien fou.
En rouvrant les yeux, il était là, encore. Une main dans le creux de mes reins et l'autre sur mon front. Il était proche, trop proche... Mon premier réflexe fut de tenter de le repousser mais c'était comme si j'avais essayé de bouger un bloc de marbre d'un mètre soixante-dix. Il avait pourtant l'air si fragile et léger, pourquoi je n'arrivais pas à l'éloigner de moi ?
- Du calme, tu as failli perdre connaissance, garde un peu de force.
Et voilà qu'il recommençait avec sa maudite voix.
Bien qu'elle avait toujours ce petit effet sur moi, je sentais une forme de colère monter en moi. Elle était provoquée par mon manque total de contrôle vis-à-vis de ce qui se passait sur montoit. Par contre, elle était bénéfique parce qu'elle m'apportait l'énergie qui m'avait fait défaut, un instant plus tôt, et je sentais que je pouvais tenir toute seule sur mes jambes.
- Tu peux me lâcher, je peux marcher toute seule.
- Vraiment ? répondait-il avec un ton dédaigneux.
Il lâcha prise, créant aussitôt une sorte de vide, comme si je devenais dépendante de sa présence dès lors qu'il me touchait.
Je ressentais toujours cette colère bienfaitrice et elle me permettait de continuer à raisonner normalement. Je me rendais compte qu'il m'avait rattrapé, avant que je ne m'écoule au sol, alors qu'il était à quelques mètres de moi et qu'il me tournait le dos un instant plus tôt.
Je braquais sur lui un regard accusateur et mes sourcils se froncèrent aussitôt.
- Comment tu as fait ?
- De quoi parles-tu ?
- De quoi je parle ? criais-je.
Je sentais mon sang bouillir dans mes veines et je le vis frémir mais, sur le moment, cela ne m'avait pas interpellé plus que ça. J'avais la sensation qu'il se moquait de moi et je détestais ça. Je ne ressentais plus son emprise, j'étais libre de penser et d'agir selon ma volonté. Était-ce simplement dû à la colère ? Je n'y avais pas réfléchi, à cet instant, ce n'était pas ma priorité.
- Je tombe dans le vide, tu me rattrapes, je tombe dans les pommes, tu me rattrapes encore alors que tu me tournais le dos... Tu sors d'où ? Je monte ici presque tous les soirs et je ne t'ai jamais vu !
- Eh bien, estime-toi heureuse de ne pas avoir été seule cette fois-ci.
Mes yeux s'écarquillèrent et j'éprouvais une furieuse envie de lui en coller une.
- Tu te fous de moi ?
- Absolument pas, rétorquait-il avec un air détaché.
- Et c'est tout ?
- Que veux-tu de plus ?
Mon cerveau fonctionnait à nouveau normalement et les informations arrivaient en même temps que les questions. J'en avais mille à lui poser mais, au fond de moi, je sentais qu'il ne répondrait à aucune d'entre elles. Mais je ne pus m'empêcher de les poser...
- Je veux que tu m'expliques !
- Que je t'explique quoi ?
- Cesse de me prendre pour une conne...
- Ce n'est pas le cas.
- Grrrrrr.
Le son, qui était sorti de ma bouche, ressemblait à un grognement aigu. Il me mettait hors de moi et il allait avoir droit à sa gifle s'il continuait ainsi.
- Pourquoi es-tu aussi froid et... comment fais-tu pour être aussi rapide ?
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
Voilà que le vase recevait la goutte de trop. J'avais armé ma main pour lui coller une jolie gifle mais elle ne rencontra aucune substance solide sur sa trajectoire. Avec l'élan, j'avais failli faire un tour sur moi-même. Mes paupières clignèrent d'incompréhension. Il n'avait pourtant pas bougé, il était toujours là, devant moi, immobile et impassible.
- Putain de merde ! Mais tu es quoi ? Un fantôme ?
- Ce que tu dis est ridicule...
Il n'avait pas tort, sur ce coup-là, mais la surprise fut telle que j'avais eu l'impression que ma main était passée à travers son visage. Je ne l'avais pas vu bouger, alors pourquoi ne l'avais-je pas touché ? Je commençais à croire que tout ceci n'était qu'un rêve, finalement.
Ma colère s'était envolée aussi vite qu'elle était venue et à la place je me sentais totalement perdue. Je ne comprenais plus rien à ce qui se déroulait sous mes yeux.
Puis il y eut comme un sentiment de résignation, exprimé par un profond soupir qui signifiait que j'abandonnais. Rompant le contact entre nos regards, j'étais partie m'asseoir.
- Bon... et si tu me disais simplement qui tu es ?
Je m'étais faite plus docile mais de façon naturelle, je n'avais pas essayé de le charmer pour obtenir des informations. Je me sentais juste fatiguée et je n'avais plus la force de crier ou de gesticuler.
Sentant qu'il me regardait, j'avais recroisé son regard argenté qui brillait en pleine nuit. De mémoire, je n'avais jamais rencontré personne d'autre capable de me captiver à ce point, simplement en me regardant.
- Haïto...
- Super, et en plus tu es bavard ?
Malgré tout le charme que dégageait tout son être, il avait le don de m'exaspérer. J'avais horreur qu'on m'oblige à jouer les détectives. Bon, en même temps, je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même puisque je lui avais demandé de me répondre de façon simple. J'étais servie, on ne pouvait pas faire plus concis.
Puis, j'eus le malheur de fermer les yeux, le temps de secouer la tête négativement en exprimant un nouveau soupir.
- Tu pourrais être plus pré...
Et là, en relevant la tête, je m'étais aperçue qu'il n'était plus là. J'avais bondi sur mes deux pieds, les yeux ronds et les bras tendus en signe de croix. J'étais restée muette mais il était facile de voir que j'étais en train de me demander : mais c'est quoi ce bordel ?